Manifeste 2

Publié le par Guillaume Fortin

Qu’est-ce que le S.L.A.A.F. ?

 

 

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De la parole, du social, du grand précurseur

 

 

 

Le texte qui suit est une continuation de la réflexion engagée dans « Qu’est-ce que le S.L.A.A.F. ? », mais aussi une annexe élargissant cette réflexion et prenant en compte l’évolution et le prolongement de notre expérience au fil du temps. Bien que ce texte n’ait pas  été écrit entièrement à la même période (ayant commencé l’écriture de celui-ci au mois de juin 2001 et n’en ayant repris la rédaction que plusieurs mois plus tard, en automne 2001), son achèvement correspond à une étape importante de notre entreprise qu’il nous faut mentionner ici. En effet, nous étions, lors de la rédaction du premier texte de « Qu’est-ce que le S.L.A.A.F. ? », en attente d’une convention d’occupation promise par la mairie de Marseille, propriétaire des lieux, pour le mois d’avril 2001, après les élections municipales de mars. Hors, nous sommes au jour où j’écris cette introduction de nouveau menacés d’expulsion (et même plus que menacés puisque nous devrions déjà avoir quittés les lieux depuis le mois de septembre 2001, un juge ayant ordonné notre expulsion au mois d’août 2001, après qu’un autre jugement datant de juillet 2001 ait été rendu en notre faveur). Car, sans vouloir m’étendre ici sur ce sujet, il faut indiquer que, dès les élections passées, la mairie est revenue sur ses engagements concernant une occupation possible par notre association dans les locaux situés au rez-de-chaussée du 1, place de Lorette. Et cela en invoquant le motif que nous y avons organisé des manifestations publiques pouvant mettre en cause la responsabilité de la mairie en cas d’accidents. Mais la polémique, à notre sens, ne se joue pas seulement à ce niveau là. Même si, en effet, nous avons pu croire à un moment donné, certes un peu naïvement – bien que d’une certaine façon nous ne nous soyons jamais véritablement leurrés sur l’aspect éminemment hypocrite du premier retournement subit dont avaient fait preuve les responsables de la mairie de Marseille juste avant les élections et le lendemain même d’un article paru sur nous dans la presse – qu’un combat pouvait être gagné, le deuxième retournement tout aussi subit et sans dialogue ni concession du service des affaires culturelles de la ville de Marseille, ayant la gérance du lieu, n’a fait que confirmer à nos yeux la nécessité de mener notre combat jusqu’au bout. 

                Toutefois, dans ce monde particulièrement hypocrite où nous vivons, il est important de distinguer son ennemi, de lui donner visage. Car rencontrer son ennemi, l’identifier et le prendre pour cible, c’est aussi trouver par-là les forces de son propre combat, ainsi que les forces de ralliement à sa cause. Ce n’est pas l’ennemi, en lui-même, qui est important. Lutter « contre » quelqu’un ou quelque chose n’est pas une fin en soi. Mais c’est en concentrant ses forces sur un certain visage de l’ennemi qu’on peut enfin dignement lutter « pour » une cause. C’est le « pour » qui est fondamental dans tout combat et qui peut seul légitimer le « contre », c’est-à-dire le combat lui-même. Trop d’énergies aujourd’hui se perdent dans le « contre » et nous divisent, nous désolidarisent des vrais combats à mener, combats qui, avant le Kosovo ou  l’Afghanistan, sont au pas de notre porte. Etre contre tout n’a jamais mené bien loin. Et à la limite, c’est faire preuve du pire des conformismes.

                Il nous faudrait donc aujourd’hui remercier notre ennemi d’avoir ainsi pris visage pour nous, pour notre combat, car il nous a grandis. Nous savons maintenant (et même si nous le savions déjà auparavant, nous en avons désormais acquis une plus grande certitude) contre quoi nous luttons : une certaine forme de culture ; et « pour » quoi nous luttons : une culture autre. Si bien que, même si nous sommes encore une fois en voie de perdre la bataille du territoire (mais cette bataille de territorialité, stricto sensu, n’a jamais été la nôtre, dans la mesure où nous n’avons jamais revendiqué la possession de ce local pour nous, en terme de propriété, mais avons plutôt essayé d’ouvrir cette problématique de l’espace culturel à un véritable débat démocratique), l’aspect éphémère de notre entreprise ne fait que confirmer l’authenticité de notre engagement « pour » une culture vivante et met en exergue la nécessité de tenir une lutte permanente, qu’il faut sans cesse reprendre pour mieux la déplacer, en faire une vraie culture, une culture vivante.                

 

 

De la parole à l’espace social.

 

 

            Je voudrais reprendre la réflexion. Parce que les choses ont changé, que l’expérience a évolué, connu ses métamorphoses, ses migrations et mutations en un mouvement qui nous a menés encore un peu plus loin.

Je ne veux pas dire que tout a changé, que nous en sommes à une étape tout à fait différente, à tel point différente qu’il nous faudrait reprendre toute la réflexion. Car ce n’est pas l’état des choses qui a changé, mais l’expérience que nous menons qui est en elle-même changeante, en devenir, comme j’essayais déjà de l’expliquer dans ma première tentative de réflexion sur le S.L.A.A.F.. Ce travail est un « travail de terrain » et c’est le terrain qui est en mouvement, expérimental, si bien que la réflexion, elle aussi, doit être expérimentale, sans cesse à reprendre parce que toujours en retard par rapport à ce qui est déjà un peu plus loin, ce point zéro de l’expérience qui est toujours en avance, précurseur d’un temps qui avance et fait avancer la réflexion. Pour autant, ce travail, disons, pour le mieux, « conceptuel », n’est pas une abstraction réflexive et théorique. Car la pensée ou la réflexion ne se réalisent pas dans le monde parallèle des concepts ou des idées. Le problème est toujours le même, et il y a des concepts morts et des concepts vivants, comme il y a un art mort et un art vivant. Le but de la réflexion est donc de faire vivre des concepts à partir de ce qu’ils veulent exprimer. Et si la réflexion comme art des concepts semble se surajouter à l’expérience qu’elle se propose de penser, ce ne doit pas être dans la mesure où elle dédoublerait la réalité même des choses ou de la vie en la rendant conceptuelle. Car même la théorie la plus abstraite qui soit n’est pas seulement un discours, mais est toujours avant tout : « de la parole ». Parole plutôt que discours et avant même d’être un discours, qu’est-ce que cela veut dire ?

Pour les Grecs de l’antiquité, peuple par excellence de la parole, l’homme était déjà l’animal du logos, du langage. Mais ce logos – signifiant non seulement « langage » mais aussi « raison » –  était déjà un langage inventant sa hiérarchie des discours : philosophique, politique, économique, physique, mathématique ou poétique, etc. Et le langage, la langue ou la raison, sont déjà des formes de dictature de la parole, dictature d’une pensée, d’une culture, d’une civilisation. Si bien que, s’il nous fallait quant à nous définir l’homme, ce ne serait pas en tant qu’animal du langage, mais en tant qu’animal de la parole. Et nous prendrions cela non pas comme une origine ou une capacité de l’homme par rapport à l’animal, mais comme un simple constat : l’homme, « ça parle ». Et à la limite, ce qui nous intéresserait dans ce constat, ce ne serait pas tant que ce soit l’homme qui parle, mais ce « ça parle » lui-même. Ca parle à la télé, ça parle à la radio, ça parle dans les livres, ça parle dans la tête, ça parle par gestes, par les pores de la peau, ça parle signalétique, ça parle pensée, concept, impression, ça parle musique, danse, image, ça parle partout et sans cesse, même dans les rêves, même dans la nuit, le sommeil et la mort, la mort de l’autre, ça parle même dans le silence. Si bien qu’écrire ici et réfléchir c’est parler, parler comme par-dessus de la parole, c’est « parler pour parler » aussi, parce qu’on parle toujours d’une façon ou d’une autre dans le vide, le vide de la parole.

Notre point de vue, ici, qu’on nommera comme on veut, réflexif, théorique ou conceptuel, est donc – et n’est donc pas – au-dessus, en dessous ou en deçà de quoique ce soit, puisque peu importe la position de la parole. Car à l’origine il n’y a pas de point de vue, de lieu localisable, comme une source de la parole ; ça parle, voilà tout.

Je voudrais donc reprendre ma réflexion en commençant par la parole, parce que ça a beaucoup parlé au S.L.A.A.F., parce que le S.L.A.A.F. a avant tout été un espace de parole. Ca a parlé autour, à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur, de l’intérieur à l’extérieur. Ca à parlé dans tous les sens, dans beaucoup de langues aussi, et pas seulement des langues étrangères, mais des langues sociales, ces multiples langages codés, de groupes, de milieux, etc. Ca a été un espace de parole, et non plus seulement de discours. Un espace de pourparlers, libéré des contraintes imposées par les espaces des discours et des codes qui font qu’on ne parle plus que chacun dans son coin, dans sa langue, en un brouhaha du social qui ne laisse plus aucune place à de véritables espaces de parole et ne permet plus la rencontre de l’autre, qu’il soit flic, délinquant, paumé, ou je ne sais encore. Un espace de parole et non plus seulement de discours, cela veut dire un espace permettant de libérer ce flot de parole qui nous traverse tous et fait que nous sommes tous et tout à la fois fous, flics, étrangers, pauvres, paumés, immigrés, etc. Un espace d’émancipation de la parole.

Il faudrait voir qui on a fait parler ou plutôt qu’est ce qu’on a fait parler au SL.A.A.F. Parce qu’avant toute chose, nous avons été, par nos actions, notre travail et l’implication de nos vies dans cette expérience, provocateurs de parole. Provocateurs de parole, cela ne veut pas seulement dire que nous avons été à l’écoute des différentes paroles que nous avons suscitées. Cela veut dire que nous avons provoqué cette parole perdue, cette parole que nous ne parlons plus, entre voisins, avec le poubellier, le flic, le passant, le facho, etc. A l’atelier, nous avons provoqué cette parole, retrouvé le « ça parle » au-delà des discours et des classes sociales qui sont les produits du mouvement de discrimination inhérent à toute société. Le « ça parle » du social. Et cela, en premier lieu, parce que nous avons posé problème, que notre expérience a posé problème et développé, en quelque sorte, ses propres problématiques, celles du social que la société tente de résoudre en instituant des espaces de discours établis et discriminant, en confrontation les uns par rapport aux autres et rendant la parole muette. Nous avons provoqué la parole avec le poubellier en sortant tout dehors, en sortant l’encombrement intérieur pour le rendre visible et rendre manifeste la problématique du déchet et de la précarité. Nous avons provoqué la parole avec le flic, en constituant un espace hors norme de convivialité, dans les interstices d’une légalité qui, sous prétexte de devoir maintenir l’ordre, permet et produit des zones d’impunité et d’abus de pouvoir à tous les niveaux de la société. Et cela nous l’avons fait non pas en créant une zone de non-droit –  non-droit dont nous avons d’ailleurs plus subi les conséquences qu’autre chose –  mais en ouvrant la vie sociale à des rapports de confrontation et de parole directs, voulant prouver que la machine sociale de toute façon fonctionne et qu’elle n’attend que notre bonne volonté pour fonctionner mieux, sans se faire les représentants de discours toujours discriminant, que ce soit celui du flic, de l’éducateur, du juge, du maître d’école, etc. Nous avons provoqué la parole avec le pompier, aussi, en criant « au feu ! » avant les flammes, car c’est bien avant les flammes qu'il faut éteindre le feu du social, dans toutes ces zones de précarité où il suffit d’une étincelle pour que ça flambe, parce qu’on a justement abandonné les gens à la précarité de leur existence, laissés pour compte dont on ne daigne s’occuper que lorsque ça flambe pour de bon et que la peur s’installe. Mais c’est la société qui fait peur, et les conditions d’embrasement qu’elle produit et alimente qu’il faut sécuriser en veillant à créer pour chacun des conditions de vie tolérables et tout simplement sociales. Car ce n’est pas nous qui avons mis le feu. Ni même nous qui avons provoqué les conditions du feu. Dehors, tous les jours, il y a des voitures, et les voitures ça crame. Ce qu’il faudrait que tout le monde comprenne aujourd’hui, c’est que ça y est, ça flambe, ce n’est pas la peine d’attendre l’apocalypse, la guerre civile ou urbaine, ça y est, ça flambe, tous les jours ça flambe, et tout le monde est responsable face à ce feu, nous sommes tous des pompiers potentiels : pompier du feu social c’est bénévole. Car notre rôle à chacun n’est pas d’éteindre le feu, mais d’éveiller les consciences, de s’éveiller à une conscience du feu. Non pas en avoir peur, mais provoquer une parole, revenir à une parole autour du feu, cette parole sociale, primitive.

Mais si je parle ici de l’aspect social de notre entreprise, je ne veux pas réduire cet aspect à une analyse sociologique, et m’engager dans une sorte de catégorisation du social, expliquant comment nous avons eu affaire à tel type de délinquance et de délinquants, tel type de paumé, de drogué ou ancien drogué et à quel type de crise nous avons, de ce fait, pu assister, sachant évidemment qu’un espace comme celui-ci fonctionne nécessairement avec les problèmes du « social », plus qu’il ne les attire comme on attire la lèpre, parce que justement il est en contact direct avec cette réalité concrète de la rue. Réalité qui, hormis dans ce type de lieu,  reste justement dans la rue, se terre dans la solitude des individus et la folie de chacun. Il ne s’agit donc pas pour moi de faire une analyse sociologique d’un certain espace de sociabilité en marge, en tentant de regrouper les comportements de groupes ou d’individus que nous avons pu côtoyer, dans les cadres analytiques de la sociologie, ce qui nous ferait rater l’essentiel de ce qui a pu se jouer dans ce lieu, ouvrant justement les cadres. Il nous faudrait plutôt parler en termes de relations sociales et de processus, pour tenter de faire part des mouvements de cette vie sociale propres à cette expérience singulière. Je voudrais donc parler, tout comme j’avais déjà essayé de le faire lors de ma première réflexion à propos du S.L.A.A.F., en terme de processus et de dynamique. Non pas pour avoir une vue globale, ni pour dégager un point de vue général, car les processus dont je compte parler touchent autant au particulier qu’au général, et englobe autant des micro-pocessus (processus individuels) que des macro-pocessus (processus collectifs) qui constituent, de fait, un tissu complexe formant un espace vivant et ouvert et non pas une structure close ou un système social figé  et catégorisable.        

Il va donc falloir une fois de plus parler en terme d’espace intensif, et plus particulièrement dans le cadre d’une analyse de l’espace social, en terme d’espace poreux et de respiration sociale. La configuration spatiale d’un lieu ne pouvant être comprise que dans la pratique qui en est faite – une chambre intime pouvant se transformer en lieu de passage, une porte pouvant être une ouverture sur l’extérieur si elle est ouverte, et différemment si elle ne s’ouvre que de temps en temps ou si elle est toujours ouverte, ou bien si elle est toujours fermée et perd alors sa nature d’ouverture, et donc n’est plus effectivement une porte – l’organisation de l’espace architectural des ateliers tel qu’il a été pratiqué est déjà en soi intéressante et doit être quelque peu décrite ici.

Deux aspects me paraissent particulièrement important dans la disposition spatiale des locaux investis par le S.L.A.A.F.. Disposition qui pourra nous aider à comprendre dans quelle mesure l’espace investi du S.L.A.A.F. à pu être à un moment donné un certain espace de respiration sociale extrêmement ouvert. Le premier aspect est une disposition en spirale ou en escargot de l’ensemble des locaux. En effet, les locaux, répartis sur deux niveaux, formant un cercle au premier niveau permettant de faire le tour complet du lieu et communiquant par deux escaliers au second niveau, lui-même formant un « trois quarts » de cercle, présentent une forme en colimaçon. Cette première disposition spatiale est intéressante car elle permet une circulation complète sans interruption. Chaque pièce correspondant avec  une autre, l’espace permet une circulation en spirale. Le second aspect, se rapportant plutôt à la communication de cet espace interne avec l’espace extérieur, se matérialise dans la présence de multiples possibilités d’entrée et de sortie donnant sur le dehors. Une des caractéristiques des locaux occupés par le S.L.A.A.F. étant la multiplicité de ses différentes voies d’accès possibles sur les deux niveaux : 3 au premier niveau (dont deux furent concrètement utilisées) et 5 au second niveau (dont trois furent particulièrement utilisées). Ce double aspect (rapports de communication des espaces internes et rapports de ces espaces avec l’extérieur) est donc intéressant car il entre en jeu dans la capacité respiratoire qui a pu se développer à certains moment de l’expérience S.L.A.A.F. et selon des régimes de respiration différents. Ces régimes de respiration changeant selon les pratiques de passage et de mouvement (entrée et sortie) concrètement vécues au sein de l’espace.

Tout a d’ailleurs été une question de portes, jusque dans les contradictions, les problèmes de clés, les verrous enlevés ou remis, les portes arrachées, défoncées ou déplacées d’une pièce à une autre, etc. Toute une problématique de la porte s’est développée et pourrait faire l’objet d’une analyse plus vaste au niveau du champ social. En effet, à quoi servent les portes ? Cette question peut paraître évidente. Lorsqu’il s’agit de son appartement par exemple, où la porte d’entrée sert à protéger ses biens, a empêcher certains de rentrer, mais aussi, permet à d’autres de pouvoir entrer et sortir, communiquer. Mais, justement, une porte c’est une ouverture et une fermeture, et plus encore, c’est ce qui permet un jeu entre ouverture et fermeture (entrée et sortie), ce qui sert à cloisonner un espace tout en permettant les mouvements de communication entre l’extérieur et l’intérieur, et vice versa, qui constituent  une respiration sociale, celle du chez soi. A ce niveau-là, notre action principale a été celle de l’ouverture. Mais une ouverture sur quoi ? En tous les cas, nécessairement sur une respiration sociale complexe et problématique constituant un espace poreux de sociabilité. Cette pratique de l’espace poreux au S.L.A.A.F. a donc permis une respiration sociale élargie. Car si on a pu parler de notre action en terme d’ouverture, ce n’est pas seulement parce que nous avons ouvert un lieu qui était jusque-là fermé, mais parce que nous avons ouvert ce lieu à une véritable respiration sociale. Et, par-là, c’est, d’une certaine façon, le social lui-même que nous avons ouvert, en le décloisonnant, en quelque sorte, en faisant appel d’air. Mais ce n’est pas seulement en proposant aux autres un espace d’activité individuel ou même collectif que nous avons ouvert l’espace social à sa propre ouverture. C’est plutôt en taillant une brèche dans le social. En ce sens, notre action a toujours dépassé nos simples intentions, amenant souvent des problèmes insurmontables qui nous ont contraints, à plusieurs reprises, à devoir quitter les lieux. Mais le fait est que cet espace a été un espace ouvert permettant une circulation des rapports sociaux, ouverture de l’espace social nous plaçant nous-mêmes dans une position extérieure, une « ex-position » comme position de l’extérieur. Car s’ouvrir sur l’extérieur, c’est aussi s’ex-poser. Et les rapports avec l’extérieur sont devenus à certains moment extrêmement fins, imperceptibles, l’intérieur devenant indiscernable de l’extérieur, ceci nous plaçant dans une situation « d’ex-position permanente ». Ex-position à et d’une vie sociale quotidiennement en ex-position. Cet aspect social –  qu’il faut donc comprendre dans un sens très large englobant bien entendu et avant tout la vie quotidienne (les repas, les rencontres, les altercations, mais aussi les travaux de chacun) – se révélait donc être l’essentiel de notre activité, et en quelque sorte, le « sujet » ou l’ « objet » même de notre expérience de mise en ex-position. En ce sens, personne n’était plus artiste ou actant qu’un autre, tout le monde participant à ce mouvement social et vivant en ex-position permanente.

 

 

De l’espace  social  au  Grand Précurseur

                      

 

Il me faut donc maintenant en arriver à la dynamique qui a motivé et en quelque sorte soutenu notre action, faisant de celle-ci à la fois une action sociale mais aussi commune. J’aurais pu parler de notre groupe, du collectif qui a pu se former grâce à notre action. J’aurais pu aussi parler des différents groupes qui ont pu traverser les espaces de l’atelier, en terme sociologique ou anthropologique. Mais plus essentielle que les groupes, c’est plutôt la dynamique collective, dynamique d’action, qui m’intéressent. Je voudrais donc parler en ces termes de dynamisme, de mouvement. Surtout pas de « mouvement » dans le sens où l’on dit d’un collectif d’artistes menant une action commune qu’ils font partie d’un même mouvement parce qu’ils forment un groupe, ont les mêmes perspectives ou font un travail en commun. Mais des mouvements concrets et de la dynamique originale qui peut à un moment donné emporter une véritable action collective. Je voudrais, pour ce faire, aborder la notion de Grand Précurseur. Ce que j’appelle la dynamique du Grand Précurseur c’est ce qui permet et constitue en propre ce type de mouvement emportant les individus autant que les actions et rendant ainsi possible une action collective non pas seulement par connivence, idéologie, ni même entente entre les différentes personnes participant à un projet commun. De tels types de schémas (faire un film ensemble, vivre en groupe ou mener une action commune), ne suffisent jamais à produire une dynamique d’action menant plus loin qu’elle-même. Seule une notion dynamique comme celle du GP peut nous permettre de comprendre un tel emportement des choses et des êtres dans une action se dépassant elle-même.

 Afin d’en arriver à cette notion, il nous faut faire un petit tour dans la société des chimpanzés. Chez cette espèce de singes (on les sait très proches de l’homo sapiens sapiens) le meneur de groupe n’est pas un chef au sens d’individu dominant (celui qui neutralise les rapports de forces par sa dominance), mais un précurseur. Mais qu’est-ce qu’un précurseur dans une société de chimpanzés ? Le précurseur, dans la société des chimpanzés, est celui qui découvre quelque chose avant les autres et qui, pour cette raison, devient le meneur, puisque les autres vont devoir l’imiter ou plutôt suivre son exemple, c’est-à-dire le suivre, suivre son mouvement précurseur, pour résoudre ce problème auquel ils n’ont pas su venir à bout tout seuls (par exemple celui qui trouvera, ou plutôt inventera, la façon d’ouvrir une nouvelle espèce de noix de coco découverte par le groupe).

Cette notion de précurseur chez les chimpanzés nous permet de glisser vers la  notion plus impersonnelle de Grand Précurseur. En effet, pour comprendre une dynamique de groupe ou de société, il faut comprendre le mouvement dynamique qui emporte son adhésion collective (consciente ou inconsciente, instinctive ou rationnelle, idéologique ou mystique, etc.). Et finalement, ce qui mène le groupe et le permet, le meneur n’est pas tant l’individu qui, d’une certaine façon, ne fait qu’incarner la découverte et peut changer, mais justement la découverte elle-même, dans son dynamisme qui la porte plus loin que ce qu’elle est et que ceux qui l’incarnent, et ainsi emporte avec elle le dynamisme du groupe. Ce que l’on suit, ce n’est donc pas le meneur, qui n’est à la limite qu’un intercesseur, mais la dynamique déclenchée par la découverte elle-même, ce qui est « en avant », ce que nous appelons donc le GP pour le différencier du simple individu qui peut à un moment donné l’incarner, ou, disons plutôt, le faire passer ou le faire circuler à travers ses actes et ses propres découvertes mais qui est toujours lui-même emporté par cette énergie. Ce ne sont donc pas les individus en eux-mêmes, ni les points de ralliement communs, qui font la dynamique, mais la puissance d’invention elle-même, le nouveau comme déséquilibre, comme pas en avant. Et le rôle, consistant à « incarner » le GP, rôle qui peut être attribué à un individu ou de façon plus large à un collectif, voir même correspondre à un mouvement de masse incontrôlable, révolutionnaire ou terrible, est quant à lui le rôle le plus difficile à tenir, le plus fragile et le plus périlleux. Car c’est une position instable consistant à faire passer les flux, à se sacrifier à l’inconnu.

Ainsi, pour l’action du S.L.A.A.F., c’est la notion de GP qui prévaut, par exemple dans la dynamique de construction des « grandes sculptures sociales », lorsque nous avons sorti les déchets, encombrants, œuvres ou restes d’œuvre de l’atelier pour les empiler, les ranger, les stocker à l’extérieur. C’est dans ce type de dynamique, où chacun mettait la main à la pâte, artistes, paumés, passants, que se créait en effet une véritable œuvre sociale, grossissant à l’extérieur jusqu’à encombrer la rue (ou la cage d’escalier de nos voisins « Artistes » pour former une barricade contre l’anti-oeuvre-sociale de la « Société des Artistes » ), se dilatant, se déconstruisant, proliférant-diminuant sous les interventions, ou à cause des récupérations que chacun venait y faire. Sculpture-sociale, sculpture-collective, sculpture-dynamique, allant jusqu’à jeter les œuvres (mais était-ce véritablement jeter puisque tout finissait par ce retrouver dans la « grande œuvre sociale », pêle-mêle, comme lors de l’ex-position de juillet ou absolument tout, jusqu’aux chaises, matelas, vaisselle, meubles et déchets quotidiens, s’est retrouvé au centre de l’atelier vide, dans une grande sculpture grillagée, œuvre centripète), ce qui a sans doute réduit l’ego de plus d’un, tout en ouvrant l’ego de chacun sur la dynamique plus vaste du GP.

Que nous n’ayons été que des passeurs, que chacun n’ait été dans cette aventure qu’un simple passeur, c’est ce sur quoi il faut insister. Car sans doute existe-t-il des individus qui, comme dans la société des chimpanzés, paraissent plus aptes que les autres à incarner le précurseur. Parce qu’un seul singe trouve la solution lorsque les autres abandonnent, ou s’épuisent dans une recherche infructueuse. Mais ce n’est en fait pas une question de capacité et il n'existe pas d’individus supérieurs ou surdoués, dont le génie s’expliquerait par leur plus grande capacité. Il faudrait plutôt dire qu’il existe des gens plus conducteurs, comme on dit de certains métaux qu’ils sont plus conducteur que d’autres, car il s’agit bien de faire passer des énergies, de faire circuler des flux d’intensité, et non pas d’être, un artiste, un génie ou je ne sais quoi d’autre. Et sans doute peut-il aussi se créer des binômes ou des groupes restreints potentiellement producteurs d’ondes produisant des champs d’intensité ou des étincelles propres à leurs « machines de guerre » ainsi constituées : machines de guerre artistiques, amoureuses, amicales ou sociales, et en ce sens toujours révolutionnaires. Mais tout un chacun participe à ce champ intensif dont il peut toujours se faire le passeur, même de façon éphémère. Et, d’une certaine façon, on est toujours un passeur éphémère, le passeur étant aussi lui-même passager de son propre flux. 

Le GP c’est ce « pas en avant » qui tient les choses ensemble et les produit. C’est la dynamique même de ce mouvement collectif, nécessairement collectif, où les choses et les individus sont poussés ou attirés vers l’extérieur du cercle intensif pourtant centripète, cosmique, à la fois noyau de création et trou noir. Mouvement du monde.

Que ce soit lors d’actions qui nous ont amenés à créer de « grandes œuvres sociales », ou des structures nomades,(« la pellicule éphémère », « la maison roulante » de Bénédetta et « le grand déchet » sur roulettes de Kalid, que nous avons sorti un soir en procession pour aller les installer dans le ville) jusque dans les grands nettoyages et les mouvements de la vie quotidienne à l’atelier, il s’agissait donc d’inventer et de suivre les mouvements du GP. C’est ce qui lia sans cesse le groupe, et surtout, créa l’œuvre collective, l’œuvre sociale.

 Pratique de la parole ou œuvre sociale (dont les deux repas, d’ouverture et de clôture, de l’ex-position de juillet furent sans doute parmi les plus beaux moments d’œuvres vécues à l’atelier, mais il y en eut d’autres, tant d’autres), c’est la dynamique du GP qu’il s’agissait de suivre. Ce « pas en avant » vers un art de la vie et une vie de l’art. Mais qui l’aura véritablement compris ? Si ce n’est ceux, encore une fois, voyageurs et artistes éphémères, qui en auront, eux-mêmes, vécu le passage…

 

 

 

Guillaume Fortin, Marseille, janvier 2002.                 

 

 

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