Courte chronique

Publié le par Guillaume Fortin


« Chronique d’occupation d’un lieu »

SLAAF, Sans Lieu d’Activité Artistique Fixe :
Marseille, Novembre 2000 – Avril 2001

NOVEMBRE 2000
Un groupe de personnes, certaines d'entre elles à la recherche d'un lieu d'activité, d'autres d'un logement, repère un vaste espace inoccupé, au rez-de-chaussée du 1, place de Lorette. Situé au cœur du quartier populaire du Panier, à Marseille, quartier faisant l'enjeu d'une politique de restructuration urbaine et démographique visant à en faire un nouveau Montmartre, le bâtiment en question est rénové en partie. Les étages sont déjà organisés en ateliers d'artistes loués par la ville, tandis que le rez-de-chaussée, désaffecté, est resté inoccupé depuis une dizaine d’années.
L’arrivée de nouveaux occupants dans le bâtiment, pourtant squatté, à l'origine, avant son rachat par la municipalité, n'est pas appréciée par les locataires officiels des étages, et encore moins par la Direction des Affaires Culturelles de la ville, gérante des lieux. Après une tentative d'expulsion de son propre chef, avec l'appui de la police municipale, la mairie assigne le collectif en référé.

NOVEMBRE-DECEMBRE 2000
Les occupants se constituent en association SLAAF (Sans Lieu d’Activité Artistique Fixe). Ils étaient 10, bientôt ils seront une multitude. Et pour cause : l’idée et l'esprit du projet enthousiasment. Commence aussi une grande action - nettoyage du lieu, aménagement des espaces de vie et de travail, équipement en mobilier de récupération etc. - qui, en fait, n'a jamais cessé.
Premières manifestations et rencontres avec le public, le soir à la lumière des bougies. Et, bien sûr, débats interminables, parfois houleux, sur l'avenir du lieu.
Malgré le caractère peu chaleureux de leur accueil, les artistes conventionnés, locataires des ateliers dans les étages supérieurs, sont contactés pour être mis au courant du projet puis à chaque fois conviés aux différentes rencontres mais, froideur... voire mépris et quelques signes d’hostilité, le lieu étant convoité par certains d'entre eux, en vue d'y créer une galerie d'art contemporain et un restaurant... culturel.

JANVIER 2001
Comparution en référé. La Provence du 9/01/01 en rend compte dans un article titré : "Le maire réclame l'expulsion des 20 artistes squatters du Panier". Luc Leroux écrit notamment : "Leur squat est paisible, apprécié des commerçants et artisans du Panier qui ont signé des pétitions en faveur de ces artistes débutants qui s'opposent à leurs pairs, confortablement installés dans les étages." Et de citer plus loin Me Candon, avocat du SLAAF : "Les artistes, ce sont eux, pas les artistes qui viennent une fois par semaine en grosses bagnoles (...). Vous imaginez Van Gogh disant : “ Expulsez ceux d'en dessous ? ” " Il répondait à l'avocat de la mairie qui avait fait état de plaintes émanant des artistes ci-dessus évoqués dont certains, faut-il souligner, sont professeurs des Beaux-Arts.
D'où, sans doute, le revirement soudain de la mairie. La même semaine en effet, dans Marseille l'Hebdo, le conseiller délégué au projet Centre Ville affirme : "(...) on va leur trouver des locaux à titre provisoire, et ensuite, leur proposer, s'ils tiennent à conserver cette adresse, un bail à des conditions préférentielles. (...) Je suis persuadé qu'il y a une solution à trouver avec eux." Lequel délégué se rend sur les lieux, accompagné du Directeur des Affaires Culturelles pour tenir réunion avec le SLAAF et abonder en promesses. On est alors à deux mois des élections municipales...

FEVRIER-MARS 2001
Résumé des pourparlers de janvier avec l'adjoint maire et le DAC, ancien squatter à l'en croire soit dit en passant : suspension de la procédure d'expulsion ; prochaine négociation pour une convention d'occupation ; présentation par le SLAAF d'un projet qui serait financé par la ville ; rendez-vous fixé à fin mars pour signature de la convention.
Outre cela, c'est la période la plus riche en activités : accueil et hébergement d'artistes de passage à Marseille et Marseillais sans atelier (architectes, plasticiens, compagnies de théâtre, de danse, de cirque, musiciens etc.)
Autre fait marquant de cette période : le groupe FEST biélorusse, de passage à Marseille, accepte, sur invitation du SLAAF, de se produire dans le grand atelier. Concert inoubliable tant par la qualité de la prestation que par le nombre du public... Mais aussi parce que cette manifestation donnera au DAC l'occasion d’écrire une lettre au SLAAF lui enjoignant de ne plus récidiver, le local n’étant pas aux normes. Mais était-ce bien possible, la démarche du SAAF reposant justement sur une ouverture permanente en direction des habitants, lesquels, à travers le Collectif des Habitants du Panier, le sollicitent une fois pour organiser ensemble un repas de quartier qui aura bel et bien lieu.
La même période, le jour de clôture de l'Exposition Baroque au Centre des Musées de la Vieille Charité, le SLAAF, pour ne pas être en reste, sort quatre sculptures à base de déchets et d'objets de récupération, pour les exposer sur la place publique, devant les grilles même de la Vieille Charité, en contrepoint au cérémonial en cours au sein du temple de l'art et de la culture officielle, suscitant agacement par-ci, incompréhension et curiosité par-là, et donc discussion et explication quant à la démarche. Les œuvres ainsi livrées au verdict public sont brûlées durant la nuit l'une après l'autre, après avoir quand même tenu quelques jours.

AVRIL 2001
Les municipales sont passées. Jean-Claude Gaudin réélu, on pouvait espérer que la mairie ait maintenant le loisir de s'occuper du dossier... D'où quelques tentatives assidues du SLAAF en direction du DAC en vue de relancer et de finaliser les négociations entamées en janvier mars. Vaines tentatives, comme plus ou moins attendu... Mais qu'à cela ne tienne ! l'essentiel des préoccupations du SLAAF va surtout aux activités. En attendant donc un hypothétique rendez-vous, une grande manifestation se prépare : la Fête du Printemps. Trois jours durant, les artistes de toutes les disciplines sont conviés à travailler sur les lieux (expo, installations, projections...). Les journées finissent le 26 avril par un fastueux repas musical, place de Lorette, qui, une fois la nuit tombée, se prolonge à l’intérieur des locaux.

MAI 2001
Enfin le SLAAF obtient un rendez-vous avec le DAC. Mais pour s'entendre dire que tout est remis en cause, sous prétexte que la soirée du 26 avril aurait été une violation de l'accord moral conclu entre les deux parties, voire une méprisante provocation à l'endroit de sa lettre de mise en garde adressée en mars. Houleuse d’entrée de jeu, la discussion finit en queue de poisson, assortie d'une promesse du DAC, à savoir que, quand même la ville serait d'accord pour poursuivre la négociation, lui serait là pour s'y opposer.
Suit une période d'attente et de silence radio de la mairie, un silence qui, du reste, ne dit rien qui vaille. L'association réitère ses actions d'exposition urbaine. Un soir tranquille, trois sculptures nomades, montées sur roulettes, sortent en procession à travers les rues du Panier, poussées par la compagnie joyeuse des membres et amis du SLAAF, provoquant la curiosité amusée des rares badauds, spectateurs privilégiés de cette étrange caravane. Non sans peine, ni quelques incidents sur les pentes et dans les virages, provoquant la chute d'une sculpture, redressée aussitôt dans la bonne humeur, elles sont installées dans la ville : "La pellicule éphémère" et "La maison ambulante", accidentée mais reconstituée in situ le lendemain, prennent leur quartier aux Pierres Plates, à l’entrée du Vieux Port, tandis que "Le grand déchet", un tantinet provocateur, se risque jusqu’à l'esplanade de la mairie, face aux fenêtres du premier édile... Toutes seront enlevées par qui de droit, non sans avoir interpellé les touristes en veine de photos insolites.
Dans le courant du même mois, le SLAAF réagit à la fois au silence méprisant de la mairie et à l'absence de solidarité de ses voisins artistes : l'escalier menant aux étages est obstrué par des déchets, empêchant l’accès aux ateliers officiels. L'action fait mouche. Elle provoque les interventions successives de la police nationale, municipale et des pompiers. Le SLAAF se doit alors d'expliquer les motifs de son geste, à savoir : attirer l'attention sur la précarité de sa situation et dénoncer l'absence de considération des autorités concernées. Cela étant fait, la barricade est déblayée.

JUIN 2001
Enfin des nouvelles ! Le matin du 22 juin 2001, à la première heure, un huissier mandaté par la mairie arrive sur les lieux pour constater "la présence d'individus occupant, sans droit ni titre, une propriété municipale". Ainsi la procédure est relancée, comme si rien n'avait été discuté par les deux parties. Cela n’empêche pas le SLAAF de continuer ses activités.
L'association consacre le quatrième numéro de son journal "Confluences" à la Fête du Panier, fête à laquelle elle prend part avec deux ateliers publics : un atelier de photos de rue, un autre avec les enfants du quartier, aboutissant à l'exposition, sur les murs du bâtiment, d'un grand patchwork de peintures et de collages ainsi qu'une prestation musicale d'un groupe gnawoua hébergé depuis le début dans les locaux.

JUILLET 2001
Le 4 juillet, à la veille du nouveau procès, le collectif observe un sit-in devant la mairie de Marseille, revendiquant le respect des engagements préélectoraux. Lesquels engagements sont rappelés dans un article de Luc Leroux (La Provence du 5 juillet 2001) rendant compte du procès du 4 juillet. Un des arguments forts prouvant l'existence de ces engagements a été le rappel, par l'avocat du SLAAF, du retrait de l'ordre du jour du Conseil municipal du 19/01/02, du projet concurrent à celui du SLAAF. Pour l'avocat adverse, "La mairie veut reprendre ses billes car des incidents sont intervenus". En fait d'incident, outre le blocage de l'escalier, il s'agirait, à en croire une lettre des voisins artistes, "d’excréments disposés devant leurs portes".
Le 11 juillet, La Provence, sous la signature du même journaliste, titre : "Atelier d'artistes du Panier : le squat fait plier la mairie". L'article en question cite de longs passages de l'ordonnance rendue par le tribunal. Entre autres : "Forts sans doute de ces promesses, ces artistes ont entrepris d'effectuer, dans ces lieux, pour le moins insalubres, des travaux de nettoyage, y ont aménagé des ateliers et se sont lancés dans une activité artistique non négligeable". Mais aussi : "La ville est malvenue à persister aujourd'hui dans son intention d'expulser les parties avec lesquelles elle a, de toute évidence, convenu d'accords". En clair, la mairie, une fois de plus, est déboutée. Elle fait appel.
Quoique cette espèce de sursis accordé au SLAAF par la décision du tribunal n’améliore en rien les conditions de précarité des occupants, et malgré la procédure d'appel de la mairie, l'association s'engage dans la préparation d'une expo devant durer du 15 au 30 juillet. Malheureusement, des incidents très graves ont fini par tout remettre en cause, dont une tentative de viol sur une jeune mère, hébergée avec ses enfants, et la séquestration et bastonnade, pendant une nuit, d'un jeune garçon, lui aussi hébergé.
Suite à cette escalade de violence, le collectif décide de faire en sorte que le lieu ne soit pas plus qu'un espace de travail. Il évacue donc provisoirement les lieux, le temps que le calme revienne, en prenant sur lui d'assurer le recasement des personnes hébergées.
C'est dans ces conditions-là que la mairie, profitant de l'absence momentanée des occupants, fait murer, le matin du 27 juillet, l’entrée du lieu, alors que les occupants ont toujours leurs affaires à l’intérieur. Non seulement le mur est démoli le jour même mais encore le SLAAF porte plainte pour "voie de fait, violation de domicile, de la vie privée et de la liberté d'association".

AOUT 2001
Le 7 août, La Provence rend compte du procès intenté par le SLAAF. Surprise: le jugement rendu par le tribunal, présidé par un autre magistrat, ne reprend pas les questions de fond et ordonne l'expulsion, sous le prétexte fallacieux que l'ordonnance du jugement précédent ne constitue pas un titre d'occupation et que : "il ne peut être fait aucun grief à l'encontre de la mairie de Marseille qui, personne privée, dans la gestion de domaine privé, a pris les mesures conservatoires nécessaires à la protection de sa propriété". A son tour, le SLAAF fait appel.

SEPTEMBRE 2001 - AVRIL 2002
Les rapports avec l'environnement s’étant relativement apaisés, le SLAAF réoccupe pleinement les lieux, privilégiant la mise à disposition d'ateliers et l’hébergement social de nombreuses personnes en difficulté, seules ou en familles.
Sur le plan juridique, la situation évolue vers un seul procès, recouvrant à la fois l'appel de la mairie et celui du SLAAF.
Deux grandes manifestations publiques sont organisées en soirées, qui réunissent énormément de monde de tous horizons, la seconde étant la deuxième et dernière Fête du Printemps, décidée alors pour faire la nique au jugement d'ordonnance tant attendu, tombé fin avril, intimant l'expulsion du collectif.
L’hébergement social étant devenu prépondérant entre-temps, l'association décide de quitter le lieu, en se faisant fort d'accompagner les nouveaux occupants, objets, à leur tour, d'une nouvelle procédure d'expulsion engagée par la mairie. Pendant un an encore, la bataille juridique continue.

Voir également : « Les mondes du squat, Production d’un habitat illégal et compétences des citadins disqualifiés », de Florence Bouillon, thèse de soutenance de Doctorat en anthropologie à l’EHESS, Marseille, 2007 : p 75 à 127 « Chapitre II Squat et mixité ».

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