Occulte héros 1

Publié le par Guillaume Fortin

OCCULTE HEROS

 

 

 

« Je compte jusqu’à cinq : un… deux… trois… quatre… »

 

 

 

UN

 

 

 

            Je l’ai repérée dès qu’elle est entrée. Elle est pourtant pas belle. Plutôt même vulgaire. Maquillée comme une adolescente en fugue. Mais elle a quelque chose dans le regard – souligné d’un trait de crayon noir mal tracé. Entre la chasseuse d’homme et l’animal traqué.

Je suis pour l’instant attablé avec trois filles – orthophonistes – à qui j’essaie d’expliquer un truc que j’ai lu quelque part : que le bégaiement est un acte créateur.

Elles n’ont pas l’air de comprendre.

Faut dire que je suis déjà bien bourré et que je bégaie moi-même à moitié.

De toute façon, j’ai bien compris que ça ne mènerait nulle part. Prétextant le boulot demain matin, elles ont quand même bu deux ou trois verres, mais ne se laissent pas convaincre pour un dernier et s’en vont.

C’est jeudi soir.

Je me retrouve au comptoir avec J-B. Il a entamé la conversation avec Fatima.

Le regard effarouché de l’adolescente en fugue, elle a l’air bien allumée et revendique sa capacité à boire « comme un homme ». Elle mâche son chewing-gum et fait des bulles en buvant pastis sur pastis.

De l’autre côté du comptoir, Biche, dans son jour de bonté, paye quelques coups à la demoiselle qu’a pas une tune.

On se met à parler de la littérature et des femmes. Elle affirme que celui qui a le mieux compris « la mécanique des femmes », c’est Calaferte.

Les tournées se succèdent. Je lui propose d’aller voir la mer. J-B nous laisse.

On fait la fermeture du bar puis on part, titubant, direction la mer. Mais dehors y a du Mistral alors on décide d’aller chez moi.

Je l’ai embrassée sur le trottoir.

Chez moi, je mets de la musique et on s’effondre sur le lit, tout habillé. On s’endort dans les bras l’un de l’autre, comme ça, lumière allumée.

 

 

 

Je me réveille dans un état pas terrible. J’ai oublié de manger, hier soir.

Fatima est à côté de moi, toute habillée, et roupille. Je me lève et me dirige comme je peux vers le frigo où je prends un yaourt. J’arrive à en manger la moitié avant d’aller vomir aux toilettes.

Je prends deux Efferalgans et un Lexomil et retourne me coucher. Je retiens mon envie de vomir pour ne pas recracher les médicaments. J’éteins la lumière restée allumée toute la nuit.

Le deuxième réveil est un peu mieux. On se lève, avec Fatima.

Elle se met tout de suite à son téléphone pour écouter ses messages.

Elle veut un thé. Mais pas trop chaud. Ce qui fait que son sachet reste dans son verre sans infuser. Elle a l’air plus en forme que moi et s’allume sa première clope direct. Elle a rendez-vous avec quelqu’un et s’en va assez rapidement. Elle m’embrasse sur le pas de la porte.

Je mange encore deux autres yaourts et retourne me coucher.

Il est dix-huit heures et la lumière du jour est un peu moins crue quand je me réveille pour la troisième fois.

Je vais dans la salle de bain et me regarde un long moment dans le miroir. J’ai le visage bouffi et des cernes.

Je prends une douche. Puis j’allume mon téléphone portable. J’ai trois messages de Fatima qui m’attend au bar. Une heure passe avant que je me décide enfin à la rejoindre.

Elle est au Cognac. Je m’assois à sa table, reste assez froid.

Je prends un whisky.

On discute pas tellement. Y a une fête de quartier ce soir, à Noailles. On décide d’y aller.

Elle s’est trop parfumée. On marche dans les rues et elle me prend la main. Y a la fête partout à Noailles.

On s’achète une bouteille de vodka et on s’assoit par terre, dans un coin. Elle arrête pas de téléphoner. Elle a donné rendez-vous à un ami à elle – homosexuel. Elle me le présente : pour une fois, ils sont d’accord sur le choix du mec. Je les quitte régulièrement. Bois un coup ailleurs. Regarde vaguement les concerts. Vais pisser plusieurs fois contre un mur. 

On rencontre des filles que je connais. Fatima s’accroche comme elle peut à mon bras, paraît vulgaire et complètement défoncée. 

La vodka ne me fait pas grand-chose. Je sais que j’arriverai pas à être bourré, ce soir. Je m’en vais une première fois. Retombe sur Fatima. Elle me demande pourquoi je veux la quitter « comme ça ».

On finit par retourner chez moi ensemble. En arrivant, on s’affale sur le lit tout habillé avec lumière et musique. Elle me paraît encore plus défoncée qu’hier soir.

 

 

 

 

Elle m’a proposé de rester un peu plus sur Marseille. Moi je veux qu’elle s’en aille.

Elle s’en va une première fois. Puis ressonne à ma porte.

Elle me demande si « vraiment » je veux pas qu’elle passe encore « juste une journée avec moi ». Elle m’embrasse sur le pas de la porte. S’en va une deuxième fois.

Je sais pas pourquoi, je me mets à pleurer. Ca fait du bien de pleurer.

 

 

 

 

On est dans le seul bar qu’on a trouvé ouvert dans le coin. Il y a beaucoup de monde, beaucoup de bruit et elle arrête pas de s’excuser parce qu’elle pleure. J’ai beau lui dire que c’est pas la peine de s’excuser parce qu’elle pleure, elle trouve ça ridicule, de pleurer, avec tout ce monde autour.

Elle me dit qu’elle comprend pas pourquoi elle pleure autant, qu’elle a pleuré qu’une seule fois comme ça dans sa vie, pour un mec qu’elle aimait et qui l’a quittée. Mais nous, on est resté que trois semaines ensemble.

Je l’ai rencontrée dans une soirée il y a un mois de ça. Tout le monde dansait sur des vieux génériques de dessins animés. On a discuté un bon moment dans la cuisine. Puis elle m’a dit qu’elle se faisait chier. Je lui ai dit que moi aussi, alors elle m’a dit qu’elle avait de l’herbe chez elle. Je lui ai dit que je fumais pas mais que je viendrais bien avec elle, alors on est parti ensemble.

Chez elle, il faisait froid. Y avait pas grand chose. Juste un matelas par terre. Elle a fumé son joint. Elle m’a offert un verre de Vodka. On a fait l’amour.

On s’est revu comme ça régulièrement pendant un mois. Elle fumait des joints. Je buvais sa vodka. On faisait l’amour.

Ca fait une semaine que je l’appelais plus. Ce soir, on s’est rencontré par hasard.

Je la quitte vers 3 heures du matin. Je me demande si elle va continuer à pleurer, comme ça, toute seule, chez elle, dans le froid.

 

 

 

 

L’Espace Julien est bondé. Y a un concert dans la salle principale mais je reste au bar et sirote des demis. Cette fille est assez jolie. Photographe. Je l’ai déjà rencontrée plusieurs fois mais elle ne m’a pas encore reconnu. Je m’approche d’elle, mon verre à la main, et lui dit bonjour. Elle me reconnaît et me dit bonjour. Je lui dis qu’on s’est déjà rencontré plusieurs fois mais qu’elle ne m’a pas reconnu. Elle me dit qu’elle est myope, qu’elle voit pas de loin. Je lui dis que ça me rassure. Elle sourit.

« Je suis allé voir ton exposition. J’ai trouvé ça très bien. »

Elle me remercie.

« Maintenant que tu me dis que tu es myope, je me dis que c’est peut-être pour ça que tes photos sont si réussies. On dirait que tu fais tes photos très près des gens. Tu vois des choses qu’on voit pas d’habitude. »

Elle sourit.

« Peut-être qu’il faut voir une peu mal pour faire de belles photos, parce que, nécessairement, on voit pas les choses comme les autres. L’appareil photo, c’est une façon de voir. Une façon d’être un peu myope, tu trouves pas ? »

            Elle sourit sans rien dire.

« Et puis, être myope, c’est une façon d’aimer, parce qu’on est tout le temps obligé de se rapprocher des choses pour les voir. »

Je lui demande si elle me voit flou d’où je suis. Elle me dit que oui. Je suis pourtant juste à côté d’elle, accoudé au comptoir. Je lui demande de me dire quand est-ce qu’elle me voit net et m’approche doucement de son visage jusqu’à sentir son souffle et voir le grain de sa peau. Elle me dit qu’elle me voit net au moment où mon visage est à quelques centimètres du sien. Je lui dis que c’est à peu près à cette distance-là que se regardent les amoureux. Elle sourit, un peu gênée. Puis se recule brusquement lorsque son petit ami fait son apparition.

Je reste seul au bar et reçoit un S.M.S de Fatima : aujourd’hui, j’ai vu le reflet de ton visage dans le pare-brise d’une voiture

Le concert est fini. Il est deux heures du matin et tous les bars de la Plaine sont fermés. Je vais à L’Art-Haché. Le videur, à l’entrée, me demande ma carte de membre. Je lui dis que j’ai celle de l’année dernière. Il rigole et me laisse entrer.

Je retrouve J-B qu’est avec deux copines. Tout le monde est bourré. On danse ensemble, avec les deux copines. Puis vers cinq heures du mat’ on décide de partir.

On arrive chez les filles. On se fait des câlins, se retrouve tous plus ou moins à poil. Tout le monde finit par s’endormir. Je m’éclipse vers sept heures sans avoir fermé l’œil. J’envoie un message à Fatima : le jour se lève à marseille.

Le lendemain matin, mon portable vibre et me réveille vers midi : fatima se lève à paris.

 

 

 

 

Je vais voir mon éditeur, Cours-Julien. Mon recueil de nouvelles ne marche pas. J’ai beau écrire des choses vulgaires et dégueulasses, ça ne marche pas. Mais mon éditeur est bonnard. Il ne publie que des choses qui ne marchent pas – mais bien vulgaires, et bien dégueulasses…

Il m’offre un cigare et un verre de whisky et me regarde à travers ses lunettes rondes calées au bout de son nez.

Il me dit : « Un écrivain est quelqu’un qui raconte sa vie en fabulant. »

Me dit aussi : « Ce qui est important, ce n’est pas la vie, c’est ce que la vie invente. »

Rajoute : « Quitte à inventer sa vie, rien que pour écrire des romans. »

Il continue : « Faut voir les écrivains américains. T’inquiète pas pour la suite, bois un peu plus et fume des cigares », plus halos de fumée.

Il insiste : « Tu verras, Marseille aujourd’hui, c’est un peu comme L.A. par rapport à New York : le changement de rive… »

            Je m’en vais vers midi un peu bourré.

Je retrouve J-B au Petit Nice. On passe l’après-midi en terrasse à suivre le soleil, de table en table, à boire des demis en regardant la jeunesse branchée de la Plaine.

Ca passe. Ca s’arrête. Ca boit un coup. Ca se regarde. Ca discute. Ca parle du prochain projet, de la nouvelle expo, du dernier film. Ca s’échange quelques vagues idées sur le monde, la politique, l’art. Ca sublime l’ennui par de pseudo-débats sur le sens de la vie.

Y en a qui s’en vont. Y en a qui viennent. Y en a qui s’en vont et qui reviennent.

Avec J-B, ça fait déjà trois heures qu’on est là. On a pas bougé, sauf pour changer de table en suivant le mouvement du soleil.

A six heures, on commande une frite. Je propose à J-B de passer au whisky.

Des filles qu’il connaît s’arrêtent un moment à notre table. Ca discute cinéma expérimental, pendant que la pellicule continue de défiler, pendant que les glaçons fondent dans les verres, pendant que les lampadaires s’allument, tout ça jusqu’à ce que la nuit finisse par tomber pour de bon, figeant tout, un bonne fois pour toute, dans les lumières artificielles de la ville.

Avec J-B, on a presque fait moule avec les chaises quand les serveuses commencent à être débordées. Je me déplace au comptoir pour commander. Là, y a une fille, blonde, qui m’intercepte. On s’est déjà vu quelque part mais on se rappelle plus où.

Je lui dis qu’on a peut-être fait l’amour ensemble. Elle me dit que ce genre de trucs, elle s’en souvient. Je lui dis qu’on peut pas savoir, puisqu’on ne se souvient pas. Elle me sourit vaguement et laisse tomber.

Je ramène les verres à la table.

J-B est complètement bourré.

A minuit, on décide de changer de bar. On se retrouve devant les vitres du Champ de Mars qu’est bondé. On décide d’y aller.

On prend un demi qu’on arrive plus à boire.

On décide de se barrer.

On récupère la bagnole de J-B et on s’arrête en double file sur la Canebière pour un kebab. Une voiture de police passe. On repart avec nos sandwichs direction le Panier.

Dans les petites rues, J-B mange son sandwich en conduisant, alors on manque de se prendre une bagnole garée sur le côté. Il finit par arriver à trouver une place pour la voiture et on rentre chacun chez soi.

 

 

 

56, rue Curiol, vernissage, un plan de J-B. C’est un petit local tout repeint en blanc avec des trucs accrochés aux murs et des drôles de tas au milieu. Je regarde vaguement les trucs qui sont exposés tout en m’approchant du buffet où tout le monde est agglutiné.

Je me sers un verre de vin au cubi. Je repère la fille qui doit exposer. Elle discute, l’air inspiré.

J’arrive toujours pas à définir ce qui est accroché aux murs, ni les espèces de tas qui gisent au beau milieu de la pièce. Y a ce mec que j’arrête pas de rencontrer partout où je vais qui vient me dire bonjour.

« T’as vu, c’est chouette. C’est des sculptures qu’elle fait avec des cheveux.

- Ah bon. Et c’est quoi ce qu’est accroché aux mûrs ?

-  Ca, c’est ce qu’elle appelle des chewing-peintures. C’est des tableaux qu’elle fait avec des chewing-gums qu’elle récupère dans la rue. C’est chouette, non ? »

Je bois une gorgée dans mon verre. L’artiste en question vient lui dire bonjour. Il nous présente.

Elle me plaît pas vraiment mais elle est pas mal. Plutôt grande et fine, avec un drôle de truc sur la tête qui lui fait comme des faux cheveux rouges.

Je la lance sur les chewing-peintures. Elle me dit qu’elle fait ça au mois d’août, parce qu’avec la chaleur, les chewing-gums se décollent plus facilement. Elle les récupère avec une raclette de maçon et les retravaille ensuite, directement  sur des planches de bois, en les diluant avec sa salive.

Elle me parle ensuite d’une tribu d’Afrique qui utilise la salive pour préparer leur nourriture. Elle me dit que la salive, c’est primitif, qu’elle a renversé la technique de la peinture classique parce qu’elle récupère la matière picturale pour l’utiliser à même la palette, que les couleurs des chewing-gum, c’est vachement pop. 

J’aperçois J-B à l’autre bout de la pièce qu’est en train de draguer une fille avec des cheveux bleus. Il me fait un clin d’œil de loin.

Les cubis et les assiettes de cacahuètes sont vides. Tout le monde commence à quitter les lieux.

Je vais pour partir moi aussi, mais la nana des chewing-peintures m’intercepte et me demande si on va chez elle ou chez moi. Je réponds chez moi.

On traverse la ville sans se dire grand-chose.

Arrivé chez moi, on se met à poil.

En montant sur ma mezzanine, elle jette un œil à ma bibliothèque et me demande si j’aime la littérature féministe – parce que j’ai des bouquins de Despentes et Angot. 

On se retrouve au lit. Elle a pris ma main et la guide sur son sexe tout en me faisant le descriptif oral : le contour de sa vulve, les grandes lèvres, les petites lèvres, le clitoris. Elle s’y attarde en ponctuant ses commentaires de gémissements.

Ca dure un moment. Elle m’a dit d’abord : « Doucement… doucement… », comme si j’étais brutal. Mais maintenant c’est elle qui s’excite comme une folle et c’est moi qui dois suivre jusqu’à obtention totale de son orgasme.

Après cette performance, je tente une molle pénétration avec préservatif flasque mais abandonne rapidement. Son orgasme m’a coupé l’envie. Elle n’a pas l’air vraiment déçue. On s’endort rapidement, côte à côte.

Le lendemain matin, elle a le réveil super speed. Elle veut du café. J’en prépare et on en boit chacun une tasse.

On a pas mangé grand chose hier soir. Elle a les intestins qui se mettent à gargouiller et va aux toilettes.

De jour, sans son truc rouge sur la tête, elle n’a plus trop l’air de rien.

On a pas grand chose à se dire. Alors elle part rapidement.

Une fois qu’elle est partie, je vais dans la salle de bain pour me mettre de l’eau sur la gueule. Ca sent l’odeur de sa merde.

 

 

 

 

« J’ai pas l’impression d’être vraiment amoureuse de lui, mais, tu vois, c’est comme une peur atroce de me retrouver seule, de manquer d’affection. Je pourrais le quitter si j’étais amoureuse de quelqu’un d’autre, ça oui, bien sûr. Mais rien qu’à l’idée de me retrouver seule… J’ai besoin de dormir avec quelqu’un, il me fait du bien, il me sert dans ses bras. Je pourrais pas m’endormir moi, si personne me serrait dans ses bras. C’est pas tellement une question de sexe. D’ailleurs, je l’ai déjà trompé plusieurs fois, mais plus pour relancer la mécanique avec lui que pour autre chose, en fait, tu me connais. Et puis, lui, tu vois, il a l’air très froid, comme ça, mais il est très tendre, avec moi. Je sais pas si je peux dire que je sais vraiment ce que c’est que l’amour, mais, en tout cas, j’ai l’impression d’être super fragile, à ce niveau-là… »

Les platanes de la place de Lenche commencent à peine à faire des feuilles. On est en terrasse et je mange avec ma sœur. Elle, une salade à l’italienne, moi, une côte de bœuf avec des frites.

C’est la Saint Valentin.

« Moi je trouve que tu mériterais mieux que lui, que tu pourrais trouver quelqu’un d’autre. Je lui ai jamais rien trouvé, à ce mec. J’ai jamais compris pourquoi tu t’étais foutu avec lui.

- Ouais, mais toi, de toute façon, t’as jamais apprécié les mecs avec qui j’étais. Je me demande si, quelque part, t’es pas jaloux. En fait, tu voudrais que je sois avec un mec qui te ressemble.

- C’est vraiment con ce que tu dis. Mais bon, c’est vrai que je comprends pas pourquoi tu sors toujours avec des mecs comme ça… »

            Elle me dit qu’elle va manger avec lui, ce soir, et qu’il va sûrement lui offrir un bijou. Je nous ressers un verre de vin.

« C’est un peu cucu, mais moi j’aime bien… 

- Ce type, il a l’air de tout prendre au premier degré.

- Tu dis ça mais en fait, tu le connais pas vraiment.

- C’est vrai qu’à chaque fois que je l’ai vu on a pas échangé plus de trois mots…

-  Tu pourrais venir nous voir plus souvent.

-  Je préfère te voir toute seule. »

            Je me ressers un verre de vin.

« T’es allé voir papa récemment ?

- Non.

- Et maman ?

- Non plus. »

            Elle réajuste ses lunettes de soleil.

«  Bon, on se voit aujourd’hui alors profitons-en. Pourquoi tu te maries pas avec ton play-boy-ténébreux-et-sensible, tout intériorisé ? »

            Elle esquisse un sourire et laisse un temps avant de répondre en réajustant à nouveau ses lunettes de soleil :

« Remarque, ça serait peut-être une bonne solution, pour avoir l’impression d’être passé à autre chose… »

            La fin du repas est silencieuse.

Avant de la quitter, je l’embrasse sur la bouche et la sers dans mes bras.

 

 

 

 

Cours Julien. C’est dimanche. Mon éditeur m’a invité pour un après-midi portes ouvertes. Il y a des tables blanches en plastique disposées dehors devant la vitrine de sa librairie.

Il fait beau.

Je me suis assis à une table avec mon verre de sangria.

A côté, il y a une espèce de blonde, la cinquantaine, accompagnée de son petit comité d’admirateurs. Je picole en écoutant vaguement leurs conversations.

Mon éditeur est déjà complètement pété. Il commence à déclamer ses poèmes sur le pas de la porte de sa librairie.  

Au fur et à mesure qu’il lit les feuillets manuscrits qu’il tient à la main, il les déchire, en nous disant que c’est que de la merde.

La blonde, à la table à côté, ça la révolte. Elle le prend en pitié.

Elle se met à crier au scandale, qu’il ne faut pas qu’il détruise ses poèmes, qu’ils sont magnifiques, que c’est un scandale, elle répète. Moi je lui dis de le laisser faire, qu’il fait ce qu’il veut avec ses poèmes.

Un peu surprise, elle me prend de haut et me demande qui je suis. Elle me dit qu’il faut jamais détruire ce qu’on a produit.

Je lui dis pourquoi pas, si c’est de la merde.

Mais elle veut vraiment pas laisser faire. Alors elle se lève.

Je lui dis de le laisser tranquille.  

Lui, pendant ce temps, il y va de plus belle et piétine allègrement ses feuillets, s’essuie les pieds dessus comme sur un paillasson, et demande aux autres de faire de même.

Personne n’ose vraiment. Les gens qui passent évitent plutôt de marcher dessus sans comprendre vraiment ce qui se passe.

Je me lève avec mon verre de sangria à la main et fait mine de piétiner avec lui.

La blonde me demande qui je suis pour me permettre de faire un truc pareil. Je lui demande qui elle est, elle ?

Elle se met à crier qu’elle est écrivain et qu’elle se demande comment on peut se permettre de lui parler comme ça. Je lui dis qu’on s’en fout qu’elle soie écrivain ou autre chose.

Mais elle continue qu’à l’époque elle est passée chez Pivot, qu’elle n’est pas n’importe qui, qu’elle est aussi passée chez Durant, d’ailleurs.

Je lui dis encore une fois qu’on s’en fout.

Une fille se met à prendre sa défense. Du coup, je laisse tomber la blonde et m’envenime avec cette petite brune, qu’est plus jeune et plus jolie.

Elle me traite de présomptueux, me dit que je suis plein d’orgueil.

Pendant ce temps, la blonde est en train d’essayer de convaincre mon éditeur d’arrêter son manège. Il lui propose de lui donner ses poèmes. Elle est d’accord. Elle préfère encore les garder, lui dit qu’elle va les relier, qu’il faut garder tout ça. Du coup il lui refourgue le reste de ses papiers et ramasse les autres par terre pour lui foutre tout dans les mains.

Elle fait mine de remettre les feuillets déchirés dans l’ordre et elle les embarque avec elle.

Moi, je continue de m’embrouiller avec ma nouvelle interlocutrice. Ca a l’air de lui plaire, de me traiter de cynique.

Pendant ce temps, mon éditeur, il se barre avec la blonde. En passant devant moi, il me donne les clés de la librairie et me dit de fermer, quand ce sera fini. L’autre me laisse tomber et je me retrouve tout seul.

Alors je rentre les tables et les chaises et descends le rideau métallique de la librairie avant de rentrer moi.

 

 

 

            Crémaillère, dans un appart, à la Plaine. Y a des cocktails en tous genre.

Je bois des ti’ punch.

La fille qui invite, ce soir, je la connais déjà plus ou moins. C’est la copine d’une copine. Je l’ai déjà vue quelque part.

Elle me lance des regards, mais elle me plaît sans plus.

Y a aussi J-B que j’aperçois de loin.

Et puis, y a cette grande brune qui parle comme un homme, voix grave, intonation, manière, et tout. Elle a débarqué avec une beurette, plutôt mignonne.

Y a de la musique dans le salon, mais pour l’instant, personne ne danse, le quart d’heure côté cuisine se prolonge.

Je propose un ti’ punch à la petite beurette. Elle refuse froidement. C’est la seule fille de la soirée à ne pas boire d’alcool. Elle a l’air de surveiller sa copine. Elle rode dans la cuisine, un peu à distance, tout en observant l’autre qui fait son numéro de drague à pas mal de nanas.

Après m’avoir maté avec insistance, l’organisatrice de la soirée m’aborde. Je lui propose un ti’ punch. Elle accepte mais elle a le hoquet. Alors on se met à discuter sur les moyens efficaces pour arrêter le hoquet. Elle, elle connaît le coup de retenir sa respiration le plus longtemps possible, et puis de boire un verre d’eau à l’envers. Elle essaye les deux techniques. Aucunes des deux ne se révèlent concluantes.

Je lui dis que j’ai une technique infaillible qui consiste à rouler un palot. Elle veut bien essayer.

Je lui dis qu’il faut vraiment rouler un gros palot, que sinon ça ne marche pas, qu’il faut pas le rater, qu’il faut le réussir du premier coup, comme si c’était le premier palot de sa vie. Elle est partante et on s’y colle.

Et on s’y colle sérieusement, avec la langue bien enfoncée dans la bouche l’un de l’autre. Et puis on fait durer, parce que, bien entendu, c’est pas le simple fait de rouler un palot qui arrête le hoquet, mais le fait de contrôler sa respiration, et, sans doute, de tendre le muscle de la langue.

Et puis, elle a l’air d’y prendre un certain plaisir, et de ne pas vouloir s’arrêter en si bon chemin. Elle est concentrée et ferme les yeux.

Quand on se décolle enfin l’un de l’autre, elle me dit tout de suite que j’embrasse plutôt bien et elle en redemande Alors on s’y recolle, et quand on se redécolle, elle a l’air cette fois-ci totalement convaincue.

Et elle aimerait bien embrayer. Mais autour de nous, on a stimulé la curiosité de certains, et surtout de la grande brune qui nous mâtait de loin. Du coup elle vient se renseigner pour savoir si, par hasard, y aurait pas moyen de partager et si on voudrait pas se lancer dans un grand test comparatif.

L’organisatrice de la soirée est partante et s’y colle la première.

Pendant que les deux filles se roulent un palot, j’observe les réactions de la petite brune et du mec de la nana qu’organise.

Quand elles se décollent toutes les deux, apparemment, même si elle s’est donné du mal, la gouine, la patronne de maison semble malgré tout préférer ma technique.

Du coup, la gouine, elle est toute étonnée. Alors elle veut voir ce que ça donne de mon côté, et elle m’empoigne comme un homme et me roule un palot.

En se décollant, elle aussi elle est toute convaincue que j’embrasse plutôt bien.

Alors – alors que J.B. saute sur l’occasion pour s’incruster dans le test comparatif et roule sa première galoche à la patronne –, la grande brune remet ça avec moi, me bloquant contre le mur et forçant le passage pour glisser sa cuisse entre mes jambes.

De l’autre côté, J-B et la patronne commencent à s’embrasser eux aussi.

Ensuite on se lance avec J-B et les deux filles dans un palot à quatre. C’est plutôt technique, parce qu’y a pas de bouche pour accueillir nos quarte langues en même temps. Ca donne une sorte de palot tournant avec échange de langue.

J’essaye de pas me retrouver avec juste la langue de J-B que je reconnais au touché parce qu’elle me paraît plus rugueuse que celles des filles.

Et puis on finit pas se perdre. Mais régulièrement, je continue à me faire alpaguer par l’une ou l’autre des deux filles.

La soirée se prolonge avec de plus en plus de monde qui danse sur le sol du salon qui devient de plus en plus collant à cause des verres qui se renversent.

La fille qu’organise finit par me choper et me fait danser comme un pantin au milieu de la pièce. On se roule encore quelques palots puis elle me prend par la main et m’emmène aux pieds de l’escalier que je m’imagine monter à la chambre.

Je me laisse faire et me demande où a bien pu passer J-B quand on tombe sur le copain de la fille qui fait barrage dans la cage d’escalier.

Ils se lancent dans une petite scène de ménage.

Ca dure un bon moment alors je me rapproche de la porte de sortie.

A ce moment là, y a l’autre couple en crise qui décide de se barrer. La petite brune, en passant, m’ignore cordialement, mais la grande brune me propose de les suivre alors je pars avec elles.

On se retrouve dans la rue tous les trois.

Je fais pas vraiment gaffe à l’itinéraire.

Quand on arrive chez les filles, l’atmosphère ne s’est pas vraiment détendue avec la petite brune, mais la grande m’embarque direct dans la chambre.

J’ai pas le temps de comprendre que l’autre me chevauche déjà pour que le lui bouffe la chatte. Je fais ce que je peux pour suivre le rythme tout en essayant de reprendre mon souffle de temps en temps.                                       

Quand la petite brune rentre dans la chambre, l’autre fait une pause durant laquelle j’en profite pour aspirer une grande bouffée d’air et recracher quelques poils de son pubis. Elle lance à sa copine : « Aller viens ! Fais pas la tête. »

J’ai juste le temps de voir la petite brune s’échapper par une porte dérobée qui doit donner dans une salle de bain, et juste le temps de sentir une capote se dérouler sur mon sexe comme par magie, pour constater que ma partenaire est désormais en pleine chevauchée fantastique sur cette partie raide de mon corps qu’elle utilise comme si elle était absolument indépendante du reste de ma personne.

Et puis je m’aperçois que la porte de la salle de bain par où la petite brune s’est glissée est restée entrouverte, et que, depuis là, elle nous observe, apparemment.

Et, je ne sais pas trop, mais j’ai bel et bien l’impression que la silhouette en question, non seulement nous observe, mais est aussi en train de se caresser, une main au niveau des seins et une autre entre les jambes, et puis même, qu’au fur et à mesure, elle a l’air de prendre plaisir à tout ça, vu que, d’où je suis, je la vois se recroqueviller, plier les genoux et écarter les jambes, un peu comme une grenouille qui nagerait tout en ondulation dans la mare.

Pendant ce temps, l’autre s’active à tel point sur moi que j’ai l’impression que mon sexe va rompre sous son poids, quand, heureusement, lui prend tout à coup un orgasme énorme et monstrueux.

            Ensuite, je profite de la petite mort de la grande brune pour me diriger vers la salle de bain.

            Je me retrouve à poil devant le miroir, la bite en l’air, encapuchonnée de son truc en plastoc, les yeux tout rouges.

Quand je retourne dans la chambre, la grande brune ronfle comme un sonneur.

J’ai du mal à retrouver mes fringue dans l’obscurité. J’en récupère un tas que je pense être à moi.

Quand je referme la porte de la chambre, il me semble distinguer le reflet de la lumière dans les yeux de la petite brune, allongée à côté de sa copine.

J’ai récupère à peu près toutes mes fringues, sauf mon caleçon. Mais j’ai des trucs en plus, dont une petite culotte en dentelle. Je l’enfile à la place de mon caleçon.

Une fois rhabillé, je me retrouve de nouveau dans les rues désertes de la Plaine, un peu paumé, sentant mon sexe serré dans sa petite culotte, sous la lumière bleutée du jour qui se lève.

Occulte héros 2

Commenter cet article

wess 09/02/2010 12:07


j'aime bcp, vraiment , ça te donnes envie de lire encore et encore, tres belle decouverte


wess 09/02/2010 12:06


j'aime bcp, vraiment , ça te donnes envie de lire encore et encore, tres belle decouverte


fifou 24/09/2009 09:25


dis donc t'écris bien toi, on dirait arturo Bandini. J'espère, dans la picole, que c'est moins autobiographique