Episodes 5 à 8

Publié le par Guillaume Fortin

ÉPISODE 5 : Quartiers nord

 

Juliette est black, plutôt mignonne – même si c’est pas trop le genre à Dédé. Une belle paire de lèvres, une belle paire de seins, une belle paire de fesses : pulpeuse…

Juliette est black mais parisienne. Pas vraiment la manière de tchatcher aux cousines des quartiers. Dans sa bouche, cet accent pointu, ça fait drôle à Dédé.   

Il l’a alpaguée à Saint-Charles. Pas farouche, pour une fille de Panam. Quand il lui a dit qu’il était guide clandestin elle a fait : « Ah ouais ! Guide clando ! Le kiiif ! ». Et quand il a ajouté : « Ouais, qu’est-ce tu veux visiter ? », elle a répondu : « Les quartiers nord ! »

Elle a entendu dire que c’est super dangereux, que personne peut y entrer, même pas la police, alors, ça la fait « kiffer ! ».

Les quartiers nord, Dédé ne les trouve pas spécialement chauds. C’est vrai que quand t’y entres, tout le monde le sait. Mais comme t’as pas de raison d’y aller, sauf si t’y habites, ou que tu vas voir des potes, y a pas vraiment de raison de s’inquiéter. Y a que les petits jeunes des beaux quartiers qui se font emmerder, des fois, quand ils viennent chercher du shit. Mais vu qu’ils viennent pour le shit, ils le répètent à personne…

Depuis que Dédé lui a dit O.K. pour la visite, Juliette n’arrête pas de le regarder avec ses grands yeux un peu globuleux et un sourire en coin : allumeuse…

Ils se dirigent maintenant tous les deux vers la Porte d’Aix.

Juliette demande :

- On y va en tromé ?

- En quoi ?...

- En métro…

- Non, non.

- En bus ?

- Tu rigoles ! En bus, on en a pour trois jours ! On va prendre un taxi clando.

- Y’a des taxis clandos à Marseille !

- Ouais !

- Waouh ! Le kif !

Porte d’Aix, Dédé s’approche de la R 18 vert métallisé garée en double file. Par la fenêtre ouverte, il lance au conducteur à la moustache grisonnante :

-     Salut Papa ! Tu nous emmènes quartiers nord ?

-     Pas de problème fils, j’t’emmène où tu veux !

            Dédé monte côté passager, Juliette derrière, avec son sac de voyage.

-  Vous allez où, les tourtereaux ?

            Juliette s’avance sur la banquette arrière, s’accoude aux deux fauteuils de devant, et lance un nouveau regard insistant à Dédé.

- Au Parc Kallisté, papa ! On va commencer par mon ancien quartier.

            La voiture démarre et se lance sur l’autoroute Nord.

- T’as habité là-bas ? demande Juliette, les yeux toujours écarquillés.

- Ouais, mais au départ, j’suis du Panier. J’habitais chez ma tante, dans un vieil immeuble, chez Sanchez. Il louait ça aux clandos, les nouveaux arrivants. Et puis, un jour, on lui a dit qu’il avait pas le droit. C’est vrai que c’était pourri et qu’on était tous dans la même chambre, avec mes cousins : une petite pièce sans lumière qui donnait sur la cage d’escalier. Alors, ma tante, elle est partie à Kallisté. C’était super pourri, mais là, y’a eu dégun pour dire quéque chose. Sanchez, lui, il est parti en taule, je crois. Nous, son taudis, ça nous avait bien dépanné, quand même ! Et le Panier, c’était autre chose que la cité ! Mais bon…

- T’as raison, fils ! lance le conducteur du taxi. Ils nous ont fait le même coup à mon époque. On habitait dans des petites cabanes, à l’Estaque. ça faisait un chouïa bidonville, mais y’avait encore l’ambiance du bled. Et puis, on nous a envoyés aux quartiers nord. On nous a mis dans un appartement avec trois chambres, et puis une salle de bain, le vide ordure, les ascenseurs : on n’allait pas dire non ! Mais on était les uns sur les autres, et ça a vite changé. Maintenant, à l’Estaque, y’a plein de petites villas, mais c’est pas pour nous, fils ! On s’est bien fait niquer !

            La voiture prend la sortie de l’hôpital Nord, puis vers la Granière, la Soli, et le Parc Kallisté.

- Laisse-nous là Papa, ça sert à rien de rentrer en bagnole. On va faire un petit tour, et on te rejoint. Tu nous attends ?

- Pas de problème, les tourtereaux !

            Sortis de la voiture, Dédé et Juliette se retrouvent au pied des grandes barres aux façades de béton défraîchies.

- Viens, on va passer par là, propose Dédé. Tu vas voir mon ancienne école.

            Ils empruntent un petit passage qui longe les grillages à moitié fracas des plateaux sportifs. Le portail pété est grand ouvert. Sur ce qui reste du terrain de basket, trônent une carcasse de bagnole cramée et des tas d’autres trucs délabrés. Des minots, presque tous blacks, courent dans tous les sens. Certains ont grimpé tout en haut des trois arbres, déplumés, qui séparent le plateau du bas de celui du haut – ce qui reste du terrain de hand-ball, sur lequel les grands frères jouent au foot. Dans un des arbres, un vieux sommier est installé en guise de cabane. On dirait des sapins de Noël après la bataille, avec leurs guirlandes de minots pendus aux branches, et leurs sachets plastiques multicolores                         

            Un petit black descend la pente à toute berzingue en direction de Dédé et Juliette. Du bout de son bâton, il guide devant lui un vieux pneu de vélo. Les deux visiteurs s’écartent pour le laisser passer.

- On se croirait en Afrique ! s’émerveille Juliette.

- Ah bon ? C’est comme ça, l’Afrique ? T’y es déjà allée ?

- Non, mais c’est comme ça que je l’imagine. Pas toi ?

- Ben… Non, ché pas.

- En tout cas, un jour j’irai ! Pas toi ?

- Ben, si c’est comme ça, j’pense pas, non… Pourquoi tu veux y aller ?

- Pour faire mon voyage initiatique !

- Ton voyage quoi ?

- Mon voyage I-NI-TIA-TIQUE ! Pour retrouver mes racines quoi !

- Tes racines ? Ah bon ? T’y es africaine ?

- Non, mais j’suis née en Guyane. Mes renp’s, c’est pas des renois. J’ai été adoptée. Mais mes ancêtres, c’étaient des esclaves. Donc ils venaient d’Afrique. Alors j’kifferais trop d’y aller. C’est important de retrouver ses racines, tu crois pas ? Et puis l’Afrique, c’est mystique ! T’as pas envie de voyager là-bas, toi ?  

- Euh… bof. Moi je préférerais aller ailleurs…

- Ah ouais !... Où ?

- Paris, Amsterdam, Londres…

- Ben, si un de ces quatre tu viens à Panam, fais-moi signe…

            Nouveau regard et sourire de Juliette.

            Ils montent au dessus de l’école. Dans la cour de récré, les demi-pensionnaires s’amusent dans un joyeux vacarme.

- Là, c’est le bâtiment H, commente Dédé au pied des 17 étages de béton. C’est le plus craignos. C’est là qu’y a les vendeurs de shit.

- Ah ouais, c’est délire ! Tu crois que c’est fait exprès ?

- Quoi ?

- Le bâtiment « H » !…

- Ah ouais, j’y avais jamais pensé…

            De l’autre côté de la barre, Dédé vient de repérer une voiture de police banalisée. Deux mecs en sont descendus et vérifient les papiers d’un jeune en scooter.

- Putain, les flics ! Viens, on va redescendre par là, c’est pas le moment de traîner !

Regard minaudant de Juliette :

- T’es recherché ?

- Non… enfin, ouais… s’tu veux. Viens, on retourne à la bagnole par l’autre côté.

            Ils redescendent en faisant une grande boucle à travers la garigue aux allures de terrain vague. D’ici on voit toute la baie de Marseille, de l’Estaque aux Goudes : Juliette « kiffe ! »

            De retour en bas de la cité, Dédé et Juliette s’apprêtent à traverser pour rejoindre la R18 garée de l’autre côté de la rue, quand la voiture banalisée déboule juste devant eux. Merde !

Dédé fait mine de rien et enlace Juliette avant de se lancer sur la chaussée. Elle le regarde droit dans les yeux. Lui lance, sans sourciller :

- Faut qu’on change de quartier !

- Ouais, le kif !

            À peine sont-ils de nouveau assis dans la R 18, que la voiture banalisée passe en sens inverse, du côté de Dédé qui se tourne discrètement pour jeter un coup d’œil. Putain !  Côté passager, ses moustaches tombantes rejoignant son bouc, sa gueule de boxer, une grosse croix en or pendant au bout d’une lourde chaîne par-dessus le T-shirt blanc et la jaquette couleur treillis : l’inspecteur Morcanti le regarde, droit dans les yeux !

 

 

 

 

 

ÉPISODE 6 : Course-poursuite à Félix Pyat

 

Vas-y papa, fonce !

            Le taxi démarre en trombe. Les pneus du vieux tacot crissent furieusement sur la chaussée. Dédé se retourne et regarde par la lunette arrière. La voiture de l’inspecteur Morcanti s’est arrêtée et s’apprête à faire demi-tour. La vieille R 18 s’élance à toute vitesse dans la pente de Notre-Dame-Limite.

- Qu’est-ce qui t’arrive, fils ? interroge le chauffeur du taxi, t’y as vu un fantôme ?

- Ouais, si on veut… Une vieille connaissance… de la police… J’préfère éviter… Roule papa ! Roule !…

 Sans demander plus d’explications, le chauffeur coupe à gauche par le raccourci devant l’église à l’architecture futuriste, puis lance sa vieille machine sur l’avenue Saint-Antoine.

Juliette, les yeux écarquillés, s’est avancée sur sa banquette :

- Ils nous poursuivent, Dédé ? Le kif !...

Dédé se retourne de nouveau pour vérifier :

- Je crois qu’on les a pris de vitesse, mais faut pas qu’on stagne dans les parages : roule papa ! Roule !

- À Saint-Antoine, ça va pas être facile, fils ! C’est pas l’endroit idéal pour les courses poursuites…

- Ouais, t’as raison : prends la prochaine vers Grand Littoral, on va passer chez Zizou. ça te dit, Juliette ?

- Chez Zizou… Zidane ?

- Ouais. Tu veux continuer la visite des quartiers, on va passer à la Castellane, c’est là qu’est né Zizou.

- Ah ouais ! Le kif !

Dans la grande descente qui surplombe la baie de l’Estaque, Dédé jette un dernier coup d’œil à l’arrière. Pas de Morcanti en vue. Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre là, ce con ? À la recherche de quelqu’un, c’est sûr. Il l’a reconnu, c’est sûr aussi, putain !

- Ce coup-ci, on fait le tour en bagnole, papa, on sait jamais…

- Pas de problème, je connais le labyrinthe comme ma poche…

En bas de la pente, la voiture tourne à droite et s’engouffre dans les méandres de ruelles longeant les tours immenses. Aux entrées des cages d’escaliers, des groupes de mecs les matent avec insistance, puis, voyant les faciès, laissent tomber.

Un minot d’une dizaine d’années se trimbale sur une pocket-bike dont le bruit d’enfer leur parvient à travers les vitres baissées de la vieille Renault. Un groupe de collégiens débouche en trombe juste devant le pare-choc, fusils à pompe et revolvers automatiques gros calibres au poing. Ils sont poursuivis par un minot du même âge qui leur crie dessus en furie :

- Fils de pute ! Putain, va niquer tes morts ! Rends-moi mon flingue ou j’te nique ta race ! Enculé !

Il leur lance des pierres tout en leur courant après. Les autres sont morts de rire et se retournent régulièrement pour le braquer avec leurs armes tout en essayant d’éviter les méchantes caillasses qu’il leur envoie. Quelques petites billes jaunes, projetées par leurs flingues en plastoc, viennent mourir sur le pare-brise de la R 18.

- Alors, c’est là qu’il est né, Zidane ? demande Juliette.

- Ouais, lui répond Dédé, enfin, en bas du quartier, t’y as vu, c’est un peu moins craignos, parce que là c’est le fief des dealers de shit…

Alors que le taxi continue sa visite, des sifflets se mettent à résonner entre les barres d’immeubles, se répondant d’une entrée à l’autre, par coups brefs et saccadés. En cinq secondes, tout le monde s’est éclipsé.

- Putain, merde ! Encore les flics ! On se casse, papa !

Le chauffeur met le pied au plancher et se dirige tant bien que mal vers la sortie du dédale de ruelles toutes identiques. Entre deux bâtiments, le taxi tombe nez à nez avec la voiture banalisée de l’inspecteur Morcanti.

- Putain ! Merde ! Fonce, papa, fonce !

Le taxi s’élance dans le rond point de Grand Littoral. Derrière, les flics ont fait demi-tour et les prennent en chasse.

- Putain, cette fois-ci c’est parti papa, on les a au cul !

- T’inquiète, fils, on va leur faire la visite…

La R 18 crache tout ce qui lui reste. Premier rond-point, deuxième rond-point, troisième rond-point, sur les chapeaux de roues… Les deux voitures se lancent sur le long chemin du Littoral. Dédé se retourne et demande à Juliette si ça va.

- Ouais, on se croirait dans un film ! répond-elle, son sourire d’ivoire aux lèvres. Derrière, la voiture des flics, plus à l’aise dans la grande ligne droite, se rapproche dangereusement.

- Ouais, tu parles ! Vas-y, papa, sors l’aileron arrière de la R 18… C’est pas comme ça qu’on va les larguer…

- T’inquiète, j’leur prépare une surprise…

Au rond-point suivant, le tacot quitte la grande avenue et tourne devant la caserne Mirabeau. À l’entrée de la cité Consolat, le chauffeur freine d’un coup. Derrière, la voiture des flics n’a pas le temps de ralentir et se mange le ralentisseur assassin en doublant la R 18 de justesse, pour ne pas lui foncer dans le pare-choc. Papa entame une marche arrière et fait demi-tour pour rejoindre la grande avenue du Littoral.

- Ils suivent toujours, fils ?

Dédé et Juliette se retournent en même temps. La bagnole des flics a fait la manœuvre pour se remettre à leur poursuite mais reste à une certaine distance : elle roule désormais en claudiquant de gauche à droite comme un crabe sur la plage.

- Ouais, mais j’pense qu’on est à égalité maintenant, niveau capacité de la bagnole…  

- On va leur préparer une autre surprise : file-moi le portable dans la boîte à gants !

Dédé lui passe le téléphone. Papa lance son coup de fil.

- Allô, l’bled ? … police… opération coup de main… là-bas dans 5 minutes…. quartier général… l’attaque fissa... tous les missiles… wah, wah*, longue portée, bien sour** !… l’bled kamel*** !... allez-y maousse costaud !

Le taxi fonce vers Saint Mauront. Derrière, le crabe continue sa valse disgracieuse. Sur la rue Félix Pyat, à la hauteur de la cité, la R 18 tourne d’un coup pour s’engouffrer entre les deux barres d’immeubles bourrés d’antennes paraboliques.

- C’est parti pour le spectacle !

Dédé et Juliette se retournent. Derrière, une pluie de fruits et légumes tombe du ciel sur la bagnole des flics : patates, bananes, courgettes, melons, pastèques !... En quelques mètres, le crabe est terrassé, la carcasse estropiée immobilisée sur la chaussée, telle une sculpture moderne trônant ironiquement au milieu de cet univers de béton cher à Le Corbusier.

Dans le taxi, c’est la grande rigolade. Puis la R 18 s’échappe de la cité côté Bougainville pour éviter le commissariat.

- Alors, heureux les tourtereaux ? Où j’vous mène maintenant ? Moi, faut que je fasse un tour au garage pour une petite révision du look…

- Ben ché pas, répond Dédé en se tournant vers la banquette arrière, ça dépend de la demoiselle.

Juliette le regarde les yeux écarquillés, son sourire aux lèvres :

- Chez toi...

un peu gêné, Dédé met un temps avant de répondre :

- Chez moi ? Ben… tu sais, c’est pas terrible… C’est un squat, t’y as vu…

Nouveau regard et sourire de Juliette.

- Un squat ! Ouais, le kif ! J’ai toujours rêvé de visiter un squat !

- C’est parti, les tourtereaux !

La R 18 s’élance de toute sa vieille carcasse vers le centre ville. Par la fenêtre, défile l’interminable façade en pierre des Docks, puis celle de la rue de la Rep’, refaite à neuf. « Pourvu qu’on croise pas Meï… Pourvu qu’on croise pas Meï… », pense Dédé.

- C’est bon, papa, laisses-nous là, c’est la rue d’en face, lance Dédé, tout juste sorti de sa réflexion.

Ils descendent de la voiture.

- Aslama**** les tourtereaux ! C’est bon, c’est cadeau pour vous la balade, ça m’a fait plaisir…

- Merci papa, j’te revaudrai ça un de ces quatre, lui rétorque Dédé.

Le couple traverse la rue et se dirige vers l’entrée du squat. Regard circulaire de Dédé, puis il prend Juliette par le bras et l’invite à rentrer rapidement. Dans le long couloir sombre de l’entrée, Tony salut Dédé au passage par la lucarne d’aération de la boulangerie.

- Ciao Dédé ! Toujours en bonne compagnie…

Dédé fait mine de sourire vite fait tout en continuant de guider Juliette qui réplique en minaudant :

- Tu ramènes souvent des filles dans ton squat ?…

- Non… enfin… Ouais, si tu veux… T’y as vu, c’est juste que j’suis guide, j’accompagne pas mal de monde… C’est tout…

Sourire malicieux de Juliette. Dédé la laisse passer devant lui dans l’escalier.

- Dernier étage, indique-t-il.

Dans son jean moulant, les fesses de Juliette rebondissent d’un côté et de l’autre à chaque marche.

Au troisième étage, les fesses bombées s’immobilisent devant le chat en plastoc made in china qui lève la patte tout seul pour souhaiter la bienvenue. Juliette, amusée, fait mine de caresser l’animal juché sur un meuble de récup et s’exclame :

- Y’a des noichs***** dans ton squat ?

Dédé l’attrape de nouveau par la main et l’entraîne vers le dernier étage en lui chuchotant :

- Ouais… S’tu veux… Mais vas-y… Chut, chut !... Faut pas traîner… Tu sais, ça craint de rester dans les couloirs….

Arrivés au dernier, Dédé ouvre vite fait. Il attire Juliette à l’intérieur en la faisant tourner sur elle-même puis la rattrape dans ses bras tout en refermant la porte derrière eux. Les yeux écarquillés, Juliette en profite pour s’enrouler autour de lui comme un serpent, colle ses lèvres charnues aux siennes et commence à les ventouser à pleine bouche. Derrière, l’immense mappemonde surplombe le matelas vieillot posé par terre, tandis qu’une affiche de Scarface tombée du mur indique en grosses lettres argentées : « THE WORLD IS YOURS ».      

 

*Oui, oui

** Bien sûr

*** Le bled entier

**** Allez en paix

*****Chinois

 

 

ÉPISODE 7 : Au Marché aux Puces

 

Marguerite a la cinquantaine, les cheveux blancs. Elle est ronde et a l’air douce et gentille. Elle vient du Nord. Dédé ne se souvient plus du nom, un bled perdu.

            Devant la gare Saint Charles, quand il lui a demandé où elle voulait aller, elle a dit : « Au Marché aux Puces ». Mais quand il a ajouté : « Tu cherches quelque chose de particulier ? », elle n’a pas répondu. Dédé n’a pas insisté, on trouve tellement de choses, aux Puces.

Ils ont pris un taxi clando Porte d’Aix, direction les Arnavaux. Sous la passerelle, il y avait déjà tellement de vendeurs installés par terre sur les trottoirs que Marguerite a cru que c’était déjà le marché. Ils se sont faufilés à pieds, parmi la foule et la fumée des merguez, jusqu’à l’entrée.

Elle a voulu faire une pause devant le stand de jeu des Yougos. Là, elle est restée hypnotisée un moment par les mouvements de passe-passe de la balle sous les gobelets. Une femme aux dents en or a gagné plusieurs fois d’affilée. Du coup, Marguerite a voulu miser. Elle aussi, à chaque fois, avait repéré le gobelet gagnant. Mais Dédé lui a expliqué que c’était sa complice, qu’ils faisaient des coups faciles, au début, pour que les gens se lancent, et les plumer ensuite. Sur ces bons conseils, Marguerite s’est ravisée.

Après, elle s’est arrêtée devant un « Hadj » en train de faire la quête pour la construction de la Mosquée de Vénissieux. Elle lui a dit bonjour poliment. Lui, a répondu : « As Salam alaykoum, oukhti* ! ». Elle a regardé la maquette de la future mosquée affichée sur la pancarte et mis deux euros dans le panier. Le vieux lui a rendu la politesse : « Choukran** ! ».

Dédé, étonné par son geste, lui a demandé si elle était musulmane. Elle lui a répondu non mais qu’elle croyait en Dieu.

En s’enfonçant dans la foule dense du marché, l’idée lui est venue qu’elle cherchait peut-être un de ces vieux trucs qu’on ne trouve que chez les antiquaires. Alors ils ont fait un tour dans le grand hangar. Elle a trouvé formidable, toute cette galerie de musée ! Mais elle n’a rien acheté.

Ils sont retournés se balader à l’extérieur, au hasard des stands.

Un peu plus tard, Marguerite s’est arrêtée devant un vendeur de parfum en train de faire son baratin au micro. Dédé lui a dit : « Non, non, c’est l’arnaque ! ». Mais elle a quand même voulu écouter. Le vendeur – une vraie tête d’assassin, avec balafres et tout – lui a vaporisé plusieurs échantillons sur le poignet – comme aux autres mammas regroupées, en grappes, autour de lui : comoriennes, arabes, gitanes, toutes comme des abeilles agglutinées sur un pot de miel…

À 15 euros, Marguerite était déjà prête à lui acheter son premier lot – un Chanel, un Kenzo – quand Dédé lui a répété : « Non, non, c’est l’arnaque ! »

À 20 euros les deux lots, elle était sur le point de craquer. Dédé a insisté : « Non, non, c’est l’arnaque ! C’est pas des vrais ! »

À 25 les six parfums – « dans le flacon original ! » – elle s’est ruée dessus, comme les autres : bzzzzzzz les abeilles !

Dédé n’a rien pu faire, tant pis. Après, il lui a dit que si elle cherchait des parfums, fallait aller voir les trucs berbères, moins chers et moins douteux. « D’accord ! »,  a-t-elle dit en se laissant conduire au magasin de la vieille kabyle.

Dans le petit local aux mille parfums, Dédé a fait mine de laisser Marguerite avec la vieille au troisième œil tatoué sur le front, tout en espionnant de loin. La mémé lui a refilé une sorte d’encens rouge, qu’il faut faire fumer en dessous du « bijou ». C’est du moins ce que Dédé a cru comprendre. ça « le » rendrait fou, avant la nuit d’amour !

La rebouteuse lui a aussi refilé de l’ambre parfumé en lui assurant : « L’homme qui ti touche avec ça, ça li reste sir les mains, il i à toi pour tijours ! » Il paraît que c’est ce que mettent les femmes dans le désert, parce que, là-bas, quand une nana trouve un homme, faut surtout pas qu’elle le perde !

En repartant de chez la vieille par la halle aux fruits et légumes, zigzaguant parmi les étals rivalisant de dattes, d’olives noires, vertes et rousses, Dédé s’est dit que c’était peut-être ça qu’elle cherchait, en fait : des trucs de bonnes femmes, tout simplement…

Ils sont ressortis et, après avoir bu un café, bien noir, au soleil, au kiosque de chez Angèle, il l’a emmenée au stand des sénégalaises.

Marguerite a essayé un milliard de boubous. C’était la première fois. Elle s’est sentie très à l’aise dans les tissus amples et colorés. Des cinq qu’elle a achetés, elle en a même gardé un sur elle – celui des jours de mariage, avec la lisière dorée autour du cou.

C’est vrai que ça lui va bien. Avec ses rondeurs affleurantes, la large ouverture sur les épaules et le haut du dos, drapée là-dedans, elle a un petit quelque chose qu’elle n’avait pas toute à l’heure.

Et puis ils sont allés manger chez l’Oriental. Un brick en entrée et un tajine aux olives en plat du jour. En dessert, Marguerite a pris quelques gâteaux maison.

Après le thé à la menthe, elle a voulu payer mais le patron lui a dit : « Non, non, pour Dédé et ses invités c’est toujours offert ! » En partant, Dédé lui a expliqué que c’est parce qu’avant il travaillait aux Puces. Comme il se levait tôt, c’était toujours lui qui arrivait le premier pour manger. C’est une coutume : le premier client porte chance pour la journée, alors il faut lui faire un bon prix ou un cadeau. Depuis, c’est resté, pour le souvenir, et surtout pour l’amitié.

C’est en sortant de déjeuner que Dédé a aperçu Kader parmi la foule. 

Il est là, c’est bien lui, juste à quelques mètres devant eux. Il est en train de discuter avec un jeune barbu, jupette, claquettes… Qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec ce type ? Les barbus, d’ordinaire, c’est pas trop son truc.

Dédé préfèrerait se barrer illico mais c’est plus fort que lui : Kader discutant avec le type en question, c’est louche.

Il se retourne vers Marguerite, en train de flâner devant les poufs colorés du magasin de salon oriental : « Tu m’attends là cinq minutes. J’ai une petite course à faire juste à côté. Tu bouges pas, j’en ai pour une seconde ! »

Abandonnant Marguerite, Dédé se lance à la poursuite de Kader qui s’éloigne en compagnie de son acolyte costumé.

Il les suit un moment à distance raisonnable. C’est pas dur de filer quelqu’un sans être repéré, avec cette foule. À quelques mètres devant lui, les deux continuent leur discussion – qu’a l’air plutôt sérieuse –, avant de disparaître entre deux bâtiments, tout au fond du marché. En passant devant la ruelle étroite, où ils se sont faufilés, Dédé les aperçoit dans l’ombre, en train de négocier, à l’abri des regards.

Impossible de s’approcher d’eux par ici. Heureusement, Dédé connaît bien le topo des lieux. Juste à l’angle, les fenêtres des toilettes donnent sur le passage.

Il rentre dans les latrines sommaires en déposant, d’avance, une petite pièce dans la coupole prévue à cet effet. Son geste, inhabituel, fait naître un sourire de contentement fugace sur le visage basané de la dame pipi assise à l’entrée. Ayant acquis la confiance de la gardienne des lieux, il attend deux minutes que la cabine donnant sur la ruelle se libère, et s’y glisse. Le fragile loquet refermé derrière lui, il monte sur la cuvette branlante et passe la tête par l’ouverture sans vitre.

Kader et le jeune type barbu sont juste à côté, à peine un mètre plus bas. Il les entend parler à voix basse. 

Poussant sur la pointe de ses pieds pour essayer de passer la tête afin de voir ce qui se passe en bas, Dédé s’étire de tout son corps. Ses orteils, ses chevilles, ses genoux tremblent sous l’effort. Du bout des phalanges, il s’agrippe, tant bien que mal, au rebord poussiéreux de la fenêtre. Ses muscles, tétanisés, sont à la limite de lâcher.

Dans la quasi-obscurité du passage, ça négocie sec. Kader refile une grosse liasse de billets à l’autre barbu, quand l’orteil de Dédé ripe sur le rebord de la cuvette. Déséquilibré, son pied bascule dans la cuvette qui bascule à son tour et se brise par terre dans un baroufle de tous les diables !

Pas le temps de réfléchir ! Dédé, le pied gauche trempé, ouvre la porte à toute vitesse et s’éclipse. Mine de rien, il repasse devant la dame pipi qui, sortie de sa léthargie, le regarde d’un air soupçonneux, avant de se lever pour aller vérifier ce qui se passe. Sans attendre le verdict, Dédé se précipite dehors et se lance à nouveau dans la foule.

Il se retourne toutes les deux secondes pour vérifier que personne ne le suit, et remonte le courant jusqu’au point de rendez-vous avec Marguerite.

Faut qu’il se tire de là vite fait ! S’il tombe sur lui, le big boss Kader se doutera de quelque chose, c’est sûr ! Ce petit curieux de Dédé…

Mais devant le magasin de salon oriental, rien à faire, plus de Marguerite. Merde ! Dédé finit par demander au type du magasin où est passé la femme blanche au boubou.

- Ah ouais, elle était là tout à l’heure. Ben, elle est partie avec Djilali.

- Djilali?

- Ouais, Djilali. Un gars du sud. Du désert. Djilali le poète !... Avec son chech blanc toujours sur la tête, ça fait un moment qu’il attendait. Wallah ! Les jeunes filles, aujourd’hui, c’est pas un poète qu’elle cherche ! Un salon, la télé, la cuisine toute équipée… C’est le minimum, pour les papiers ! Ou bien du cash ! Mais Djilali, il avait que ses poèmes à la bouche ! Et elle, la blanchette, et ben, elle devait chercher un poète ! Quand il lui a sorti son truc, tes yeux de gazelle… la lune dans le ciel étoilé du Sahara… rien d’autre que les dattes et le petit lait…, ça lui a fait quelque chose ! Wallah ! Ils sont partis ensemble direct ! Pas de salon oriental ! Pas de bakchich ! Un vrai troubadour, ce Djilali!

Dédé reste bouche bée. L’autre lui demande :

- C’est toi, Dédé ?

- Ouais…

- Ils m’ont dit de te laisser ça. C’est Djilali qui te le donne, pour Marguerite. Paraît que c’est un talisman nomade. La croix du troubadour qui porte l’amour avec lui… un truc comme ça, il m’a dit. ça te portera chance pour ton voyage…

Dédé, un peu sonné, prend la petite chaîne avec son pendentif en forme de croix bizarre – « Allez, bonne chance petit ! » – et il s’éloigne du magasin, la tête dans les nuages.

Les pensées se mélangent dans sa tête : Marguerite qui disparaît avec Djilali le poète… un porte-bonheur… le talisman du voyageur… la croix du troubadour qui porte l’amour avec lui... Meï… Meï et ses merveilleux yeux amandes… sa peau si blanche… ses mains si fines… et si fragiles… il faut qu’il la prépare au voyage… il faut qu’il lui en parle… elle et lui, ensemble… il ne pourra rien leur arriver… ils se débrouilleront toujours… on est plus fort à deux…

Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre là, Kader, avec ce barbu ?…

 

* Oukhti : ma sœur

** Choukrane : merci

 

 

ÉPISODE 8 : Expédition de nuit

 

 

Trois heures du mat’. Les ruelles du Panier sont désertes. Pas un chat dehors. Ou plutôt si : rien que des chats errants dans les ruelles ventées du vieux quartier. Des chats de gouttières farouches et balafrés, avec une oreille en moins, borgnes ou boiteux, des gros matous hirsutes, des sacs d’os espiègles, mâles en quête d’échauffourées.

            Cette fois-ci, Dédé n’a pas pu éviter la tournée avec les potes. Tout ce qu’il espère, c’est que ce ne soit pas un prétexte pour l’amener voir Kader. Fayçal et Nassim lui ont encore répété : « Kader, y te cherche, pour un plan. Vas-y ! Faut aller le voir au quartier… » Et puis : « Allez ! Vas-y Dédé ! Une petite expède entre potes, comme au bon vieux temps, juste pour le fun… »

Et les voilà, les trois matous, au quartier, 3 heures du mat’, en fumette, à errer de porte d’immeuble en porte d’immeuble. En quête de quoi ? De vieux fantômes du passé ?

            À l’époque, ils les connaissaient toutes par cœur, ces entrées d’immeubles : celles où ils cachaient le shit que Kader leur refilait pour dealer ; celles où ils balançaient les sacoches arrachées aux touristes venus visiter la Vieille Charité ; celles des derniers bobos débarqués au quartier, qui se faisaient cambrioler dès leurs premières vacances du mois d’août ; celles où, l’hiver, par temps de mistral, ils venaient s’abriter, fumer des joints et brancher les rares nanas pas farouches à se retrouver dans leur squat d’un soir.        

Cette nuit, ils avancent au hasard, ne sachant plus trop qui habite où.

Même si, des fois, ils retrouvent leurs vieux repères – tags aux couleurs ternies, vieilles inscriptions gravées au coin d’une porte –, ce n’est plus comme avant.

            À l’époque, Dédé était le roi des ouvertures. Pour peu qu’il eût le matos – que Kader leur refilait pour les coups ciblés –, aucune porte ne lui résistait.

Pour l’entrée des immeubles, ils avaient le passe de la poste – régulièrement braqué au facteur. Quant aux apparts’, Dédé était un vrai génie !

ça lui venait de l’école. Comme il voulait tout le temps s’échapper, il n’arrêtait pas de trifouiller les serrures. Avec un crayon, un capuchon de stylo, n’importe quoi, même rien qu’avec ses doigts, il était capable d’ouvrir le portail de la cour, une porte dérobée, le placard des cantinières…

Une fois, il avait même découvert un passage que personne ne connaissait. Quand son maître l’avait chopé, il avait encore bien failli recevoir une sacrée raclée. Mais – va savoir ce qu’il avait trouvé dans la petite pièce que Dédé venait de découvrir ! – Monsieur Martinez s’était ravisé et l’avait juste sommé de ne rien dire à personne.

C’était une cave voûtée, sous l’école, qui, vu sa vétusté, devait dater d’avant sa construction. Dédé n’a jamais su le fin mot de l’histoire. Ce qui est sûr, c’est que son maître s’est arrêté de travailler un an après, pour partir vivre à Tahiti. À l’époque, Dédé s’était même demandé s’il n’y avait pas un putain de trésor dans cette foutue cave ! Mais, quand même, avait-il fini par se dire, les trésors, ça n’existe que dans les histoires…

Cette nuit, c’est à grands coups de talon qu’ils tentent leur chance aux pieds des immeubles. De temps en temps, une porte s’ouvre. Ensuite, les trois compères fouillent vite fait les boîtes aux lettres, espérant – méchant hasard ! – que quelqu’un ait laissé des clés… Sacré retour à la case départ, quand Dédé, Fayçal et Nassim n’étaient encore que des minots sans avenir, bien avant qu’ils ne deviennent une bande et, surtout, qu’ils ne rencontrent Kader, pour les coacher.

Mais tout ça c’est fini, Dédé le sait bien. Il faut passer à autre chose, et vite ! Sinon, tout va tourner au vinaigre !

Mais bon, une dernière fois, pour faire plaisir aux potes, pour l’amitié, le souvenir…

Boum ! Un grand coup de pied. Celle-là s’est ouverte. En un clin d’œil les trois boîtes aux lettres sont pliées. Mais rien que du courrier sans intérêt. Ils se tirent…

Merde, les phares d’une bagnole qui arrivent dans l’autre sens ! Mauvais signe, à cette heure ! Mauvais signe, aussi, le ronronnement reconnaissable du diesel ! Ne pas fuir bêtement, faire mine de rien pour l’instant.

Mais suit un autre mauvais signe : les pleins phares dans la gueule !

Les mains en visière sur les yeux pour tenter de voir qui se trouve dans la bagnole, Dédé lâche :

- Putain ! Encore ct’enculé de Morcanti !

Sur ce, ni une ni deux ! On sait pas qui est parti le premier – sûrement Fayçal ou Nassim, vu que l’un a pris la ruelle à droite, l’autre à gauche, ne laissant à Dédé, pour se disperser, que le choix de faire demi-tour –, nos trois matous ont attaqué leur sport favori : le sprint !

Dédé est le plus mal barré. C’est lui qui a la bagnole de Morcanti et son adjoint au cul ! Derrière lui, les soupapes du diesel vrombisent. Heureusement que le Panier est mal foutu pour les bagnoles ! Et que les flics ne se lanceront jamais à pied à sa poursuite…

Chercher les angles ! Chercher les escaliers ! À gauche de la rue Baussenque, la rue Puits-Baussenque, puis la rue Porte-Baussenque ! Seulement voilà… Au volant de la voiture, le co-équipier de Morcanti semble bien maîtriser ! Dédé ne pensait pas qu’on pouvait tourner à angle droit comme ça dans ces ruelles minuscules. Et Morcanti, ça l’amuse, les courses-poursuites, surtout à la manière du « safari clando »… La voiture est tellement proche que Dédé a l’impression que les phares lui chauffent les cuisses.

Il reste une dernière chance : les escaliers. De nouveau rue Baussenque, Dédé rejoint la montée des Accoules : descendre ou monter ? Descendre ou monter ? Monter, au cas où ils se décident malgré tout à poursuivre la chasse à l’homme à pied.

En haut de la rue, Dédé prend l’escalier des Moulins direction le point culminant du Panier. La voiture pile au bas de la première marche. Quelques-unes plus haut, Dédé, sans interrompre ses sauts de gazelle, se retourne pour voir ce qui se passe derrière lui.

Morcanti est sorti côté passager, mais il ne se lance pas à sa poursuite. Il passe derrière la bagnole et ouvre le coffre. Dédé s’est mangé une marche et se retrouve pas terre. Putain d’escalier ! Il a le genou en vrac, mais pas le temps de se plaindre : les hurlements du molosse résonnent déjà à quelques mètres de lui !       

Le fils de pute ! Il a lancé Big Mac à ses trousses. Lui qui croyait que les flics l’avait buté, le pitbull de Tonton. Le pire des monstres jamais connu !

Déjà, Tonton, il l’avait récupéré d’un mec fada, parti en taule trop jeune – pour séquestration et torture… Un chien sans maître, c’est le pire des voyous, disait Tonton.

Big Mac grimpait les murs pour choper les mecs à la gorge. Et en guise de nonos, il se désossait des palettes en bouffant les planches de bois une par une… Et puis, quand Tonton est tombé, les flics l’ont récupéré – tant bien que mal. Chien dangereux : à euthanasier – soi-disant…

Mais il est bien vivant, Big Mac, c’est sûr ! Et Dédé dans la merde ! Bien dans la merde ! Comment s’en sortir ? Plus d’échappatoire facile ce coup-ci. Même grimper à un arbre place des Moulins ne le sauverait pas !

Place des moulins, le fief de son enfance clandestine, avant qu’on le déporte avec sa tante et ses cousins quartiers Nord. Tous les souvenirs lui remontent en mémoire : les caches-caches, les poursuites, les escalades des balcons, les expéditions dans les égouts… Ouais, putain, c’est ça ! Ce passage secret sous les moulins qui descendait dans des vieux conduits plein d’eau stagnante. Ils appelaient ça « les grottes »…

D’instinct, Dédé fonce vers l’ancienne grille où, minot, il se faufilait pour s’engouffrer dans les entrailles du Panier. Il arrivait à passer à travers ses foutus barreaux à l’époque. Pas sûr qu’il en soit encore de même aujourd’hui. Quoique, s’il a grandi depuis, on ne peut quand même pas dire qu’il ait tellement grossi. De toute façon, pas le temps de méditer !

Big Mac au train, Dédé se lance la tête la première. Comme une lettre à la poste ! Putain ! Il ne pensait pas qu’il passerait !

Mais rien n’est encore joué. Maintenant, il faut courir dans le noir et retrouver la sortie de l’autre côté. Une seule sortie, il se souvient. Sinon : que des culs-de-sac. Dans le temps, il connaissait l’itinéraire par cœur.

Derrière, Big Mac aussi a réussi à passer. Ses aboiements résonnent dans les galeries noires et humides. Espérons que le monstre y perde son flair.

Pour l’instant, les pieds trempés, Dédé se dirige sans problème dans le dédale. Droite-gauche, gauche-droite… Tâtonnant sur les côtés, il progresse, tout au feeling.

Big Mac, il ne sait pas où il est. ça résonne de partout, on dirait qu’il va déboucher de tous les côtés. Mais impossible de savoir s’il se rapproche, s’il suit ou s’il s’est déjà perdu dans une impasse et hurle de panique – tu parles…

Rester concentré, garder le rythme. Mais tout ça est quand même trop beau. Aucune hésitation pour l’instant. Peut-être qu’il s’est gouré depuis le début ? Non, il a tout fait d’instinct. L’instinct ne trahit pas…

Boum ! Un grand flash blanc dans la gueule ! Dédé ne sait plus où il est. La police… ça y est, ils l’ont chopé… Il est en garde-à-vue… La lumière dans la tronche… Ou bien c’est les 36 chandelles du paradis ! Il s’est fait bouffé tout cru par Big Mac…

Les hurlements du chien, et l’eau froide stagnant au sol, le font revenir à lui. Putain ! Il s’est juste pris un mur en pleine poire ! Merde ! Il s’est gouré ? Impossible ! L’instinct ! Putain ! L’instinct ! L’instinct ne l’a jamais trahi !

Dédé se relève et tâte devant lui. Il y a bien un mur. C’est pas possible ! Ils ont bouché le passage. Dans son souvenir, il ne restait plus que cette espèce de plan incliné qui faisait toboggan et amenait chez Madame Soleil, cette espèce de folle un peu sorcière qui leur faisait peur mais qu’ils n’arrêtaient pas de faire chier dès qu’ils étaient en bande. Il n’a jamais su si c’était une femme ou un homme. Toujours enturbannée, maquillée et emmitouflée dans trois mille chiffons de toutes les couleurs… En tout cas, eux l’appelaient Madame Soleil.

« Ils » ont donc muré son capharnaüm. Peut-être qu’elle est encore derrière, son squelette nettoyé par les vers…

Dépité, Dédé s’est agenouillé dans l’eau froide. Avec ce mur, c’est toute son enfance qui s’envole… et la mort qui l’attend avec sa faux en forme de mâchoire maxi-big-burger ! Il ne lui reste plus qu’à prier. Putain ! ça fait longtemps qu’il n’a pas prié…

Dédé se penche en avant pour entamer une prière improvisée. Et là, surprise !... Putain, le mur a disparu ! Il se redresse d’un bond. Et boum ! Un deuxième coup sur la tête… mais, cette fois-ci, eurêka ! Enfin il comprend : à l’époque, il était minot ! Haut comme trois pommes…

Il se baisse et reprend sa progression en canard dans le boyau rétréci : 1, 2, 3, 4, 5, 6 pas… le septième l’emporte dans la pente du toboggan…

Boum ! Deux mètres plus bas, Dédé atterrit sur le cul dans la caverne d’Ali Baba ! Devant lui, Madame Soleil, assise à sa table de voyante drapée de rouge et de dorures, bat les cartes du tarot :

« Le début est la fin, et la fin est le début… Tout commence et finit en même temps… Le présent et l’avenir, tout finit là où tout commence… Assieds-toi et arrête la roue du temps pour voir ta vie par les deux bouts… ».

Ouais ! la boule de cristal et tout ce que tu veux, mais putain ! tu vois pas que j’ai la mort au cul !

Boum ! Dédé se retourne. À un mètre de lui, bien tanqué sur ses pattes, Big Mac, prêt à bondir, lui montre les crocs…       

Episodes 9 à 12             

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