Episodes 9 à 12

Publié le par Guillaume Fortin

ÉPISODE 9 : Tarot !

 

 

La bave dégoulinant de ses babines retroussées sur sa mâchoire de prédateur sans pitié, Big Mac, les yeux exorbités, le fusille du regard. Dédé se demande par où le fauve va commencer : lui sauter à la gorge pour en finir tout de suite ? Lui achopper un bras pour le dépiauter comme celui d’un vulgaire mannequin en mousse ? Lui ouvrir le bide pour lui bouffer les boyaux un par un et faire durer le plaisir ?

            Trouver une solution ! Vite ! Il faut trouver une solution ! La meilleure c’est encore de ne pas bouger. Ouais, OK… De toute façon, il est tétanisé par le grognement sordide du pit-bull qui bave de plus en plus devant lui. Mais après… Quand il va bondir… Parce qu’il va bien finir par se jeter sur lui, ce con de pit !

Une reprise de volée en pleine tête ? Passer dessous pour lui choper la gorge et serrer de toutes ses forces ? Putain, mais il a un vrai cou de taureau !

Un talon d’Achille… ça doit bien avoir un talon d’Achille, une bête pareille ! Tout le monde a un talon d’Achille. Même les requins… Il paraît qu’on peut les assommer d’un coup bien placé sur le bout du nez.

Ouais, tu parles… Filer une pichenette sur la truffe de Big Mac sans se faire bouffer le bras… Aussi simple qu’avec un grand blanc de 15 mètres en plein milieu de l’océan !

Prier… Y reste plus qu’à prier… Prier juste dans sa tête, sans bouger, c’est la dernière chance !     

Dédé ferme les yeux et entame une litanie silencieuse. Il la répète de plus en plus fort en lui-même, pour ne plus entendre les grognements. De plus en plus fort… De plus en plus fort… ça finit par marcher. Il n’entend plus rien. Le silence s’est fait dans sa tête. Le silence s’est fait dans la pièce…

Il ouvre les yeux : Big Mac a disparu, volatilisé ! Un calme pesant règne maintenant dans la caverne d’Ali Baba. Derrière lui, la voix rauque de Madame Soleil lui fait reprendre ses esprits : « Le début est la fin, et la fin est le début… Tout commence et finit en même temps… Le présent et l’avenir, tout finit là où tout commence… Assieds-toi et arrête la roue du temps pour voir ta vie par les deux bouts… ».

Dédé se retourne. Madame Soleil est assise devant sa petite table de voyante et bat les cartes. Big Mac est sagement allongé à ses pieds. Bluffé, Dédé s’assied sur la chaise et prend le paquet de cartes que lui tend la voyante. « Bats le jeu et choisis les six cartes de ton destin ! »

Jetant un œil dubitatif sur Big Mac qui s’est maintenant assoupi, Dédé s’exécute puis coupe le jeu de cartes avant de le rendre à Madame Soleil. Elle les dispose en pyramide, sur le morceau de moquette rouge qui recouvre le plateau de la petite table, et retourne la première carte de la série des trois, formant la base du triangle. « Voici les cartes de ton présent. »

Celle retournée représente un personnage avec des ailes de chauves-souris et des pieds crochus : « Le Diable ! » Stupéfait, Dédé interroge du regard les yeux maquillés de la voyante. « Une menace pèse sur toi. Une menace importante… »

Dédé jette un coup d’œil à Big Mac, endormi.

Elle retourne la deuxième carte. Un personnage, la tête en bas, est accroché à un pied par une corde : « Le Pendu ! ».

« Ta situation est périlleuse. C’est peut-être quelqu’un de ton entourage. Une mauvaise fréquentation. Quelqu’un que tu connais bien. Il rôde autour de toi, sa présence te menace. Tu es seul. Il n’y a que toi qui peux trouver la solution. Pour l’instant, tout est bloqué. Il faut que tu fasses un choix. Tu es en équilibre, comme le pendu. La bonne décision tient à un fil. Il faut couper le fil pour te libérer du diable. »

Elle retourne la troisième carte qui représente un personnage en train de marcher, son baluchon et une canne à la main : « Le Mat ! »

« Tu fuis. Tu ne peux que fuir. Mais attention de ne pas fuir devant ton destin. Tu seras toujours rattrapé par ce que tu fuis. Ce n’est pas la menace qui doit guider ta fuite. Sinon, c’est elle qui l’emportera. C’est elle qui compromet ton départ vers autre chose. Fais attention de ne pas fuir devant ton passé, il faut affronter son destin, ne pas vouloir le laisser derrière soi ! »

Dédé transpire. Il jette régulièrement des regards à Big Mac qui ronfle comme un bébé.

« Voilà maintenant les deux cartes de ton avenir ! ».

La première représente une roue en bois avec des animaux bizarres qui tournent dessus. Dédé écarquille les yeux en lisant l’inscription en dessous de la carte : « La Roue de la Fortune ! » Madame Soleil retourne sans attendre la deuxième carte. Il n’y a rien écrit sur celle-là, mais l’image est parlante : un squelette tenant une faux… « C’est quoi ça ? », interroge-t-il, inquiet.

« L’Arcane sans nom ! Tu n’échapperas pas à ton destin ! La fin est le début et le début est la fin. La boucle doit être bouclée. Un grand changement se prépare pour toi. C’est l’inconnu qui te guidera vers le recommencement. Quelque chose que tu n’attends pas va survenir et te surprendre, laisse-toi guider par ce que tu penseras être un échec. La fin est toujours le début de quelque chose d’autre. Ne te raccroche pas aux pensées matérielles, à l’argent. C’est de là que viendront tes problèmes. Libère-toi de ces liens qui t’enchaînent et n’aie pas peur de devoir tout reprendre à zéro ! » Dédé sent des frissons lui parcourir l’échine. « C’est à toi maintenant de retourner la dernière carte : la flèche du temps où tout se joue ! »

Sur la carte, on voit un personnage assis sur un chariot tiré par deux chevaux. « Un grand voyage t’attend. Le chemin de ta vie te guidera. Aie confiance. Ne te retourne pas. Ton passé est dans ton avenir ! »

Dédé reste abasourdi. Madame Soleil se lève et le prend par le bras. Dans les vapes, il se laisse faire. Elle l’accompagne au fond de la pièce jusqu’à une échelle aux barreaux scellés dans le mur. Big Mac, sans enthousiasme, s’est levé et les suit.

« Bon voyage ! ».

Comme un somnambule, Dédé grimpe aux barreaux jusqu’au niveau du plafond où se trouve une plaque d’égout. Il la pousse afin de libérer le passage. Dehors, la lumière du jour l’aveugle. Ses yeux mettent quelques instants à s’habituer. Big Mac est monté derrière lui. Ils sont tous les deux au beau milieu de la rue du Panier. Le jour s’est levé. Il est encore très tôt.

Dédé replace la plaque d’égout afin de refermer le passage.

Putain quelle histoire ! Il faut se casser tout de suite ! Récupérer l’argent et partir pour Amsterdam ! Passer chercher Meï, lui expliquer vite fait. Elle sera d’accord pour partir avec lui, c’est sûr. En plus, elle parle anglais. À eux deux, ils pourront s’en sortir. Il doit y avoir à peu près 1.500 euros de côté. C’est que dalle, mais ça suffit pour se casser. Putain, vite !

Big Mac lui lance un dernier regard de chien battu avant de se lancer nonchalamment dans la pente vers l’Hôtel de police de l’Évêché. Dédé part illico en sens inverse, direction les escaliers de Sadi Carnot.

Marseille est à peine réveillée. Le bleu du ciel est limpide. Dans les ruelles, quelques cantonniers, leur clope fumante au bec, laissent leur jets d’eau remplir les rigoles pour former des ruisseaux un peu partout. Des gabians trônent fièrement sur les bagnoles, défiant les chats de gouttière, qui n’en mènent pas large face à l’envergure et au mépris de ces beaux spécimens au plumage blanc immaculé. 

Dédé n’a pas dormi de la nuit mais il se sent un nouvel homme. Son cœur palpite à tout rompre dans sa poitrine… Lui aussi va apprendre l’anglais. Il n’aura pas de mal. Il baragouine déjà au moins trois ou quatre langues de Marseille. Ils pourront aller partout en Europe ! Là où on cherche des immigrés pour bosser, faire des gosses, colorer le paysage… Finies les galères dans ce pays de merde !

Il arrive en bas de son immeuble en deux deux.

Faudra qu’il dise au revoir et merci à Tony. Mais pas maintenant. Tant pis, il lui enverra des cartes postales ! Ouais, c’est ça, des cartes postales du monde entier pour décorer sa boulangerie…

Il se lance dans l’escalier à toute jambe, fait une pause devant chez Meï, hésite, puis continue finalement jusque chez lui. Prendre d’abord l’argent et filer chez elle après, pour la convaincre, lui annoncer qu’il est fou amoureux d’elle, et partir tout de suite ! Tout de suite !

Putain ! La porte de son squat est ouverte ! Fracassée au pied de biche ! Le cœur à 3000, Dédé reste paralysé une minute devant les dégâts.

Mauvais pressentiment. Putain ! Faut te barrer tout de suite, Dédé ! Tout de suite ! Tant pis pour le fric ! Passer chez Meï et se casser n’importe où !

Mais qu’est-ce que tu vas glander sans fric ! De quoi t’auras l’air, face à Meï ! « Ouais, j’t’emmène en voyage de noces, poupée ! Mais… j’ai pas une thune… On va vivre comme des clochards… ça te dit ?... Comme des clandos qu’on est ! Toujours dans la merde ! Partout dans la merde ! Putain ! ».

Le cœur emballé, il s’avance dans la cuisine sommaire.

Prendre le fric et se barrer à toute jambe ! C’est pas la première fois que des clandos ouvrent ton squat pour te le piquer… Rien à foutre ! Aujourd’hui j’le refile sans problème… Mais pas le fric que j’ai économisé depuis tout ce temps ! Putain ! Pas le premier fric de ma vie que je me suis fait sans le piquer à personne !

À moins que ça soit les flics… De toute façon, ils t’ont pas trouvé, c’est l’essentiel…

Il continue sa progression sans faire de bruit, prêt à détaler comme un lapin.

Dans la deuxième pièce : personne. Et rien n’a été retourné. Mais putain, merde ! La mappemonde est déchirée et pend le long du mur !

Dédé se précipite vers sa cachette mise à nue. Dans le renfoncement creusé au mur, la boîte métallique est ouverte… plus rien dedans ! Putain ! Putain ! Putain ! Le fric a disparu !

Un frisson terrible lui parcoure l’échine alors qu’il reste figé devant la carte du monde, en lambeaux.

Derrière lui, une main vient de se poser fermement sur son épaule…

 

 

 

 

ÉPISODE 10 : Kader

 

Dédé s’est retourné mais la main posée sur son épaule n’a pas lâché prise. Au contraire, elle s’est refermée sur elle comme la mâchoire d’une hyène sur un morceau de charogne.

Kader, sa masse corpulente tanquée devant lui comme un Big-Jim grandeur nature, le regarde droit dans les yeux. Son visage, blême, tendu et balafré, est figé comme le masque d’un personnage représentant une quelconque divinité aux intentions implacables :       

- Alors poto, on vient pas voir son pote Scareface. T’as oublié les convenances ?

            Les doigts de Kader augmentent leur pression sur l’épaule de Dédé l’obligeant à s’arque bouter comme un vieux sur sa canne.

- Salut Kader… non, mais … je savais pas que t’étais sorti de prison…

- Tu savais pas que j’étais sorti de prison…

            D’un mouvement ferme du poignet, Kader fait tourner Dédé sur lui-même comme un pantin désarticulé. Dans sa valse claudicante, relevant la tête malgré la douleur, il aperçoit Fayçal et Nassim adossés au mur dans un coin de la pièce. Ils portent le même sourire pincé aux lèvres.

- Tout le monde au quartier sait que je suis sorti de prison et toi tu savais pas, hein !…

            Sans lâcher prise, il lui met un première claque, sèche et brutale, derrière la tête.

- Tu te planques ou quoi ?… Tu caches ton bizness ?…

- Non Kader… Wallah ! J’te jure que j’ai rien à cacher !… T’façon j’fais plus de bizness, t’y as vu… Wallah, j’te jure !

            Une deuxième pichenette sur la tête.

- Tu fais plus de bizness… Tu fais plus de bizness… Mais c’est pas bien de pas venir voir son pote qu’est sorti de prison, hein !...

            Une autre pichenette. Dédé essaye de ne pas plier sous la pression de la poigne de Kader dont les doigts s’enfoncent maintenant sous le muscle de son épaule.

- C’est pas bien et va falloir rattraper ça. Hein Dédé ! Va falloir donner un petit coup de main à ton pote…

            Nouvelle pichenette et coup de genoux derrière la cuisse. Dédé se redresse tant bien que mal.

- Ouais Kader, bien sûr… Tout ce que tu veux… J’lâche pas la famille, t’y as vu…

- Ben voilà ! C’est bien quand tu parles comme ça, poto… Moi aussi j’lâche pas la famille. C’est pour ça que quand j’ai besoin d’un coup de main, je viens te voir. Mais fallait pas m’oublier, poto. Faut jamais oublier la famille, poto. Jamais…

            Dernière pichenette sur la tête puis Kader lâche enfin l’épaule de Dédé qui se redresse tout en restant sur ses gardes.

- J’ai besoin de toi mon pote. Et j’suis venu te proposer un bizness…

            Il fait mine de balancer une nouvelle pichenette mais s’arrête dans son geste. Dédé baisse la tête par réflexe.

- T’as besoin de fric mon pote, pas vrai. Alors j’vais te proposer un coup facile. Un coup tout c’qui a de plus facile. Et j’te file 1.500. Pour un plan tranquille comme ça, 1.500 euros, ça se refuse pas, pas vrai mon pote ?…

            Nouvelle feinte de pichenette en direction du front de Dédé prêt à esquiver.

- Allez, assieds-toi mon pote. Maintenant qu’on a fini les retrouvailles, j’vais t’expliquer le topo. T’as pas de chaise dans ton putain de squat ?

            Dédé tire quatre caisses et les rassemble autour du carton qui fait office de table basse au milieu de la pièce. Kader s’assied le premier. Les autres ensuite. Puis il sort du matos de sa poche et le lance à Nassim :

- Vas-y poto, roule un bambou ! J’en ai pour un moment.

Nassim s’exécute.

- J’vais t’expliquer depuis le début, Dédé. Eux y sont déjà au courant. On est en famille, les potes. J’ai confiance en vous trois. Mais putain, faut pas me faire un coup de pute ! J’viens de passer quatre ans en taule, mon pote ! Quatre ans pour une histoire de shit, ça fait beaucoup ! T’y as vu. Et ce fils de pute d’avocat, il a rien fait pour moi, c’t’enculé ! J’lui ai filé un max de pognon et il a rien fait pour moi, ce fils de pute ! Tout au black, c’t’enculé ! Et y m’a dit qu’avec lui y avait pas de problème. Une histoire de shit ça irait pas loin. Putain ! Y m’a pris tout mon fric et j’en ai pris pour quatre ans ! Et il a remis ça après. J’étais déjà au trou qu’il m’a refait le coup, ce fils de pute ! Y m’a dit que c’était pas possible. Que c’était à cause du juge, qu’y fallait faire appel. J’aurai dû lui casser la tête, à c’t’enculé, putain ! Mais j’lui ai refilé plein de pognon pour faire appel. Et mon cul ! Putain ! Il m’a bien enculé, ce fils de pute ! Y sais pas qu’on peut pas la mettre comme ça à Scareface !

Kader a fini le joint sans le faire tourner à personne. Il fait signe à Nassim d’en rouler un autre.

- Et t’y as vu, j’ai rencontré ce mec en taule. Un barbu qui le connaît bien, ce fils de pute d’avocat. Il défend des affaires à Alger, t’y as vu. C’est le barbu qui m’a raconté tout ça, parce qu’il est du bled. Et au bled, les avocats c’est de la merde. Alors ce pourri, y vient de France exprès pour des mecs, d’autres barbus qu’on fait des trucs pas clairs, t’y as vu. Sauf que, je sais pas quoi, maintenant y z’en ont plus rien à foutre là-bas, un truc comme ça. Y peuvent éviter la taule tranquille, du moment qu’y z’ont un avocat, t’y as vu, un avocat qui fait impression parce que c’est pas un foireux du bled.

Il tire une grosse bouffée sur le deuxième joint qu’il n’a toujours pas fait tourner.

- Tout se fait en liquide. Comme ici, mais au bled encore plus. Parce que, le dinar, on peut pas le changer en France. Alors il se fait tout payer en cash, c’t’enculé ! Et il se ramène ici plein de pognon. Il m’a tout expliqué, le barbu. Lui y veut se faire une part du fric, alors son plan c’est O.K. ! T’y as vu.

            Il tire une nouvelle bouffée sur le joint et fait tourner la moitié qui reste à Dédé.

- Le truc, c’est que ce trou du cul d’avocat, il a plein de cash planqué chez lui. Et nous, on va le braquer, mon pote, ce fils de pute !

Il lance à nouveau le gros bout de shit à l’autre bout de la table :

- Vas-y, roule Nassim ! Roule, mon pote ! On a tout prévu. On va faire le coup l’après-midi, juste après bouffer. Y repart travailler et y ferme pas à clé derrière lui. Juste y claque sa porte blindée de mes couilles. Donc, faut que tu m’ouvres cette putain de porte, Dédé ! Faut que tu m’ouvres cette putain de porte en deux-deux. Y a pas de coup de serrure, c’est garanti. Tu peux faire ça, mon pote, comme au bon vieux temps ?

            Dédé aimerait bien dire non. Dédé aimerait bien n’avoir rien entendu de tout ça. Mais Dédé en a déjà beaucoup trop entendu, putain !

Il réfléchit à comment il pourrait se barrer, échapper à ce truc. Mais le fric, putain !

- Ché pas… Faut que j’aie du matos… C’est pas si facile… Même s’y ferme pas le verrou… J’ai pas de matos… Rien, t’y as vu…

- T’inquiète pas pour le matos. J’te file tout ce qui faut. Fayçal, aboule le sac !

            Fayçal lui tend la sacoche de plombier posée par terre à côté de lui. À l’intérieur, il y a tout un tas d’outils. Dédé jette un coup d’œil.

Peut-être qu’il aura le temps de se barrer avant le coup. Même sans fric, tant pis. Tout plutôt que de tomber pour ce plan de merde !

Il sort de la sacoche une petite perceuse sans fil et jette un œil sur les mèches. Certaines sont aussi fines qu’une aiguille à tricoter.  

- ça devrait aller. Mais faut quand même que je voie la porte avant. Faut que tu me dises où c’est et j’irai faire un tour.

- Mon pote, on a tout repéré, j’te dis. Y a pas de problème ! On fait le coup demain.

- Demain !

- Demain mon pote. On a tout repéré depuis un moment. Nassim, y fera le guet en bas, et nous trois on monte dès que l’autre s’est barré au boulot. Toi, t’ouvres la porte, et après t’as qu’à nous attendre en surveillant Nassim. Y a une façade de l’appart qui donne sur la rue. Avec Fayçal, on se charge de faire l’appart et de lui piquer tout son fric, à ce fils de pute !

- Bon, O.K. pour demain, on verra bien sur place. On se rejoint où ?

- On se lâche pas, mon pote ! On a amené tout ce qui faut pour passer la nuit. Tu nous invites dans ton squat, poto ! T’as une prise qui marche, au moins ?

- Une prise ? Euh… ben… ouais, ouais…

- O.K. On appellera pour des pizzes ce midi et ce soir, et demain on y va pour 1 heure. Vas-y Fayçal, sors la Play. Elle est où ta prise ?

            Dédé montre la prise dans le mur à côté de son matelas. Fayçal sort la console de jeu du sac ED posé à côté de lui et va la brancher. Ils se lèvent tous les quatre et s’installent sur le matelas par terre, la console de jeu devant eux sur la table basse.

            Ils sont assis en rang d’oignon, éclairés par la lumière du moniteur d’où sort une musique de dessin animé. Kader et Fayçal ont pris les manettes et commencent une première partie. Les traits de leur visage se sont tout à coup détendu.

Nassim se rattrape sur le premier joint qu’il a enfin pu allumer.

Dédé aimerait ne plus penser à rien. Se retrouver comme minot, quand rien ne lui faisait peur, quand tout lui semblait un jeu. Il essaye de faire le vide dans sa tête en se concentrant sur la course folle des deux voitures qui se tirent la bourre à fond la caisse sur l’écran de la PlayStation, jusqu’à se sentir lui-même aux manettes d’un de ces bolides, filant tout droit vers l’inconnu.     

 

 

 

ÉPISODE 11 : Le mauvais coup

 

Dédé n’a pas dormi de la nuit. Il a passé son temps à mater le visage de Kader. Mais Kader n’a pas fermé l’œil non plus. Pas moyen de se faire la belle.

Il est 13h45. Ils sont tous les quatre à leur poste : Kader et Fayçal en haut de la rue ; Nassim devant la porte de l’immeuble ; Dédé en bas, au coin.

Ils ont fumé des joints jusqu’à très tard et ce matin aussi. Ils sont dans un sale état. Kader est surexcité.

Le mec doit descendre dans pas longtemps. Ils le laisseront partir. Attendront les dix minutes de sécurité – au cas où le mec pense à un truc qu’il aurait oublié. Puis ils se mettront au boulot. Dédé le premier, pour l’ouverture de la porte.

Depuis qu’ils sont arrivés, ils fument clope sur clope. Histoire de faire semblant d’attendre tranquillement quelqu’un. Mais ils ne sont pas tranquilles du tout. Ils ne se sentent pas à l’aise dans ce quartier – de l’autre côté du Vieux Port, rue Saint-Jacques, chez les bourgeois, ils ont du mal à se fondre dans le décor. Les nanas qui sortent des immeubles sont habillées super chic. Pas mal de mecs se trimbalent avec une kipa sur la tête. De grosses Mercedes s’arrêtent pour prendre des gosses sapés avec des marques qu’ils ne connaissent pas.

Dédé ne sent pas le coup du tout. Pour une vengeance, seulement piquer le pognon d’un type, c’est pas trop le genre à Kader. D’habitude, les mecs à qui il en veut finissent au moins à l’hosto. Un paramètre lui échappe, c’est sûr. Kader ne doit pas lui avoir tout dit.

Nassim vient de faire le signal. Au numéro 76 de la rue Saint-Jacques, le mec est sorti de chez lui. Il porte un long manteau sombre par-dessus son costard cravate, l’ensemble très classe. Il a les cheveux longs et se la pète dandy un max.

Les dix minutes de rigueur passent comme des heures. Dédé commence à sentir son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Les joints et le manque de sommeil n’arrangent rien.

Nassim leur fait de nouveau signe. Dédé se dirige vers l’entrée. Kader et Fayçal le rejoignent devant la porte de l’immeuble, en synchro. Le passe du facteur ouvre la porte. Kader et Fayçal sortent des prospectus de leurs poches et restent devant les boîtes aux lettres.

La cage d’escalier est immense. Dédé monte jusqu’au troisième étage.

Putain, il n’a jamais vu une cage d’escalier aussi vaste ! Et pour quoi faire ? On pourrait loger une famille rien que dans le hall d’entrée !

La porte est costaude. Mais si les verrous ne sont pas fermés, comme prévu, ça devrait être un jeu d’enfant. Il faut juste que personne ne se pointe au mauvais moment.

Dédé sort dare-dare de sa sacoche la mini-perceuse sans fil. Il choisit une mèche très fine puis la place sur le barillet, juste au-dessus du trou de la serrure. Il commence à percer. La mèche s’enfonce à bonne allure. Puis trois petits clics se font entendre. Il arrête le perçage et ressort la mèche du barillet. La porte est ouverte.

Il se penche par la rambarde de l’escalier et fait signe à Fayçal qui, à son tour, fait signe à Kader. Ils se rejoignent tous les deux et montent jusqu’au troisième.

Kader entre le premier dans l’appart. Ils referment les verrous et ajoutent la chaînette de sécurité derrière eux.

Les plafonds, recouverts de moulures dorées, sont au moins à quatre mètres de hauteur. La première pièce est aussi grande que la cage d’escalier. Elle donne sur une cuisine assez grande, elle aussi, et sur une véranda en verre et fer forgé, orientée sur le jardin touffu du rez-de-chaussée, côté cour. Ils avancent tous les trois en silence.

Dans la pièce suivante, un mur entier est recouvert de livres, jusqu’au plafond.

Il y a ensuite un interminable couloir qui retourne vers le côté rue de l’appart. Kader accompagne Dédé jusqu’à la fenêtre qui donne sur l’entrée de l’immeuble. En bas, Nassim fait le guet. Dédé reste à son poste pendant que Kader rejoint Fayçal dans le couloir.

Le cœur de Dédé palpite un max dans sa poitrine. C’est toujours comme ça les cambriolages. L’adrénaline… En plus, cette fois-ci, il ne sent vraiment pas le coup. C’est peut-être juste la parano due au nombre de joints qu’ils ont fumés cette nuit, mais bon…

En bas, dans la rue, Nassim, lui aussi, a l’air de plus en plus stressé. Quelque chose cloche dans son attitude. On dirait qu’il fait signe à des mecs.

Kader et Fayçal sont bien longs, putain ! Faut pas traîner ici. Dédé ne le sent vraiment pas du tout, ce plan de merde ! Il stresse comme un fou et une envie de chier terrible le prend subitement. Pas moyen de se retenir. Il baisse son froc et chie une belle merde sur le parquet en chêne juste en dessous de la fenêtre.                           

            Quand il se relève, ça va un peu mieux. Mais Nassim a disparu !

Il vérifie jusqu’en haut de la rue : personne.

Merde ! Qu’est-ce que c’est que ce plan !

            Il essaye de retrouver son sang-froid. Peut-être que lui aussi a eu envie de se soulager à cause du stress. Et il s’est planqué derrière une bagnole pour lâcher la pression.

Non, putain ! C’est pas possible ! Il n’a pas pu quitter son poste comme ça.

            Tant pis, il faut aller prévenir les autres.

Dédé retourne dans le couloir. En passant devant une porte, il entend du raffut. Ils doivent être là. Mais pourquoi ont-ils fermé la porte ? Il tape et entre sans plus attendre.

- Merde ! C’est quoi ce bordel ! Qu’est-ce que vous foutez les mecs, putain !

            Kader et Fayçal ont tous les deux un collant sur la tête. Fayçal est à côté du lit et tient les bras de la nana dont les cris sont étouffés par la culotte qui lui sert de bâillon. Kader, torse nu, est sur elle et grogne comme une bête. Le tailleur de la nana est déchiré et il tient ses deux seins dans ses énormes paluches. Elle a la jupe retroussée jusqu’au-dessus du ventre et donne des grands coups de talons dans les fesses de Kader.

            Dédé, figé devant la porte de la chambre, n’en croit pas ses yeux :

- Putain, les mecs ! Vous déconnez ! Putain !

            Kader, sans interrompre ses coups de reins au creux du bassin de la nana, baragouine un truc à Fayçal, crachant à moitié à travers le collant qui lui fait une vraie tête de monstre. Du coup, Fayçal lâche les bras de la meuf qui en profite pour enlacer Kader et lui lacérer le dos jusqu’au sang. Il grogne un grand coup avant de la frapper du poing au visage puis rattraper ses bras pour les menotter d’une seule main en lui criant, en pleine gueule, des insultes incompréhensibles. De fines gouttelettes de sang dégoulinent sur le tatouage dans le dos de Kader qui se démène toujours comme un enragé.

            Tétanisé, Dédé n’a pas vu arriver la méchante claque que Fayçal vient de lui mettre en pleine tête.

- Vas-y, dégage ! ça te regarde pas, poto !

            La porte s’est refermée devant lui et il ne sait plus quoi faire. Quel plan de merde ! Faut te barrer Dédé ! Faut te barrer illico !

            Il retourne devant la fenêtre donnant sur la rue. Toujours pas de Nassim. Merde ! Merde ! Merde !

            Il retraverse le couloir, retourne dans l’autre côté de l’appart. Faut te barrer Dédé ! Mais si tu te barres, Kader va te buter, c’est sûr ! Ou pire, t’estropier à vie comme il l’a fait à tant d’autres. Et peut-être qu’il commencera par ta meuf : dépuceler Meï comme il est en train de faire la fête à cette nana ! Putain !

            Il s’est réfugié dans la véranda où il a ouvert une fenêtre pour reprendre son souffle. L’envie de gerber lui tord le ventre. Il est pris au piège comme un con. 

            Il s’apprête à vomir par la fenêtre quand un grand « Boum ! » le fait sursauter. Il se redresse et jette un œil vers l’entrée.

La porte est à moitié enfoncée. Dans l’entrebâillement, il distingue un groupe de flics en train de prendre leur élan pour filer un autre coup de bélier. Au deuxième « Boum ! », Dédé est déjà passé par la fenêtre qu’il a refermée derrière lui. Il s’agrippe à une espèce de plante grimpante qui n’est pas très solide, mais il est encore trop haut pour sauter. Il commence à descendre quand la branche à laquelle il est accroché casse tout net. Il atterrit quelques mètres plus bas. Pas trop de casse. Il se relève et part en courant vers le mur d’enceinte du jardin. Il grimpe par-dessus le portail et se retrouve rue Dragon. Il se remet à courir jusqu’au croisement, un peu plus haut, et se lance à fond la caisse dans la pente de la rue Breteuil.

Putain ! Kader va me tuer ! Ou s’il se retrouve en taule, va me faire buter par quelqu’un d’autre ! Qu’est-ce que t’as foutu, putain ! Mais c’est pas de ta faute. C’est Nassim qui s’est barré le premier. Tu voulais juste les prévenir ! C’est pas de ta faute ! T’as juste voulu sauver ta peau !

Il dévale la pente à toute vitesse et ses poumons commencent à le brûler. Il a les yeux embués par des larmes de fatigue et de stress.

Qu’est-ce que tu vas foutre maintenant ? Te barrer, sûrement pas. Kader te retrouvera où que tu soies dans le monde. Qu’est-ce que t’as foutu de te tirer sans eux, putain !

Arrivé au Vieux Port, il traverse et se retrouve sur le quai des Belges où il bouscule dans sa course les badauds qui attendent le ferry pour les îles du Frioul. Instinctivement, il se dirige vers la butte du Panier.

Quant il arrive en bas de la montée des Accoules, il ne s’est toujours pas arrêté de courir. Il la monte en sprint, puis tourne par la rue du Poirier.

Aller chez la mère de Kader. Se retrouver là-bas, quoi qu’il arrive. C’est ce qu’ils ont toujours fait en cas de pépin.

Dédé repique par la rue du Panier puis descend par la minuscule ruelle du Puits Saint-Antoine. Au numéro 20, il pousse la porte de l’immeuble et monte jusqu’au troisième étage. Il tape à la porte. La mamma vient lui ouvrir. Elle l’a reconnu et ne lui pose aucune question. Elle ne parle presque jamais, et quand elle parle, c’est toujours en arabe. Elle le laisse rentrer et referme derrière lui. Elle le regarde avec gentillesse et lui fait signe pour savoir s’il veut un kawa. Il acquiesce et elle s’éclipse dans la cuisine.

Il n’y a presque rien dans la pièce, juste quelques babioles berbères. La mamma vit toute seule depuis la disparition du père de Kader. La rumeur dit qu’il l’aurait tué. Son père était tout le contraire de sa mère. Il était très violent et n’arrêtait pas de frapper tout le monde chez lui. Un jour, après une crise, Kader l’aurait buté d’une balle dans la tête. D’autres disent qu’il est simplement retourné au bled et qu’il a abandonné sa famille sans donner de nouvelle.

Le souffle toujours haletant, Dédé sent ses jambes vaciller. Il voit des petites étoiles blanches se balader partout dans la pièce. Il est sur le point de tomber dans les pommes quand la porte de l’appart s’ouvre brutalement.

Kader est torse nu. Il a le souffle court. Les yeux injectés de sang. Des tas d’éraflures sanguinolentes tailladent sa peau comme s’il était passé à travers une vitre. Il tient un révolver dans sa main qu’il braque nerveusement en direction de Dédé. La bouche écumante de salive, il crache un gros mollard avant de lui lancer, postillonnant et bavant comme un chien enragé :

-          C’est toi qui m’as balancé, fils de pute ! Tu vas le regretter, enculé de tes morts !...

 

 

ÉPISODE 12 : Trou noir

 

Kader répète sa sentence, histoire de confirmer sa décision irrévocable de mettre une balle dans la tête de Dédé :

- C’est toi qui m’as balancé, fils de pute ! Tu vas le regretter, petit enculé de mes deux !

            Dédé aimerait dire quelque chose. Lui expliquer ce qui s’est vraiment passé. Qu’il n’a pas pu faire autrement. Que c’est Nassim qui s’est barré le premier. Qu’il était venu pour le lui dire, mais qu’il n’a pas voulu l’écouter.

Et puis, si c’était lui qui l’avait balancé, il ne serait pas venu se réfugier chez sa mère, putain !

Dédé aimerait lui expliquer tout ça, mais il est tétanisé. Il ne peut même pas prononcer un mot, ni même ouvrir la bouche.

Kader le regarde droit dans les yeux. Il transpire à grosses gouttes et a l’air littéralement enragé. Sa main est crispée sur le flingue qu’il braque à bout de bras devant lui.

Il s’apprête à presser la gâchette, quand sa mère, surgie de nulle part, brandit une grosse poterie berbère au dessus de sa tête et la lui brise d’un coup violent sur le crâne.

Les yeux de Kader s’écarquillent sous le choc brutal. Médusé, son visage reste un instant figé dans sa posture, tandis qu’un sang épais commence à dégouliner du haut de son front. Puis, dans un mouvement d’automate, il se retourne vers elle, le flingue toujours braqué devant lui.

Les yeux pleins de compassion, elle ne semble pas lui en vouloir. Elle le regarde, comme une mère regarderait son fils venant de commettre un énième mauvais coup.

Ses yeux à lui sont remplis de haine et de folie. Sans la moindre pitié, il tend son flingue droit vers sa mère et s’apprête à presser la gâchette.

Toujours paralysé à la même place, Dédé sent ses jambes défaillir sous son poids. Le reste de la scène défile devant lui au ralenti, alors qu’il se sent tout entier happé par un immense trou noir.

 

 

Il ne sait pas combien de temps il était resté évanoui. Au moins celui qu’il a fallu aux flics pour le ramener jusqu’ici, dans ce cachot sordide, au sous-sol de l’Hôtel de police de l’Evêché.

La mémoire lui revient petit à petit, jusqu’à la dernière scène, juste avant de sombrer totalement dans les vapes : Kader pointant son flingue sur sa mère ; l’entrée des flics au moment où il allait lui tirer dessus à bout portant ; la sommation succincte ; la volte-face de Kader braquant les flics ; et les rafales canardées en plein torse. Puis le corps de Scareface gisant sur les tommettes maculées de sang, les impacts de balles répartis sur son dos, comme les enchaînements à suivre pour détruire les points vitaux de son adversaire dans « Ken le Survivant »…

Étendu sur le matelas puant du cachot, Dédé s’est à nouveau assoupi.                   

        

 

            Les flics l’ont réveillé sans ménagement. Il s’est un peu débattu, mais a vite compris qu’il ne pourrait rien faire. Deux d’entre eux l’ont alors soulevé par les aisselles. Ils sont en train de le traîner dans les couloirs de l’Hôtel de police, comme une bête qu’on emmène à l’abattoir.

Il est toujours à moitié dans les vapes, lorsqu’il se retrouve assis sur une chaise, les poignets menottés dans le dos, face à l’inspecteur Morcanti, chaîne en or autour du cou, jaquette militaire sur le dossier de la chaise.

- Salut Daouda ! ça faisait longtemps qu’on s’était pas vu… Pas vrai mon pote !           

            ça faisait surtout longtemps qu’on ne l’avait pas appelé comme ça : Daouda ! Au moins depuis l’école, les instits qui l’appelaient par son vrai prénom. Et puis sa tante, à la maison. Ou sa mère, il y a encore plus longtemps, avant qu’il ne quitte le bled… Mais depuis, plus personne. Par la force des choses, à Marseille, pour tous les potes, Daouda était devenu Dédé, point à la ligne !

- Tu sais que t’as vraiment pas de chance de tomber sur moi, Daouda ! Parce que ça fait longtemps que j’te traque, et qu’je sais très bien qui tu es ! A moi, tu pourras pas me la faire ! J’ai toutes tes fiches depuis que t’es minot ! Et j’vais te dire un truc : t’aurais jamais dû quitter l’école. Parce que, si t’étais resté à l’école, au lieu de partir faire tes conneries avec ta bande, aujourd’hui, tu serais français, Daouda ! Mais maintenant, c’est trop tard ! Fallait demander ta nationalité avant tes dix-huit, mon pote ! Tu savais pas, j’suppose ? Mais moi je sais, et je sais aussi d’où tu viens et surtout où tu vas retourner ! Pas de bol ! Tu serais tombé sur quelqu’un d’autre, peut-être que t’aurais pu te faire passer pour un mineur, et avoir une deuxième chance, vas savoir ! Mais les temps ont changé, et là, t’es dans la merde ! Plus moyen de te défiler !

            Bien sûr qu’il sait, et depuis longtemps, que tout le monde ne naît pas avec les mêmes chances au départ, ici comme ailleurs. 

            L’inspecteur Morcanti le fixe du regard, un sourire en coin. Le silence qu’il fait peser entre eux laisse le temps à Dédé de méditer les conséquences de ses propos : se retrouver dans un pays inconnu, où tout le monde crève la dalle, où il n’y a rien d’autre à foutre qu’aller à la mosquée, où on se torche le cul avec la main !... Pour qui le prendra-t-on, de retour au pays sans être devenu quelqu’un ? Il sent l’angoisse lui monter au creux du ventre.

- Alors, écoute-moi bien, Dédé : ta deuxième chance, j’vais te la donner maintenant, mais t’en auras pas d’autre ! T’entends !

Dédé relève la tête et attend la suite sans broncher.

- Je sais que t’es pas un mauvais gars. Loin d’être le pire de la bande, en tout cas. Le pire, c’était ce fils de pute de Kader, on le sait très bien, et y’a plus de soucis à se faire de ce côté-là. Mais y reste les deux autres. Et ceux-là, c’est pas des anges ! On sait qu’ils étaient dans le coup. Nassim nous a filé entre les pattes en bas de l’immeuble, et Fayçal par la fenêtre de la véranda, en même temps que Kader…

            Alors Dédé avait tout faux ! C’est pas Nassim qui les a balancé ! Un coup de parano. Ou bien l’instinct, toujours l’instinct. Il a senti que quelque chose clochait, il s’est juste trompé d’appréciation. En fait, Nassim a dû essayer de lui faire signe avant de se barrer, mais il avait déjà quitté son poste, et, après avoir découvert la scène du viol, il était plus bon à rien. Putain, c’est cette histoire qui a tout fait foirer ! Qu’est-ce qu’il est allé violer cette meuf, ce connard de Kader ! Paix à son âme !

- … et ces deux-là, j’veux les retrouver à tout prix ! Alors va falloir que tu me files un coup de main. Tu piges ? Et si tu collabores, t’auras une belle carte de séjour ! Offerte par la maison poulaga ! On te l’offre gratos, pour la bonne cause !

            Dédé reste estomaqué par la proposition inattendue de l’inspecteur. Et si c’était vrai ? Mais comment faire confiance à Morcanti ! Et puis il te demande de balancer tes potes… Putain !

- Écoute, ces mecs, c’est de la racaille ! Crois-moi, y a pas à avoir de scrupules ! Tu veux qu’on te renvoie chez toi à cause de leurs gueules ! Écoute-moi bien, Dédé, j’vais jouer franc-jeu avec toi et tout te raconter pour que tu sois en confiance. J’vais te mettre au jus et tu vas tout comprendre. D’abord, votre coup chez l’avocat véreux, on était au courant depuis le début. On a une balance qu’on a fait moisir en taule un moment pour qu’il nous lâche ce type qui fait du bizness louche avec l’Algérie. Donc, fallait qu’on trouve un moyen de le choper sans prendre de risque, vu qu’on était pas cent pour cent sûr. C’est pour ça qu’on a fait monter la tête à Kader par ce type, quand il était en taule. Votre histoire, ça nous a permis d’avoir une raison officielle de rentrer chez l’avocat et de trouver tout le magot. Et puis, en prime, de vous faire tomber. Kader, bien sûr, qu’on avait toujours à l’œil, mais aussi ces deux petites vermines que tu crois être tes potes !

Nouveau temps mort.

- Mais toi, je sais que t’es un bon gars, Dédé, alors tu peux comprendre. ça fait un moment qu’on les recherche pour une histoire de viol. Ces petits connards en ont violé pas mal, des nanas. On pourrait s’en foutre un peu, ça arrive en pagaille ! La nana de l’avocat, par exemple, on l’a laissé se faire tringler sans souci. On savait très bien qu’elle était seule dans l’appart quand vous êtes arrivés. Mais tant pis pour elle. Fallait pas être la meuf d’un pourri ! Et puis surtout, ça nous arrangeait si y touchaient à elle. Un viol, c’est plus grave qu’une infraction. Mais toi, je sais que t’es pas en cause, que t’as jamais violé personne. Mais ces deux crapules, c’est pas pareil. Ils ont violé une étudiante qui s’était tranquillement installée au Panier. Et c’était la fille de quelqu’un d’important, Dédé, tu vois ce que je veux dire ! Quelqu’un de haut placé dans la maison ! C’est pour ça qu’on peut te faire une fleur, si t’es coopératif. Tu vois, j’suis franc avec toi, tu peux avoir confiance…

Nouveau silence.

- T’auras pas d’autre occasion. Fais pas le con, Dédé, ils valent rien, tes potes ! Que dalle ! Et tu le sais très bien !

            Fayçal et Nassim, des violeurs ? Tu vas pas croire ce type ! Le pire des salauds ! Il veut faire tomber tout le monde ! Toi avec ! Qu’est-ce que tu crois, qu’ils vont te filer la nationalité française sur un plateau ! Tout ça, c’est du pipo ! Une histoire bien ficelée pour te faire lâcher le morceau ! Regarde son sourire en coin ! Il se fout de ta gueule !

- Tu comprends Dédé, une histoire de viol, c’est grave ! Et pas n’importe quelle pétasse provocatrice qu’embarque des arabes chez elle parce que ça fait couleur locale ! Une jeune fille de bonne famille, qu’avait rien à se reprocher !

C’est vrai que Fayçal était avec Kader pour le viol chez l’avocat. Mais c’est Kader qui l’avait embarqué ! Tu sais très bien qu’on était obligé de faire tout ce qu’il voulait ! Comment refuser ! Qu’est-ce que t’aurais fait à sa place, toi ? Mais putain… non ! Pas un viol !

Mais qu’est-ce que tu racontes, Dédé ! Te laisse pas influencer, bordel ! T’es pas une balance ! Tu seras jamais une balance ! Jamais de la vie !

- J’suis pas une balance ! J’vous dirais rien ! Jamais ! J’parle pas aux flics ! Faites ce que vous voulez ! J’dirais rien !

- T’es vraiment plus con que je pensais, Daouda ! Tu veux retourner vivre dans la jungle avec tes frères les singes ! J’te laisse une nuit pour réfléchir, pas plus !

            Deux flics l’ont déjà repris dessous les bras et l’emmènent, les pieds traînant au sol, vers le trou noir du cachot.        

Episode 13

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