Episodes 1 à 4

Publié le par Guillaume Fortin

Suivez le guide !

Of Marseille

 

Feuilleton publié dans le mensuel Marseille La Cité.

 

 

ÉPISODE 1 : Ingrid

 

En haut des escaliers, face à la sortie de la gare, Dédé est adossé à la rambarde en colonnade, juste à côté du lion posant majestueusement parmi les autres statues du monument, hommage aux colonies africaines.

Le point de vue domine les toits de la ville sous le regard bienveillant de la Bonne Mère. Tout le monde, sans exception, fait une pause ici, saisi par la beauté du panorama.

C’est l’endroit idéal pour alpaguer en douceur les nouveaux venus. Même si ce n’est pas un jeu d’enfant.            

Faut dire qu’il n’a pas vraiment la dégaine de l’emploi. Avec sa casquette vissée 24 heures sur 24 sur la tête, on le prend souvent pour un voyou comme les autres : ceux qui font leur beurre, ici, sur les marches, et offrent à beaucoup de visiteurs, novices, leur unique rencontre avec la ville, à la mauvaise réputation. Lui n’est pas là pour ça. Plus maintenant, en tout cas. Mais sa casquette de voyou, personne ne la lui fera enlever. À 14 ans, il a fui l’école à cause de ça, alors…

Depuis ce matin, il n’a harponné personne.

Lui ne cible que les filles, de préférence non accompagnées. Elles sont moins farouches. Surtout les jeunes étrangères. Beaucoup sont contentes de trouver quelqu’un pour les guider au moins jusqu’à l’hôtel.

C’est la première accroche qui est délicate.

- Bonjour. Vous cherchez un guide ?

            Elle est blonde et très blanche de peau. Certainement hollandaise ou suédoise. Émerveillée par le paysage pittoresque des toits de Marseille, elle est surprise par l’interpellation nonchalante de Dédé, mais pas encore sur la défensive.

- Vous allez à l’hôtel ? J’peux vous accompagner. Je connais la ville. J’suis guide.

- Je vais pas dans un hôtel, juste un… guesthouse.

- Ouais, c’est mieux que l’hôtel. C’est dans quel quartier ?

            Elle est un peu hésitante. Son Lonely Planet ouvert à la main, l’adresse y est entourée au stylo.

- La Maison du Petit Canard…

- Ah ouais, chez Youssef, au Panier, j’connais bien !

            Elle redresse la tête :

- Vous connaissez ?

- Eh ouais, le Panier, c’est mon quartier ! Si vous voulez, je vous accompagne. Et je vous fais une petite visite gratuite, c’est mon jour de bonté !

- Euh… oui… mais…

            - Je connais le chemin le plus rapide et le plus sympa pour y aller direct ! On va passer par les marches…

            Il commence à descendre en lui faisant signe de l’accompagner. Elle hésite un instant, puis se décide à le suivre.

- Moi c’est Dédé, et toi ?

- Ingrid.

- T’y es d’où ?

- Suède.

- Attention !

            Il vient de la retenir par le bras au beau milieu du passage piéton. Le conducteur de la voiture, qui ne s’est pas arrêtée, klaxonne et leur lance au passage : « T’y es fada ou quoi ! ».

Dédé se retourne vers Ingrid :

- À Marseille, faut faire gaffe pour traverser.

- Mais, ce n’est pas un passage pour les piétons ?

- Ouais, mais tu sais, ici, tout le monde traverse n’importe comment… Faut juste faire un petit signe… Comme ça, regarde…

            Il la prend par le bras, et la fait traverser en faisant un geste de la main à la voiture qui arrive en plein sur eux. La voiture les évite nonchalamment.

- T’y as vu…  

Peu convaincue, malgré la preuve par l’image, elle acquiesce de son mince sourire nordique.

- Là, c’est Belsunce. Avant c’était juif, y paraît. Mais les Arabes y z’ont pris la place. Maintenant, y a aussi beaucoup de Chinois. Y z’ont des magasins d’habits. Ch’sais pas pourquoi, y font que ça. Bientôt y vont peut-être prendre la place aux rebeus, va savoir !

            Juste en face, le café qui fait l’angle de la rue des Petites Maries est bondé. Ingrid regarde, l’air étonné.

- À Marseille, il y a que des hommes dans les cafés ?

Dédé se met à rire :

- Non, non, c’est un  café maghrébin, c’est pour ça. Mais bon, si tu viens avec moi on peut y aller. Tu veux boire un kawa ?

- Non non, non merci…

            Ils continuent à descendre.

Un peu plus bas, un pétard explose juste devant une mamma et la jeune fille qui l’accompagne. La grand-mère, voilée et tatouée au milieu du front, se met à hurler des trucs en arabe en direction des fenêtres, au-dessus d’elle. À ses côtés, la jeune fille, habillée plutôt sexy, lance :

- Ces fils de putes d’Arabes, toujours à se faire remarquer !

            Puis elles reprennent leur route.

            Choquée, Ingrid demande :

- On leur a lancé dessus ?

Sans se formaliser plus que ça, Dédé lui répond :

- C’est juste un minot qui s’amuse…

 

 

 

 

 

 

ÉPISODE 2 : Au Panier

 

Dédé et Ingrid empruntent le passage de Lorette.

- C’est un passage secret. Y’en a deux comme ça pour rentrer au Panier. Ici et juste à côté, près du parking des Phocéens. Mais c’lui-là est moins sympa. C’est pour quand tu veux larguer quelqu’un…

- … « larguer » ? C’est quoi ?

            Dédé mime une course poursuite.

- Larguer… t’en débarrasser quoi…

- Ah oui… Il paraît qu’il faut faire attention. Ici, il y a beaucoup de bandits…

- Ouais… j’pensais plutôt à quand t’es poursuivi par les flics…

- Les flics ?...  

- Ouais, enfin…         

Dédé lui montre le linge étendu dans le renfoncement entre les deux immeubles.

- Regarde !

Elle sort son appareil photo de son sac pour prendre la scène.

Tous les touristes qui passent par là sont émerveillés par ce truc. Dédé n’a jamais compris pourquoi. Il paraît que ça ressemble à Naples, en Italie.

Lui, ce passage lui rappelle plutôt de sacrés mauvais souvenirs. Il a squatté ici, côté façade de droite, avant que ça soit racheté par les Américains, y paraît. D’ailleurs, de ce côté-là, tout est encore muré.

C’est à coups d’incendies qu’on s’est débarrassé des clandos, comme des rats. Un incendie dans un immeuble, et tout le monde s’installait à côté. Et il fallait fuir, encore une fois, en pleine nuit, menacé par les flammes. Et puis de nouveau, dormir à quelques portes de là, la peur au ventre de mourir asphyxié pendant la nuit, ou bien rôti par les flammes, ou encore, d’une chute de 6 étages, comme c’est arrivé souvent à ceux qui avaient le sommeil lourd.

Alors, le linge aux fenêtres, ça fait peut-être penser à l’Italie du sud, Dédé, il en sait rien, il connaît que Marseille. Ce qu’il sait, c’est qu’en bas, ça pue la pisse, les poubelles, et les restes de vieux matelas cramés.

Sortis du passage de Lorette, au pied de la rue du Petit-Puits, juste devant le restaurant écrit « Pizzaria » sur la devanture, un jeune du quartier s’engatse avec un autre type. Son scooter est allongé par terre, légèrement cabossé. L’autre, la trentaine, genre B.C.B.G., est sorti de son 4x4 immatriculé 75. Il constate les dégâts. Ouf ! rien de son côté.

- ça va ? Vous n’avez rien de cassé, j’espère.

- Rien de cassé ! Tu te fous de ma gueule ! T’y as vu mon scoot ?      

- Je suis désolé, mais… vous avez foncé sur moi et je …

- Foncé sur toi ! T’es empégué ou quoi ! T’as pas vu le sens interdit ?

- Le sens interdit ? Non. Je… Quel sens interdit ?

            Le jeune descend la rue et montre le sens interdit à moitié recouvert par des tags.

- Ah oui… je… . Je suis désolé, je n’avais pas vu. Je voulais juste me garer à côté du restaurant et…

- Vas-y, j’m’en bats les couilles ! C’est sens interdit et t’as niqué mon scoot !

            L’autre regarde la carrosserie un peu emboutie à l’avant du scooter.

- Oui, je suis désolé, c’est pas grand-chose, je…

- Quoi ! C’est pas grand-chose ! Vas-y, t’as niqué mon scooter, il était tout neuf !

Le type jette un coup d’œil à sa copine restée à l’intérieur du 4x4, côté passager. Pas rassurée, elle lui fait signe de régler le problème dare-dare.

- Bon, OK, ça va, je vais vous dédommager : 50 euros en liquide, ça vous ira ?

- 50 euros ! T’es fou ! Vas-y ! Y’en a au moins pour 100 euros ! En plus c’est pas mon scoot. Tu veux qu’on s’explique avec la famille ?

- 100 euros ! Je… Je… Je vais voir si je les ai en liquide…

            Le type lui file sa thune avant de remonter dans son 4x4 qui prend toute la largeur de la rue. Le jeune recompte les billets de 20, puis ramasse son scooter pour le laisser passer.

            Dédé et Ingrid, qui se sont arrêtés pour regarder la scène, se remettent en route. Au passage, le jeune lance un clin d’œil complice à Dédé qui s’arrête pour lui faire la bise.

- Salut Dédé, ça va poto ?

- ça va et toi ? En plein biz…

- Ouais. Tu veux pas un scoot. Y’a juste un petit pète de rien du tout ?

- Non, merci cousin, j’suis occupé.

- Ouais, passez du bon temps mad’moiselle…

            Quelques mètres plus haut, Ingrid finit par demander à Dédé :

- C’est un ami ?

- Ouais, ouais… le Panier, c’est mon village…

- Il a un problème avec un accident.

- C’est rien, c’est rien, la débrouille… Viens on passe par au-dessus, c’est plus sympa la rue du Panier pour arriver chez Youssef.

            En haut de la rue du Panier, Dédé et Ingrid se lancent dans la pente qui file jusqu’au Bar des 13 coins.

- Le Panier, c’est une colline. Faut toujours monter pour redescendre. Paraît que c’est comme Montmartre, à Paris.

- Ah oui, Paris…

            En bas de la rue, Dédé reconnaît la silhouette de Kader, assis, torse nu, sur un tabouret en plastique. Putain, merde, il est sorti de prison !

Il a pris du volume. Sûrement la muscu, rien d’autre à foutre en taule. Il était déjà costaud avant, mais maintenant, il est trapu comme un buffle ! Et puis il a un nouveau tatouage dans le dos : un flingue avec six impacts de balles répartis comme les enchaînements à suivre pour détruire les points vitaux de son adversaire, dans « Ken le Survivant ».

            Dédé n’est pas trop d’humeur à croiser Kader juste à sa sortie de prison. Foutu quartier ! Plus moyen d’y mettre les pieds sans se faire proposer un scoot volé ou risquer de replonger dans les embrouilles. Pas moyen de s’en sortir sans se planquer, fuir tout ça, les amis, les relations, le Q.G. !

- Viens, on va passer par là, c’est la plus petite rue du Panier…

            Dédé coupe pour rejoindre la place des Treize Cantons par le bas. Ils débouchent juste devant la façade de la maison d’hôte ornée de pancartes en bois représentant des canards.

- Bon, voilà, on est chez Youssef. J’te laisse entre de bonnes mains. Moi, finalement, faut que je file, j’ai un rendez-vous urgent pour une visite. Pt’être à plus. C’est con, j’ai perdu mon portable, mais si tu cherches un guide, t’sais où me trouver : la statue du lion aux escaliers de Saint Charles…

- Oui… ah bon, merci beaucoup. Euh, attends, je… Pour te remercier…

            Elle lui tend un billet de dix euros.

- Non non, c’est gratuit ! J’tiens toujours ma parole. C’est pour la bienvenue. On est comme ça à Marseille…

            Dédé fait demi-tour et file sans se retourner direction le passage des Phocéens.

 

 

 

ÉPISODE 3 : Chez Dédé

 

Dédé s’est arrêté sur le trottoir, en face de l’entrée de l’immeuble. Il attend un peu pour voir s’il n’est pas suivi ou s’il n’y a pas eu une descente de flics dans le squat. Il regarde à droite et à gauche, traverse pour rejoindre l’entrée, puis jette un dernier coup d’œil derrière lui avant de glisser sa main à travers le carreau cassé. Il tire le loquet, ouvre la lourde porte ancienne, et se faufile dans l’obscurité du couloir.

            Il a pris cette habitude de parano depuis qu’il squatte ici et là. Plus question de se faire gauler par les flics. Tant qu’il était mineur, ça allait encore. Un jeune errant, on peut pas l’expulser. Mais, maintenant…

Dire qu’il aurait pu demander la nationalité française s’il n’avait pas fui l’école à 14 ans. C’est son avocat, commis d’office, qui lui a dit ça la dernière fois qu’il s’est fait choper par la BAC*. Ce fils de pute d’inspecteur Morcanti s’acharne sur les jeunes clandos. Cette fois-là, c’était encore passé juste. Mais maintenant, il sait que si Morcanti le rechope, ça sera sans lendemain.

Pour lui, finies la vadrouille avec les potes, les opérations de nuit et compagnie. Il a décidé de se faire un petit magot en offrant ses services de guide – il connaît Marseille comme sa poche – et puis il se casse ailleurs, en Europe. La grande aventure…

Enfin… les affaires vont doucement.

Aujourd’hui, il ne s’est pas fait grand-chose. Juste cette mémé qui voulait monter à la Bonne Mère. Dédé, c’est pas l’itinéraire qu’il préfère. Surtout à cause de la montée. Et puis, les églises, c’est pas trop son truc non plus. Pas plus que les mosquées ou les synagogues. Il aurait bien aimé croire en Dieu, mais vu ses galères, rien ne l’y a jamais vraiment incité. Sauf quand il était gamin, les coups de bâton…  

Mais bon, la mémé, au nom de Dieu, elle lui a quand même filé quelques pièces. C’est toujours ça.

En passant devant la porte du fond de la boulangerie donnant sur le couloir, Dédé passe la tête et lance un petit bonjour à Tony qui lui fait signe d’attendre.

- On va fermer et y m’reste des pizzas… Bouge pas ! J’te les mets dans un sachet !

            Tony, c’est un fils d’immigré italien. Lui aussi a connu la débrouille, quand il était plus jeune. Il file toujours ce qui reste aux squatteurs de l’immeuble. Pourtant c’est surtout des bronzés. Mais Tony a grandi avec toutes les couleurs de Marseille.

            Dédé arrive à manger rien qu’avec ça. Matin : pains au chocolat de la veille, soir : pizzas ou fougasses. ça lui permet d’économiser tout ce qu’il gagne. Un jour, il faudra qu’il le remercie, Tony !

            Ses morceaux de pizza à la main, Dédé monte l’escalier donnant sur la cour intérieure de l’immeuble. À chaque étage, les portes, rafistolées, quand elles ne sont pas complètement défoncées, sont fermées par toutes sortes de moyens de fortune : un cadenas au bout d’une chaîne, un antivol de vélo, des verrous présentant des traces d’effractions répétées.

En squat, le plus difficile, c’est de maintenir sa porte fermée. Quand on sait que vous êtes quelque part, sans en avoir le droit, tout le monde se permet d’entrer chez vous sans permission. De jour comme de nuit, présent ou absent, on est toujours sur le qui-vive. Une fois, pendant qu’il dormait, Dédé s’est fait piquer toute sa thune dans les poches de son jean.

Premier étage : la famille d’algériens qui l’invite souvent à manger le couscous, les makrouts ou la galette. La délicieuse galette que la mamma fait cuire elle-même dans l’ancienne cheminée – qui fume à son étage, mais c’est pas grave, au moins il est informé quand le khobz** est prêt. C’est le meilleur pain qu’il ait jamais mangé. Même Tony en est jaloux.

  Deuxième étage : les sénégalais. Eux aussi mangent avec les mains. Et surtout, par terre, assis en tailleur sur de grandes nattes multicolores. Les vieux noirs, emmitouflés dans leurs grands boubous qui leur donnent l’air de sages, l’invitent aussi de temps en temps, pour manger le mafé ou le tieboudjene. 

Troisième étage : les chinois. C’est les seuls qui ne l’ont jamais invité à manger. Mais Dédé ne s’en plaint pas. Rien que les odeurs de ce qu’ils cuisinent lui donnent la nausée ! On dit qu’ils mangent des chats. D’ailleurs, il n’y en a plus un seul dans l’immeuble depuis qu’ils sont arrivés. On dit même que c’est à cause de ça qu’il y a de plus en plus de rats.

Au moins, ça prouve qu’ils mangent pas les rats. Ni les cafards !… Peut-être que ça serait pas plus mal, finalement…

Mais il y a Meï, aussi, la jeune fille de la famille. Et elle, c’est un vrai bijou ! Fine comme une plume, blanche comme une perle, le visage pur comme un ange… Dédé n’a jamais osé lui parler parce que c’est une chinetoque. Mais il la croise souvent dans l’escalier, toute timide, elle aussi… et ravissante !

            Quatrième étage : chez Dédé. La porte de l’appart présente les mêmes indices de rafistolages que les autres. Elle est fermée par un seul verrou mal vissé. Ces verrous bons à rien qu’il achète au marché aux cartons, Porte d’Aix, made in China.

            Chaque fois qu’il rentre, c’est les mêmes angoisses qui reviennent : qu’on lui ait tout volé ; que quelqu’un, caché derrière la porte, soit là pour le tuer ; ou les flics pour le cueillir, une fois de plus, une dernière fois.

            Il est obligé de vérifier partout avant de pouvoir se sentir enfin à l’aise : la cuisine sommaire, équipée de simples plaques électriques posées à même le sol ; la pièce principale, avec un matelas par terre et une natte en plastique ; et puis le placard, avec juste quelques fringues de rechange et une couverture posée sur l’unique étagère.

            Dédé n’a pas grand-chose, mais depuis qu’il s’est installé ici, il y a six mois de ça, il est assez content. C’est la première fois qu’il a un appart pour lui tout seul.

En plus, au dernier étage, avec le soleil qui donne sur la façade et le petit balcon, on se caille pas trop, même les jours de mistral. Et puis ça a de la gueule, ces anciens immeubles marseillais. Sauf qu’il n’y en a pas pour très longtemps. Tout a été racheté par les ricains. Mais bon, Dédé ne compte pas moisir ici non plus. De toute façon, le grand départ, c’est pour bientôt. Finie la galère !

            Sur le mur, au-dessus du matelas, est affichée une grande carte du monde. Des punaises multicolores sont piquées de-ci de-là, exclusivement en Europe : Paris, Amsterdam, Berlin, Budapest, Belgrade, Stockholm, Copenhague…

            Dédé décroche la partie inférieure de la carte, côté gauche. Derrière, il y a un trou dans le mur. À l’intérieur, une veille boîte de biscuits italiens ressemblant comme deux gouttes d’eau aux navettes marseillaises. C’est Tony qui lui a filé. Il paraît que son grand-père est arrivé d’Italie avec toutes ses économies dedans. Tony dit même que c’est aussi lui qui a fabriqué ces biscuits ici pour la première fois. C’est pour ça qu’il se permet d’écrire en gros sur la devanture de sa boulangerie : « Véritables navettes de Marseille ». Mais, bien sûr, tout le monde n’est pas d’accord avec cette version…

Dédé prend la vieille boîte en métal, souffle sur le couvercle pour le débarrasser de la poussière de plâtre qui s’y est déposée, l’ouvre, et y ajoute les quelques euros qu’il a récoltés aujourd’hui.

Puis il remet soigneusement la boîte dans son alcôve de fortune, et fixe de nouveau le coin de la carte au mur, largement décrépi par endroits.

            Il reste immobile un instant, debout, en silence devant cette immense mappemonde, avant de sursauter au contact de la main qui vient de se poser fermement sur son épaule.

 

* Brigade Anti-Criminalité   

** Le pain en arabe

 

 

 

ÉPISODE 4 : Made in clando

 

Son cœur n’a fait qu’un bond. Ses jambes flageolent. Il est tétanisé par la surprise. Derrière lui, une voix familière lui lance :

- Alors poto, comment va ?

            Des frissons lui parcourent l’échine. Dédé se retourne et sourit en tentant de garder l’air naturel. Devant lui, Fayçal et Nassim, ses deux anciens potes de galère, le regardent, un sourire en coin.

Dédé pensait pourtant avoir fermé le verrou derrière lui. Ils sont rentrés comme des fantômes. La routine, pour eux.

- On t’a fait flipper, Dédé ? Qu’est-ce que tu fous ? T’as quelque chose à cacher ?

            C’est Fayçal qui parle. Des trois compères, il a toujours été le leader. Son teint mat contraste avec ses yeux très clairs. Il est arrivé du Maroc en France à l’âge de 13 ans, dans un container de mandarines. Deux jours et deux nuits dans le noir, le manque d’oxygène, sans chier, sans pisser, à manger ces foutus fruits acides. Ils étaient deux. Lui et son jeune frère Farid.

Quand ils sont arrivés au squat, Dédé se souvient : les frangins, ils étaient blancs comme des cadavres. Fayçal n’avait rien d’autre que ses habits vieillots et une belle paire de Nike dont il était trop fier.

Le premier matin, au réveil, les pompes qu’il avait laissées au pied de son matelas avaient disparu. Son frère Farid, à ses côtés, était aussi pâle que la veille. Lui ne s’est jamais réveillé.

Avant qu’on l’enterre dans la cave du squat, pour éviter les emmerdes avec les flics, Fayçal a récupéré les espadrilles de son jeune frère pour les mettre à ses pieds. Les pompes, trop petites pour lui, devaient lui faire un mal de chien, mais il les a portées longtemps.

Pendant les dix jours qui ont suivi, il n’a pas dit un mot. C’est là qu’il a chopé ce truc terrible dans le regard, un truc à vous glacer le sang.

Nassim, lui, est algérien. Il est arrivé en France à l’époque des massacres. Il n’a jamais parlé de ce qu’il a vécu là-bas, ni raconté comment il a fait pour débarquer ici.                          

Il a le visage sec et anguleux d’un mec qui aurait deux fois son âge. Le style Lee Van Cleef, la moustache en moins, le teint basané en plus, et puis surtout les jambes arquées du cow-boy. Quand on se fout de sa gueule à cause de ça, il raconte que c’est une histoire de famille. C’est son père qui lui a appris à marcher très tôt, pour le roder, et ça lui a déformé l’ossature. Il a les jambes en arc comme les avait déjà son paternel avant lui, son grand-père et même son arrière-grand-père… Tous pour les mêmes raisons. Tous des durs à cuire !

En réalité, Nassim est plutôt du genre stockfisch. Mais c’est un renard dans l’âme. Comme Fayçal. Comme Dédé aussi, à l’époque des combines.

- Salut les potes. Putain, vous êtes rentrés comme des fantômes !

- T’as peur des fantômes, maintenant, Dédé ?

- Des fantômes avec vos gueules d’arabes, ouais plutôt !

- Qu’est-ce que tu deviens, on te voit plus traîner ?

- Ouais. T’y as vu, j’ai raccroché, poto. Pour moi, finies les embrouilles.

- Vas-y, tu délires ! On vient te proposer une petite expède, ce soir !

- Non non, sérieux, j’te le jure sur la tête de ma mère. Faut bien raccrocher un jour.

- Quoi, t’as eu tes papiers ou quoi ? Tu vas t’inscrire à l’École de la deuxième chance !

- Non non, mais j’vais me casser. J’en ai marre de Marseille. Trop fait le tour du bled !

- Tu délires, poto ! Ici ou ailleurs, c’est kif kif ! La même galère !

Fayçal fait un tour d’horizon de la pièce et poursuit :

- Tu sais que Kader est sorti de taule ?

- Ah ouais… non… T’sais, j’mets plus trop les pieds au quartier…

- T’es sûr de ça, poto ? Tout le monde t’a vu l’autre jour. Il paraît que t’es passé sans faire la bise. Kader est super vénère…

- Ah ouais ? J’me souviens plus. J’suis p’têt passé vite fait…

- En tout cas, comme y sait pas où tu squattes, y nous a dit de te passer le message. Il veut te voir pour un biz. C’est important et urgent. On lui a pas parlé de ton squat parce qu’on est des potes, t’y as vu, mais tu ferais mieux de rappliquer vite fait avant qu’y cherche à en savoir plus…

            Fayçal et Nassim ont tiré deux cartons pour poser leur cul par terre.

- Putain, t’as que dalle ici ! Vas-y, tu roules le bambou Dédé…

            Fayçal sort son morceau de shit et le file à Dédé avec des feuilles et une clope. Nassim se met à faire un joint lui aussi.

 - Kader, il paraît qu’il en a chié en taule, reprend Fayçal pendant que les deux autres roulent. Il l’dit pas, mais ça se voit à la gueule qui tire. Le coup qu’il veut monter, je crois que c’est une histoire de vengeance, un truc dans le genre. Il a vraiment la haine, poto, tu peux pas savoir. Il a besoin de toi, j’sais pas pour quoi, mais tu ferais mieux d’aller le voir vite fait, il est sur les nerfs, en ce moment. Et puis ça peut p’têt te rapporter un paquet de pognon si tu te magnes. Comment tu veux te barrer d’ici sans une thune ?

- Un paquet de pognon ou la taule… lance Dédé en allumant son joint. Faut que j’me fasse oublier, t’y as vu, avant le grand départ…

- Ah ouais, et qu’est-ce que tu deales alors ?

- Rien poto. Je fais juste le guide, pour les touristes…

- Ouais, tu branches les meufs plutôt ! Tu fais la pute ou quoi ? Tout le monde t’a vu au Panier avec cette blonde. Il paraît que maintenant elle te cherche partout. Elle vient bouquiner tous les jours au 13 Coins et elle attend que tu rappliques…

- Tu rigoles ou quoi ? Elle me cherche vraiment, Ingrid ?

- Wallah, j’te le jure mon frère ! J’sais pas c’que tu lui as fait mais elle en veut à ton corps, poto !

            Fou rire des trois compères. Fayçal enchaîne un autre joint. L’atmosphère de la pièce s’emplit d’un épais nuage de fumée âcre et planante. Les effets de la méthode fumette-intensive commencent à se faire ressentir. Les trois joints tournent en silence.

            C’est Fayçal qui, le premier, sort de la léthargie générale.

- Bon, allez Dédé, tu peux pas nous refuser ça ! Une petite expède de nuit comme au bon vieux temps. On se fait le tour du Panier juste pour le fun ! Allez mon pote !

- Putain, les gars, vous voulez vraiment retourner à la case départ pour un autoradio ou trois pièces de monnaie dans une boîte à gants…

- Vas-y poto, t’es devenu une gonzesse ou quoi ?

            Dédé ne répond pas.

            Sur le carton retourné qui fait office de table à rouler, les pizzas offertes par Tony sont encore empaquetées dans leur sachet. Dédé en propose à Fayçal et Nassim, histoire de gagner du temps. Peut-être qu’à force de fumer des joints, tout le monde va finir par se retrouver incapable de faire quoi que ce soit d’autre.

- Putain, il file la dalle ce chichon. Vous voulez une pizza ?

- Ouais, vas-y, on se fait une pizze et on y va, répond Fayçal pour les trois.

            Dédé s’apprête à sortir les pizzas du sachet quand quelqu’un se met à frapper à la porte. Les trois compères se figent. Fayçal et Nassim virent au vert. Les coups tambourinent de nouveau sur la porte. S’efforçant de chuchoter, Fayçal lance à Dédé :

- Putain, merde, t’attends quelqu’un ?

- Non, mais vaut mieux que j’aille voir. Allez vous planquer sur le balcon, on sait jamais.

            Fayçal et Nassim récupèrent leur matos sur la table et s’éclipsent vite fait par la porte du balcon.

Le cœur à deux mille, Dédé revisse sa casquette sur sa tête et se dirige vers la porte de la cuisine.

- Ouais, ouais, j’arrive ! répond-il à la nouvelle salve de coups.

            Sur ses gardes, il ouvre la porte. Dans la pénombre du couloir, on distingue à peine le visage diaphane de Meï. Dédé en reste bouche bée.

            La jeune fille aux jolis yeux bridés s’adresse à lui timidement :

- Excuse-moi… Je te dérange pas, j’espère ?

            Dédé, la bouche archi-sèche, déglutit tant bien que mal avant de répondre :

- Non, non, pas du tout… Tu veux rentrer ?

- Je voulais pas te déranger, mais on a un problème chez moi. On peut pas cuisiner ce soir, parce que nos plaques électriques sont grillées. Alors mes parents m’ont dit de monter te demander… Mais, je ne veux pas te déranger…

- Non, non, tu me déranges pas du tout… Si tu veux mes plaques, moi je m’en sers pas ce soir, tu peux les prendre…

- Merci, merci, c’est gentil. Mais, tu n’as pas encore mangé ? Tu voudras que je te ramène quelque chose pour dîner ?

- Euh… et ben… enfin… je voudrais pas…

- Ou tu veux venir manger chez nous ? Mes parents m’ont dit de te demander si tu voulais.

            Dédé hésite un instant avant de voir une petite lumière se refléter dans les yeux en amande de Meï.

- Eh ben… Ouais, pourquoi pas ! Attends-moi une minute, j’arrive !

            Dédé débranche les plaques électriques posées par terre et fonce vers le balcon où il retrouve ses deux potes, toujours aussi pâles et figés :

- C’est bon les gars, rien de grave. C’est juste mes voisins qu’ont un problème pour bouffer ce soir. Faut que je descende les aider. On remet ça une autre fois pour l’expède. J’en ai pour un moment, parce qu’ils m’ont invité à manger. Mais vous pouvez rester et vous faire les pizzas si vous voulez…

- C’est quoi cette histoire, poto ! Encore une gonzesse qui t’a chopé dans ses filets ? rétorque Fayçal, malgré tout rassuré.

            Dédé lui lance un clin d’œil en guise de réponse et file sans demander son reste, ses plaques électriques sous le bras.

- Faites comme chez vous les potes…

 

  Episodes 5 à 8  

 

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