2030 : L’ODYSSÉE DE LA POISSE d’Antoine Chainas

Publié le par Guillaume Fortin

Le Poulpe : immersion totale en pleine poisse SF et dysfonctionnement sciemment orchestré de la machine spatio-temporelle…

 

 

468-487-large[1]Editions Baleine, 2010 

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Le Poulpe est sans doute une des dernières séries représentatives d’une littérature de genre depuis longtemps désactivée. Si son principe originel, impulsé par l’esprit libertaire de Pouy (et consistant, entre autres, à ne pas faire de sélection dans les manuscrits) ne favorise pas particulièrement l’avalanche de chefs-d’œuvre, la collection phare des éditions Baleine reste un terreau propice à l’épanouissement d’une liberté de ton qui fait l’une des caractéristiques de cette « tradition » des littératures mineures. Autres caractères de filiation : ne pas correspondre aux standards, irriter les critiques intellos à la recherche du Proust de la SF ou du Dostoïevski du polar, surprendre par sa forme osée, rappeuse, ses faux raccords tapageurs et son impression générale de mauvais goût (parfois indigeste, mais souvent également d’une rare avant-garde). Quoi d’autre : singularité stylistique, puissance d’inquiétante étrangeté, réjouissant je-m’en-foutisme, sens corrosif de l’ironie. Au pire, un peu moins, au mieux, une dimension totale d’incompréhension (L’orange mécanique, d’Anthony Burgess, et son méta-argot…). Dans cette perspective stylistique (et d’exercice de style), la récente version du Poulpe d’Antoine Chainas en est un singulier spécimen : une forme d’hommage assumée, et, dans son genre, réussie.

 

 « J’ai oublié ma race, j’ai changé la couleur de ma peau, j’ai laissé un pays en flammes, j’ai écrit l’Odyssée, j’ai disparu à Santiago et réapparu dans un dessin animé, j’ai cartonné à la bourse de Tokyo, j’ai exploré de lointaines planètes, j’ai pris la parole à l’ONU, j’ai envahi la Chine, j’ai annulé la dette du tiers monde, j’ai manifesté à Seattle, j’ai ouvert des frontières, je me suis vu dans des milliers de mondes. »

 

Il existe de très nombreuses manières de représenter le temps dans une fiction narrative. Plus ardue la tâche d’en exprimer la nature profonde : un déchirement impossible, et pourtant vécu par la conscience à travers les paradoxes existentiels les plus insensés.

L’avenir possède au moins deux aspects de cette dimension impossible. L’une est celle d’évènements qui n’existent pas, mais pourraient un jour exister en un temps présent (qui n’existe pas : 1ère déchirure paradoxale). La seconde est celle d’un autre temps possible (visible, palpable) dans notre temps présent : fasciste, apocalyptique, robotique, etc.  (2ème déchirure paradoxale).

La violence abyssale de ces deux dimensions d’un temps futur s’exprime dans une antichronologie narrative, morceau de mille fragments en échos, bribes d’informations, séquences incomplètes se propageant sur les ondes, omniprésence de leurs mots d’ordre récursifs et de leur résonnance partielle.

 

« Il rebroussa chemin et s’engouffra dans la première station de métro qu’il trouva. C’était de la folie : le métro, comme tous les transports collectifs, était réservé aux humains dûment implantés et on n’avait jamais vu, de mémoire de Parisien, un Omnimorphe tenter d’employer ce moyen de transport. »

 

 

L’anticipation a son histoire, ses références et ses souvenirs. Les livres de science-fiction en sont la mémoire subliminale, fichiers matériels (au contenu immatériel) d’un disque dur virtuel, méga inconscient collectif.

 

« Le libraire jeta un coup d’œil au Poulpe :

- Monsieur Lecouvreur, ceci n’est pas un clone. »

 

Figure du gardien des temps : vieil homme libraire, passeur entre deux mondes (deux temporalités), détenteur de la clé des secrets oubliés (et 1er affabulateur). Les livres comme seuls souvenirs du futur (Fahrenheit 451) : souvenirs impossibles, souvenirs fabriqués par on ne sait quelle entreprise du Big-Brother mondialisé. L’avenir n’existe que dans la SF. L’avenir est un sous-genre, un mauvais épisode de série B, pris à la lettre (Alphaville, de Jean-Luc Godard). Mais aussi, théories scientifiques (fictions d’une autre espèce, tout aussi délirante, prise à la lettre également : généralisation fractale de Mandelbrot…).

 

« - Et… ce jalon dont tu parles… C’est le Souvenir © Omnicron Inc. 2020, hein ? Un Souvenir © Omnicron Inc. 2020 non formaté. Un Souvenir © Omnicron Inc. 2020 qui est le tien et s’est retrouvé implanté malgré moi dans mes cellules.

- Le dernier Souvenir © Omnicron Inc. 2020 que j’aie eu l’occasion de te léguer, Georgie.

- Un meurtre ? s’écria l’Omnimorphe en élevant la voix plus qu’il ne l’aurait voulu. Un meurtre ? C’est ça, ton héritage ?»

 

Une enquête ne peut porter que sur un meurtre qui n’est pas encore commis : anticipation, mort à venir, peur de la victime (suspens, thriller), martyr d’une cause (destin christique), grand complot, paranoïa collective, etc. Le meurtre initial, qui déclenche l’enquête, n’est qu’un prétexte (qui survient, dans la « tradition » des livres de genre, dans les tout premiers chapitres). Mais la véritable nature du meurtre est bien d’être à venir (le premier l’est déjà, puisqu’attendu, normatif, rassurante ritournelle décomplexant l’instinct du voyeur sadique : lecteur amateur de genres). La temporalité du meurtre est une fiction (SF). Le temps de son récit, la chronique d’une mort annoncée (celle du premier meurtre se répétant dans les suivants dans une boucle séquentielle infinie, référence de référence, de référence…).

 

« Le Poulpe est un personnage libre, curieux, contemporain (…) c’est surtout un témoin » (4ème de couverture).

 

Le Poulpe n’existe pas. Il n’est qu’une enveloppe vide, trouvant son incarnation dans une figure fractale Pour persister dans le temps, sa seule possibilité réside dans le clonage, l’incarnation d’un support homnimorphe© Omnicron Inc.

 

« Nouvelle remontée à toute blinde. En direction de la surface consciente qui éclata comme une bulle de méthane. Le Poulpe, une nouvelle fois, jaillit du caisson, essaya de faire taire les contractions douloureuses de son estomac et son cœur qui battait à tout rompre. Il se plia en deux : immense flot de bile noirâtre s’échappa de sa bouche. Une cataracte. Gabriel était pourtant persuadé qu’à ce stade-là, il ne restait plus rien au fond de son bide. La sueur, une mauvaise sueur, acide et brûlante, inondait son visage, l’aveuglait. Il essaya de se consoler en pensant qu’au moins, cette fois-ci, il n’avait tué personne. Du moins il l’espérait. » 

 

L’Odyssée de la poisse : référence de mauvais goût et jeu de mot du même ordre. Mais aussi, marque de fabrique de la collection et signe distinctif du Genre. Mais encore, jeu de mots avec la propriété d’un état : poisseux. Qualité spatio-temporelle d’une science-fiction postmoderne récalcitrante au formatage commercial (et à la récupération) des genres, devenus, aujourd’hui, purs produits grands publics : lisses et édulcorés de leur potentialité subversive. Le renouveau du Genre trouve son corps cloné dans une parodie abstraite confinant à la théorie scientifique tournant à vide, un référentiel pour spécialiste autodidacte, le bégaiement séquentiel d’un code de mots-clés qui renvoie à d’autres mots-clés : mise en abyme infinie pour initié amateur de second degré.

 

« -  Omnicron Inc. Logiciel de contrôle 327, je vous écoute.

- Et moi, je vous dis qu’il a pas marché comme il fallait !

- C’est impossible, madame. Notre technologie…

- Je me moque de votre technologie. J’exige le remboursement intégral de ma séance ! Je n’ai pas eu d’orgasme.

- Ceci n’incombe pas à l’Omnimorphe. L’Omnimorphe n’est qu’un vecteur, madame. Sans doute devriez-vous aller consulter…

    Communication interrompue. »

 

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Clovis Simard 03/08/2012 03:57

blog(fermaton.over-blog.com),No-30. - THÉORÈME de la JOIE. - Voilà ton héritage.

Claude LE NOCHER 07/10/2010 20:44


Salut,
Il est certain que la postériorité du futur est plus inquiétante que l'antériorité du passé, déjà vécu par soi-même ou par d'autres (appelés "aïeux" ou "ancêtres"). Toutefois, cette angoissitude ne
puise-t-elle pas ses sources régénératrices dans une SF diablement lointaine, terriblement déjà lue-mille-fois ? Entre un ancien robot-qui-supplante-inexorablement-l'humain et un
clone-sans-souvenir-mais-pas-sans-réflexitude, quelle est précisément la différenciation supra-actuelle-voire-anticipatoire ?
Bon, en un mot, Chanais a pondu un truc plaisant à lire, ce qui est la vocation du Poulpe. On ne va pas quand même pas lui ériger une statue pour ça, hein ?
"That's entertainement, at all !"
Amitiés.


Guillaume Fortin 07/10/2010 21:14



Oui oui