Episode 13

Publié le par Guillaume Fortin

ÉPISODE 13 : Retour au pays

 

 

Dédé n’a pas fermé l’œil de la nuit. Il règne ici une atmosphère qui vous noue les tripes.

Ce qui l’a le plus marqué, en arrivant, c’est cette odeur insupportable. Pas une odeur de crasse. Non. Quelque chose de différent. Quelque chose d’unique. L’odeur des corps transpirant une peur viscérale.

Ils sont six dans la même cellule. Tous des hommes. Tous plus âgés que Dédé, sauf un. Un jeune marocain. C’est le premier à avoir osé lui parler. ça fait un moment qu’il est là, mais c’est aussi son dernier jour, comme pour Dédé, comme pour tout le monde dans cette piaule.

Il lui a raconté ses aventures. L’embarcation de fortune pour traverser le détroit de Gibraltar. Le naufrage, en pleine nuit, avant d’arriver sur la côte espagnole. Son coup de bol d’avoir choisi la bonne direction dans l’obscurité totale et le froid paralysant de la mer. Son coup de bol, aussi, de savoir nager. Son coup de bol, enfin, d’avoir réussi à se libérer assez vite des deux types qui l’avaient agrippé après que tout le monde fût passé par-dessus bord : ces deux-là ne savaient pas nager – comme la plupart des autres passagers de l’embarcation, une femme et ses deux enfants compris.

Et puis, ses boulots au black pour la cueillette des olives. Le jour où il s’est fait arrêter par la Guardia Civil après avoir piqué le sac à dos d’un couple de touristes français, à Séville. Son évasion en sortant du fourgon, et puis sa fuite pour la France. La galère du premier hiver, passé dans la rue. Son arrivée à Marseille, le seul endroit vivable, en France, selon lui. Et puis les petits trafics en tout genre, jusqu’au moment où il a fini par se faire rechoper. Une fois au centre de rétention, il a réussi à retarder le jour J grâce à l’aide d’une asso de défense des mineurs. Lui ne sait même pas quel jour il est né, mais, d’après son calcul approximatif, il pensait bien avoir moins de dix-huit ans. Après analyse de son ossature par l’administration, on lui a donné les résultats suivants : dix-huit ans, un mois, et six jours…

Les autres locataires ne se sont pas confiés à Dédé aussi facilement. L’un d’entre eux ne sait pas s’exprimer en français. Il paraît qu’il est tchétchène. Les autres sont méfiants à son égard. C’est vrai qu’il n’inspire pas confiance. Ils disent qu’il a participé à des attentats là-bas, et que, de retour dans son pays, il va être pendu.

Il y a aussi un algérien d’une cinquantaine d’années. Il est maigre comme un détenu d’Auschwitz. Il n’arrête pas de transpirer, et sa sueur dégage une odeur d’excrément. Ses membres tremblent sans arrêt. Il a passé la nuit recroquevillé sur lui-même, à gémir, comme un condamné à mort qui doit passer sur la chaise électrique d’un instant à l’autre, en sachant éperdument qu’il est innocent. Lui n’est pas retourné là-bas depuis que toute sa famille s’est fait assassiner, dans les années 90. Comme il était simple garçon de café, il n’a jamais obtenu le droit d’asile. Alors il est resté dans la clandestinité, à vendre des clopes à Belsunce et à Noailles. Pour lui aussi, c’est le dernier jour.

Abdoulaye, quant à lui, est comorien. C’est le plus âgé d’entre eux, même s’il ne le paraît pas. Des larmes n’arrêtent pas de couler sur son visage poupon sans provoquer le moindre soubresaut. Juste une fontaine silencieuse et intarissable. Lui a bossé dix ans sur le Vieux Port, à préparer la bouillabaisse royale pour les touristes, dans l’ombre d’une cuisine où jamais aucun client ne l’a vu. Jusqu’au jour où des mecs de l’inspection sanitaire ont débarqué. Ils ont bouffé une bouillabaisse à l’œil, offerte par la maison, pour faire passer la pilule. Mais deux jours après, des flics sont venus l’embarquer chez lui pour le centre de rétention.

Il raconte qu’au moment du référendum pour l’indépendance de l’archipel comorien, il avait tout juste vingt-et-un ans, et qu’il avait voté pour que les Comores restent françaises. Mais il n’était pas de Mayotte, la seule des quatre îles à avoir opté pour le rattachement à la France. Alors il s’est retrouvé comorien d’office. Maintenant, sur Anjouan, d’où il vient, c’est la vraie misère. Tous les jours, des mecs meurent noyés en essayant de se rendre à Mayotte sur des bateaux de fortune surchargés. À presque soixante balais, pour lui aussi, c’est le dernier jour de sursis.

Et puis il y a l’ivoirien. Lui doit avoir la trentaine. Il est resté silencieux jusqu’en plein milieu de la nuit où il s’est mis à pleurer nerveusement en essayant de dissimuler ses spasmes. Et puis il a fait signe à Dédé, allongé sur le lit, juste au-dessus du sien.  Et il lui a expliqué, en murmurant pour que les autres ne l’entendent pas, les yeux exorbités comme ceux d’un dément :

- Putain mon pote, faut que tu m’aides… J’peux pas rentrer au pays… Je suis recherché par la police… Tout plutôt que de retourner en taule là-bas… Faut que j’en finisse maintenant… ça fait une semaine que je cherche un moyen… Mais j’y arrive pas, mon pote… Faudrait que j’aie un flingue… Ou une corde… Mais je sais pas comment faire, sans ça… Faut que tu m’aides, mon pote… Étouffe-moi avec mon oreiller… Je t’en supplie… J’peux pas tout seul, mon pote…

- Tu veux que je t’étouffe avec ton oreiller ? Mais t’es malade ! J’suis pas un assassin !

- Putain… Tu comprends pas… J’peux pas retourner en taule là-bas… J’préfère mourir ou passer ma vie emprisonné ici… Si tu veux, c’est moi qui t’étouffe… J’préfère encore prendre perpète en France, mon pote…

            Le mec était en plein délire. Heureusement, il n’a pas insisté. Mais Dédé n’a quand même pas pu fermer l’œil du reste de la nuit, par peur de se faire étouffé par ce type.

En même temps, peut-être que ça serait la meilleure solution… Ou bien buter quelqu’un… Les buter tous… Arracher les montants des lits superposés, et leur fracasser le crâne, un par un… Et puis passer sa vie en taule, aux frais de l’Etat français… Pension à vie, pour la bonne cause… Avoir sauvé l’âme de cinq condamnés à l’enfer… Une carte de séjour bien méritée… Est-ce qu’on peut se marier en taule… Et puis faire des gosses à Meï… Par insémination, n’importe quoi… Vivre une vie de famille pépère… C’est tout ce qu’on voulait… Et nous voilà tous condamnés… Assassinés par un fou furieux d’Ivoirien… Les yeux exorbités… Sa machette ensanglantée à la main…

            L’aube est en train de se lever. Le silence règne dans la cellule bien que personne ne dorme. Et que tout le monde sache que personne ne dort.

C’est leur dernier jour. Ou peut-être demain. Ou après-demain. À chaque instant, en tout cas, ça peut être leur tour.

Dédé a toutefois une longueur d’avance. Bien qu’il soit le dernier arrivé, après son refus catégorique de balancer ses potes, il a eu la promesse « de flic » de Morcanti, d’être le premier sur la liste.

Il sait que son heure est venue, et n’est donc pas surpris d’entendre son nom prononcé par les deux gardiens de la paix qui viennent d’entrer dans la pièce. Résigné, Dédé se laisse embarquer jusqu’à l’aéroport de Marignane où on l’amène en fourgon.

On lui a filé de nouvelles fringues. À par ça, il n’a rien d’autre. Juste un papier qu’on lui remettra une fois arrivé dans son pays d’origine, pour justifier de son identité et de sa nationalité.

On ne lui a pas rendu sa casquette. Comme ça, la tête nue, il a l’impression d’être à poil parmi cette foule d’inconnus attendant tranquillement leur vol dans le grand hall du terminal international.

Lui est accompagné en permanence par deux flics, dont l’un va monter avec lui dans l’avion, d’après ce qu’il a compris. Il est menotté au poignet de ce type, qui n’a pas l’air très loquace.

Ce n’est qu’une fois installé dans l’avion que Dédé commence vraiment à réaliser. Il est en train de tout quitter, pour toujours.

Ils se sont assis à l’avant. Derrière eux, l’avion s’est rempli de gens habillés comme des touristes en vacances. Dédé n’ose pas se retourner. Il sent peser sur lui les regards culpabilisateurs des passagers qui ne peuvent pas se tromper sur son compte. Il est assis, menotté au poignet de ce flic en uniforme, qui ne lui a pas adressé un seul mot depuis les explications au centre de rétention.

Au moment du décollage, Dédé sent son cœur palpiter comme un fou dans sa poitrine. Il a les mains moites et pense que ça y est pour de bon, sa dernière heure est arrivée. Il aimerait que ça soit le cas, que cet avion se crashe maintenant, avec lui et tous ces vacanciers dedans, dernier décollage vers le grand nulle part, qui les remettrait tous à la même place.

C’est la première fois qu’il prend l’avion. Au fil des heures, il sent tout son corps se contracter, à tel point qu’à la fin du voyage, à force d’être resté ainsi prostré, il a l’impression que son sang lui brûle les veines. Au moment de l’atterrissage, son estomac est tellement noué qu’il n’arrive pas à vomir dans le sachet que lui a filé le flic, voyant qu’il se sentait mal.

Une nouvelle fois, pas de chance, l’avion ne s’est pas écrasé.

À la descente de l’airbus, les touristes ont tous disparu par le même endroit. Dédé est emmené séparément dans une salle d’attente délabrée qui ressemble plus à une usine désaffectée qu’à un terminal d’aéroport.

L’estomac toujours aussi noué, il demande au policier s’il peut aller aux toilettes. Celui-ci le laisse devant l’entrée de chiottes à la turque rudimentaires, bouchées par un tas de merde dont la vision, et l’odeur qui s’en dégage, provoquent un haut-le-cœur direct à Dédé.

Après le passage à la douane, où les flics du bled ne l’ont même pas regardé, il se retrouve seul au milieu d’un grand hall, séparé de l’extérieur par des portes vitrées en mauvais état. Dehors, une foule de rabatteurs en tout genre attend derrière une rangée de militaires leur bloquant l’accès, mitraillettes au bras.

Quand les portes coulissantes finissent par s’ouvrir devant lui, Dédé est happé par une bouffée de chaleur humide mêlant parfum de fleurs exotiques et odeur de poubelle. Toute son enfance lui revient d’un coup en mémoire.

Les pieds nus courant sur la plage, à la recherche de coquillages multicolores disséminés parmi d’innombrables détritus échoués sur la grève. Perché en haut d’un arbre, en train de décrocher des mangues pour les manger à pleine bouche, le jus, sucré et aromatisé comme le nectar puissant d’une fleur exotique, dégoulinant sur ses joues, son ventre, et jusque le long de ses cuisses.

Il revoit tous ses cousins et ses cousines, courant autour lui, tout le monde nu faisant la course sur le sable blanc de la plage immense, jusqu’à se jeter dans l’eau tiède, se rouler dans les vagues de l’océan.

Et le visage bienveillant de sa mère. Son odeur, faite d’un mélange d’ambre, d’épices et d’encens. Les couleurs de son boubou, dans lequel était toujours enroulé un enfant, le dernier-né en date.

Enveloppé dans cette chaleur moite, le corps de Dédé tout entier s’est détendu, comme sous l’effet d’une médication apaisante. Perdu dans ses pensées, il n’a pas fait attention à ce type, debout devant lui, qui lui répète la même phrase depuis cinq minutes. Il vient à peine de prendre conscience de sa présence, et du fait que c’est bien à lui qu’il s’adresse ainsi, avec insistance. Le type a le visage black comme une nuit sans lune, une casquette élimée sur la tête, et porte un tee-shirt troué avec, en guise de marque, une pub pour l’Arome Maggi. Il a des tongs aux pieds et répète inlassablement la même phrase à l’attention de Dédé, qui, sortant de sa rêverie, vient seulement d’en comprendre le sens :

- Bonjour, vous cherchez un guide ?

FIN

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