Occulte héros 5

Publié le par Guillaume Fortin

CINQ

 

Je marche dans les rues désertes, d’un bon train.

Je commence à transpirer dans mes habits alors qu’il fait encore nuit. Parce qu’il fait chaud, bien sûr, et que je marche, mais je crois aussi que je ne me suis pas habillé comme il faut.

Je suis déjà trempé de sueur et je me dis que j’aurais dû prendre une bouteille d’eau.

Je longe les docks où sont entassés des milliers de containers multicolores qui forment des mûrs immenses, presque des immeubles à eux tous seuls. Je suis de grandes avenues désertes. Je passe sous des échangeurs d’autoroute plantés sur des piliers de béton énormes. Je longe des voies ferrées entremêlées les unes aux autres dans un embroglio de rails indémaillable.

Je me demande par où je vais pouvoir quitter la ville à pieds sans emprunter l’autoroute.

Je traverse une passerelle et me dis que je pourrais peut-être passer par là-haut, tout là-haut, au-dessus de la ville, où je vois une colline, me surplombant.

Je traverse un village et m’arrête pour remplir ma bouteille d’eau à une fontaine. Je me dis que c’est un signe. Que j’ai choisi la bonne direction. Que, du coup, il ne va rien m’arriver. Et ça me rassure pas mal.

Puis je reprends la route.

Au-dessus du village, je me retrouve dans une cité, avec des barres d’immeubles immenses. Au loin, le jour se lève sur la mer et toute la ville.

Je continue de monter en gardant mon cap. J’emprunte un petit pont au-dessus d’une voie ferrée et tombe sur un chemin de campagne.

Je longe un petit mur décrépi enserrant des jardins touffus, la végétation cachant des propriétés dont je ne distingue que les toits de tuiles émergeant à peine derrière les grands arbres.

Je me retrouve tout à coup dans la garrigue. Plus de route. Plus de construction. Juste une immense mer de végétation impénétrable.

Et puis, mon cap, tout là-haut, lui, de nouveau visible, comme un phare planté au beau milieu de l’océan.

Je longe un moment la limite, cherchant un passage, mais ne fait que tomber sur des panneaux de voies sans issues.

Puis je longe une carrière, la roche de la colline subitement à vif, coupée en deux. Je me demande qu’est-ce qu’elle peut bien foutre là, cette carrière.

Je fais demi-tour plusieurs fois jusqu’à me décider à affronter l’adversité de front : tout droit à travers les épineux.

J’avance, droit vers mon cap qu’est plus très loin, maintenant, enfin, à vol d’oiseau, ou si j’étais un rat, une souris, enfin, quelque chose qui puisse passer en dessous de tout ça.

Mais il faut que je passe par-là, et même si on me disait que c’est impossible, que, derrière, il y a une falaise, et que ça sert à rien d’y aller, parce qu’après je vais être obligé de rebrousser chemin, j’irais quand même, rien que pour voir par mes propres yeux.

De temps en temps, je tombe sur des petits sentiers qui doivent être des passages pour les chasseurs. Mais comme ils vont un peu dans tous les sens – et bien entendu, pas dans le sens de mon cap – je les emprunte rarement très longtemps, coupant d’une trace à l’autre en zigzaguant comme un voilier tirant des bords face au vent.

Et puis, je commence à m’enfoncer dans un passage de végétation différente.

C’est dans le creux de la colline, un endroit qui doit être plus humide. La végétation y est plus touffue, ce qui ne m’arrange pas parce que les buissons, du coup, sont deux fois plus grands, et que je me retrouve pour de bon à devoir faire la petite souris en rampant à ras du sol.

Je me mets à flipper des chasseurs. Je me dis qu’ils risquent de me prendre pour une bête sauvage.

Dans ces conditions, je me demande s’il vaut mieux faire le moins de bruit possible pour passer inaperçu – mais cela ne risque-t-il pas de me faire d’autant plus passer pour un animal méfiant et apeuré –, ou bien au contraire s’il ne vaut pas mieux faire le maximum de bruit, mais du bruit humain, du genre siffler la Marseillaise, par exemple – ça doit leur plaire, ça, aux chasseurs, je me dis –, ou encore rigoler à gorge déployée, comme il dit qu’il faut faire, Belmondo, dans L’As des As, quand t’es seul dans la forêt et que t’as peur, il paraît que c’est ceux qui t’observent qui se mettent à avoir peur à ta place, du coup, vu que toi t’as l’air d’être plutôt à l’aise.

Je n’opte finalement pour aucun de ces choix et tente simplement de me mettre dans la peau d’une souris plutôt que dans celle d’un sanglier – ils ne tirent pas sur les souris, je me dis, les chasseurs.

Et puis, si ça se trouve, ce n’est même pas la période de la chasse, j’en sais rien. En fait, sûrement pas.

Finalement, ça semble faire son effet, cette transmutation, parce que, non seulement je me fais pas tirer dessus, mais, en plus, je me débrouille assez bien dans ma peau de petite souris et je sors assez vite de la jungle pour retrouver la garrigue.

Un peu plus loin, je tombe de nouveau sur un endroit étrange. Là, y a encore un îlot de végétation différente sur plusieurs mètres.

Cette fois-ci, rien d’infranchissable. Non. C’est juste un grand carré de terre à nu, de la forme d’un champ cultivé, avec, parsemées de-ci de-là, des touffes de grandes herbes complètement sèches.

Et dans ce nouveau paysage, y a un phénomène vraiment bizarre qui se produit. Après chaque pas que je fais, y a un drôle de bruit comme si des bêtes sautaient dans les herbes tout autour de moi. Pas des grosses bêtes, sinon je les verrais. Mais des bêtes quand même, ou en tout cas des trucs qui bougent. Et pas des trucs invisibles, ou microscopiques non plus, sinon je les entendrais pas. Et puis, ces trucs, ils doivent me regarder. Et puis ils doivent être sacrement malins, parce qu’à chaque fois que je m’arrête de marcher, je ne vois ni n’entends rien qui bouge, c’est le silence total.

Je vérifie en faisant bien attention. Aucun doute possible, y a bien des trucs qui me narguent dans les herbes. C’est impressionnant de synchronisation. Je suis arrêté : c’est le silence le plus total. Je fais un pas et : « splitch ! », c’est la débandade tout autour. Mais la débandade synchrone : « splitch ! », et c’est de nouveau le silence.

Alors, je fais deux pas et m’arrête net : « splitch ! », « splitch ! », et ça s’arrête net. Un pas, puis deux pas rapides : « splitch ! », « splich-splich ! ». Cinq pas lentement : « splitch ! », « splitch ! », « splitch ! », « splitch ! », « splitch ! ». Cinq pas rapides puis deux lentement, pour les surprendre : « splitch-splitch-splitch-splitch-splitch ! », « splitch ! », « splitch ! ».

Je me dis que j’ai affaire à des trucs sautants vraiment malins et c’est un peu rabaissant de ne pas arriver à trouver un stratagème pour réussir à les débusquer. J’ai beau me mettre à courir subitement comme un fou puis à m’arrêter net : « splitch-splitch-splitch-splitch-splitch… »,  impossible de voir le moindre être vivant sortir la tête de ces satanées touches d’herbe.

C’est peut-être des sauterelles ou des grenouilles. C’est des trucs quand même assez gros. Mais y a pas d’eau du tout par ici. Peut-être que c’est pour ça qu’elles se planquent en attendant la saison des pluies.

Enfin, je ne le saurai jamais parce qu’à cause de tout ça, j’en ai perdu mon cap et il faut que je le retrouve.

Ah, le revoilà, légèrement à bâbord. Rectifions le tir.

Juste au pied de la dernière butte avant d’atteindre le sommet, y a un grand plateau de végétation, dominant la ville, constitué de garrigue, d’anciennes cultures à l’abandon, et puis de champs de sacs plastique à perte de vue.

Il y a aussi des arbres rangés de façon rectiligne, de variétés pas vraiment communes dans ce paysage de maquis : des sapins, des cèdres, des hêtres, des trucs dans le genre.

Je me trimbale un peu dans cet étrange jardin, quand je tombe sur une bête, bien réelle, cette fois-ci. C’est un oiseau, un genre de faisan, qui se balade tranquillement juste devant moi.

Il n’a pas l’air très sauvage, d’ailleurs je marche derrière lui un bon moment, et je crois que si je voulais lui sauter dessus pour l’attraper, je n’aurais aucun mal.

En même temps, si je voulais vraiment le bouffer, je ne sais pas trop comment il faudrait que je m’y prenne.

Il faudrait déjà sûrement faire un feu pour le cuire. Et si je me mets à faire un feu dans la garrigue, les pompiers vont me tomber dessus.

Un peu plus loin, je croise encore toute une famille de perdreaux qui se baladent à quelques mètres de moi, sans avoir l’air de se soucier d’un éventuel coup de fusil. J’ai même l’impression qu’ils me narguent un peu. Je suis obligé de me mettre à courir à toutes jambes derrière eux pour les voir enfin s’envoler, de mauvaise grâce.

Un peu plus loin, je découvre des grandes cuvettes remplies d’eau et des écuelles avec des graines. A boire et à manger pour tout le monde. Je comprends mieux le tempérament placide des volatiles que je viens de croiser. Je me dis que, finalement, les chasseurs ne doivent pas être si méchant que ça.

En sortant du jardin, je tombe sur une route goudronnée qui monte tout droit vers mon cap. Je commence à l’emprunter tout en ne me sentant pas très à l’aise, ainsi à découvert.

Un peu plus loin, j’entends arriver derrière moi le ronron d’un moteur. Je me retourne et je vois un camion de pompiers. Je me précipite sur le bas-côté et me planque pour les laisser passer sans qu’ils me voient.

Le camion passe sans manifester la moindre hésitation. Je suis rassuré, mais décide de repartir en coupant à travers champs afin de ne pas risquer de retomber sur eux et de me faire embarquer.

Je grimpe la colline à même la roche et me retrouve au pied d’un grand mur de barbelés encerclant tout un tas d’antennes qui émettent un drôle de bruit de champs électromagnétiques. Je me demande si les grillages sont électrifiés.

D’ici, je vois les collines se succéder les unes aux autres à perte de vu.

Au loin, vers la gauche, une immense usine recrache ses fumées dans le ciel d’un bleu limpide.

Je me lance par un petit chemin bifurquant dans une forêt de pins. J’arrive au fond d’un vallon, où je m’arrête pour manger. Je sors de ma poche un morceau de pain rassis avec des vers.

La chaleur est étouffante, je marche encore dans la garrigue avant de déboucher sur un lotissement.

Je me sens un intrus dans le décor. Les seules personnes que je croise ont des têtes de chien et aboient sur mon passage sans me dire un mot.

Je finis par me faire arrêter par une voiture de police. Les deux flics et leurs têtes de chien sont dans un pick-up jaune vif avec un énorme gyrophare rouge sur le toit.

Ils me disent que c’est interdit de se balader par ici, que je ferais mieux de rentrer chez moi, que je n’ai rien à foutre ici. Puis leur tête de chien commence à m’aboyer dessus, alors je sors du lotissement en courrant.

Je me retrouve sur une route sans trottoir. Je me mets à marcher en plein milieu en espérant qu’il n’y ait pas de voiture.

J’arrive dans un village et décide de m’y arrêter.

Les rares personnes que je croise me regardent de travers.

Je m’apprête à repartir, quand je vois de nouveau passer la voiture des deux flics qui ralentissent devant moi pour bien me faire comprendre que je ne suis pas le bienvenu, et que j’ai pas intérêt à les recroiser quand je serai de nouveau hors-la-loi.

Je reprends la grande route puis bifurque pour emprunter un petit chemin longeant des champs cultivés en direction de mon cap.

En même temps, comme je connais pas l’itinéraire exact pour y parvenir, c’est tout un périple. Il faut que je fasse demi-tour plusieurs fois à cause des sens interdits.

Et puis le soleil me tape vraiment sur la tête. Il faut que je trouve d’urgence un coin à l’ombre pour ne plus avoir une seule parcelle de mon corps exposée à ce feu intense qui me canarde le cerveau depuis le lever du jour.

En attendant de trouver de l’ombre, je me verse de l’eau sur la tête en abondance. Mais du coup, ma bouteille se retrouve presque vide.

J’enlève mon tee-shirt pour me le mettre sur la tête où je sens que c’est là que ça se passe le moins bien. En même temps, me retrouvant torse nu, je me rends compte que c’est toute ma peau qui en peut plus de cette foutue chaleur.

J’arrive au pied d’une colline qui ressemble à un gigantesque tas de cailloux.

Là, y a un arbre à moitié sec qu’a pas beaucoup d’ombre à offrir, mais c’est déjà ça. Je me glisse dessous et me dis que je ne vais plus bouger de là jusqu’à la tombée de la nuit.

J’aimerais bien monter au sommet de cette colline de cailloux mais elle est inondée de soleil, comme tout le reste de la planète. Je me dis que je retrouverai peut-être la force et l’envie de la gravir un peu plus tard, au crépuscule, par exemple.

Et je reste un peu sous cet arbre rachitique. Mais comme j’ai soif et que ma bouteille est vide,  je me dis qu’il faudrait peut-être que je retourne la remplir à la fontaine du village. C’est sûrement parce que je suis déshydraté que j’ai cette étrange sensation de frissons sur toute la surface de ma peau. Donc, il me faut vraiment de l’eau autant que de l’ombre.

Je ne suis pas très loin. Ca m’a paru long à l’aller, à cause du soleil, et parce que je connaissais pas l’itinéraire. Mais maintenant ça sera plus rapide en prenant les raccourcis que j’ai repérés en venant. Et puis, je peux laisser mon sac et prendre que ma bouteille. Et puis, finalement, en marchant, ça m’inquiète un peu moins cette étrange sensation qui me parcourt tout le corps, là, assis, à attendre comme un con de mourir desséché.

D’où je suis, en direction de l’usine, il y a aussi des habitations visibles. Mais c’est encore des lotissements. C’est pas sûr que je puisse trouver de l’eau par-là ou des magasins pour en acheter. Je connais pas. J’ai pas trop envie de faire le chemin pour rien.

Au moins, en sens inverse, je sais ce que je trouverais.

Je retourne au soleil, torse nu, tee-shirt sur la tête et bouteille d’eau vide à la main, quand, au loin, je vois arriver le pick-up de Starsky et Hutch.

Je fais demi-tour et descends un peu plus bas, de l’autre côté du tas de cailloux géant.

Je m’installe sur ce terrain légèrement en hauteur orienté face aux usines fumantes.

Dans les lotissements, juste en bas, ils ont tous allumé leur jet automatique pour arroser leur pelouse. Je me dis que je pourrais peut-être sonner à un portail et demander de l’eau.

Dans le premier jardin devant lequel je passe, y a un mec, dehors, torse nu, en slip, avec des grosses moustaches, en train d’arroser les plantes avec son gros tuyau. Lui, c’est sûr, je ne vais pas lui demander de me donner de l’eau.

Ensuite, y a plusieurs jardins sans personne dedans.

Après, je tombe sûr une mémé avec son caniche en train de rentrer chez elle. En me voyant arriver derrière elle, elle se précipite pour ouvrir son portail tout en appelant son chien, tout en refermant le portail à clé derrière elle, tout en se précipitant jusqu’à la porte de chez elle, ouvrant la nouvelle porte tout en appelant son chien, tout en refermant la porte derrière elle, jusqu’à ce qu’elle soit enfin arrivée, porte après porte, sas après sas, dans une sorte de pièce blindée, au sous-sol de la maison, équipée juste d’un fauteuil, d’une télé, et d’une panière pour le chien.

Dans le jardin suivant, une quadragénaire, blonde décolorée, est allongée sur son transat en plastique blanc. Je sonne au portail.

C’est d’abord un gros chien noir sorti de nulle part qui vient me cracher ses aboiements au visage. Puis la quadragénaire vient à son tour jusqu’au portail en me souriant largement tout en remettant en place ses seins dans son soutien-gorge.

J’ai du mal à lui expliquer ce que je veux à cause des aboiements du chien.

Après mes explications elle me dit : « Oui-oui, bien sûr… », en me prenant la bouteille des mains à travers la grille, tout en continuant à me sourire largement et à recaler ses gros seins dans son haut de maillot un peu trop petit.

Et puis elle va au tuyau d’arrosage – avec son chien qui la suit et qui lui sent le cul quand elle se baisse –, et elle galère un peu pour remplir la bouteille à cause du pommeau de douche qu’elle maîtrise pas aussi bien que son mari moustachu en slip.

Et quand elle revient et qu’elle me rend la bouteille, elle me dit : « Et, vous faites quoi par ici ? Vous vous baladez, tout seul ? » Et sans me laisser le temps de répondre elle rajoute : « Vous m’avez l’air bien fatigué. Vous voulez pas un petit remontant, plutôt que de l’eau ? ».

Je lui dis : « Non-non, non merci. » et son chien se remet à aboyer.

De retour sur le terrain vague juste en face de l’usine aux cheminées fumantes, je m’installe dans mon drap, à même le sol, dans les herbes sèches.

Je me sens bizarre. Et puis, le fait qu’il ne fasse pas nuit m’empêche de dormir. Alors j’attends en me disant que ça ira mieux quand  il fera complètement noir.

Mais le soleil tape toujours aussi fort alors je me découvre. Puis je me recouvre à nouveau intégralement avec mon drap, pour me protéger des moustiques. Mais, comme ça, je crève de chaud, vu que, déjà, il fait chaud en dehors et qu’en plus j’ai chaud à l’intérieur de moi-même, d’avoir emmagasiné toute cette chaleur.

J’ai besoin de la recracher, cette chaleur, mais quand je la recrache dans mon drap, ça fait comme une bouilloire qui serait encore sur le feu sans plus une goutte d’eau dedans.

Du coup, j’enlève le drap histoire de ne pas étouffer. Mais en restant comme ça, ça commence vite fait à me gratter de partout et les vrombissements me rendent dingue, parce que je sais que ces enfoirés de moustiques ils sont capables, quand je suis à découvert, d’atteindre leur but à chaque fois.

Alors je me remets sous le drap et je crève à nouveau de chaud, sauf que, en plus, cette fois, je me gratte de partout et me retourne dans tous les sens, ce qui accentue encore la température à l’intérieur de la bouilloire asséchée.

Du coup, j’enlève une nouvelle fois le drap.

Mais je n’arrive pas à dormir à cause des attaques de moustiques.

Et j’ai froid tout à coup.

Je me lève, range mes quelques affaires et me remet en route, tout droit en direction  de l’usine.

Je commence à zigzaguer dans toutes les directions, parce que, toute cette zone habitée autour de la ville, c’est un putain de foutoir de petites impasses, de rues avec des ronds points allant dans tous les sens, de grillages brimant mes envies de raccourcis pour rentrer au plus vite.

Du coup, j’escalade les grillages, passe d’une rue à l’autre à travers les plates-bandes décoratives, change de direction pour éviter les grands axes, me retrouve dans plein de culs-de-sac à la con, change de direction, tant pis, reviens sur mes pas, hésite à passer carrément par les jardins, mais ne le fait pas par peur des chiens, me demande ce que je fous là, recommence à avoir sacrément chaud alors qu’il ne doit même pas être huit heures du matin, repère une petite forêt dans un pâté de maison, me dis que je pourrais aller m’y abriter toute la journée, me recroqueviller sous les buissons comme une bête traquée, parce que je n’ai pas assez dormi, c’est évident, ouais, mais tu vas crever de chaud, putain, on est en plein mois de juillet, tu n’y arriveras jamais, de toute façon, faudrait passer par les grandes routes, ou te retrouver encore bloqué, ça y est, regarde, tu es encore bloqué par un putain de lotissement, et puis qu’est-ce que tu vas y foutre, dans ta putain de forêt à y passer la journée sans rien faire, mais merde ! Qu’est-ce que tu fous là, connard !

Je suis assis par terre, sur le bord de la route, transpirant comme un bœuf, face à une petite maison individuelle, et je chiale.

Et je chiale comme ça un bon moment, jusqu’à ce qu’il y ait des gens qui sortent par l’escalier du premier étage, une famille, le père, la mère et les deux enfants.

Je change de position pour leur tourner le dos et je me retrouve face au soleil qui vient juste de se lever et qu’est énorme, à l’horizon.

Et je continue de chialer – mais au moins ils ne me verront pas, ces connards.

Face au soleil, toujours chialant comme un con, je pense à ma mère. Je pense à ma mère comme elle était sur une vieille photo, ces photos des années soixante-dix qui donnaient des couleurs jaune-orange.

Ma mère, avec ses longs cheveux blonds ondulés, le teint doré, souriante, et je vois son visage, là, comme il était, exactement, sur cette photo, en plein milieu du soleil, qu’est en face de moi, énorme, avec toute sa chaleur, déjà, de bon matin, alors qu’il doit même pas encore être huit heures.

Je me lève et je commence à marcher de nouveau sur la route.

Au même moment, la petite famille se casse en bagnole. Peut-être qu’ils vont vers la gare. Ils ont l’air de partir en vacances. Je pourrais leur demander de m’amener.

A la gare, j’achète un billet pour Marseille. J’attends le train.

Le train arrive. Je monte dans le train. Le train roule jusqu’à Marseille.

Le train arrive à Saint Charles. Je descends du train et sors de la gare. Je traverse la rue  

et rejoins la maison de ma mère.

Je sonne à l’interphone. La porte s’ouvre. Je monte les escaliers jusqu’au deuxième étage. La porte de l’appartement est ouverte.

La télévision est allumée. Ma mère est assise sur son fauteuil, face au téléviseur.

Je m’assois sur une des chaises du salon de manière à pouvoir observer ma mère, de profil.

Elle marmonne des trucs dans sa barbe.

Le volume du téléviseur est très fort. Trop fort.

Je lui dis : « C’est moi, maman. »

Elle ne me répond pas.

Je lui dis : « Maman, c’est moi. »

Elle se tourne sans avoir l’air de me reconnaître, et elle fait, en remuant la tête : « Ah… oui… oui… », et elle se remet à regarder la télévision et à marmonner des trucs dans sa barbe. 

Elle semble avoir vieilli. Avoir vieilli prématurément.

Le décor, lui, n’a pas changé depuis des années, depuis qu’on habitait là, avec mon père et ma sœur.

Il y a toujours le même papier peint des années soixante-dix. Toujours les mêmes fauteuils. Les mêmes cadres accrochés au mur.

Je l’entends marmonner ses trucs malgré le volume du téléviseur.

Maman, arrête de parler toute seule, s’il te plaît.

Je lui dis : « Maman, c’est moi. ». Elle me répond : « Ah… oui… oui… », et baisse le volume du téléviseur.

Elle me dit : « Vous voulez manger là, j’ai de quoi préparer un lapin ? On peut manger ensemble, si vous voulez, parce que je suis toute seule, le midi, mon mari rentre tard, le soir, vous comprenez, il travaille. Et puis les enfants sont à l’école. »

Et elle recommence à marmonner des trucs incompréhensibles dans sa barde.

Oui, je veux bien rester manger avec toi, maman. Mais arrête de parler toute seule, s’il te plaît.

Elle va dans la cuisine. Je l’accompagne.

Elle sort un lapin en barquette du frigo et commence à préparer des trucs pour le cuisiner tout en continuant à parler toute seule.

De temps en temps, elle regarde par la fenêtre de la cuisine.

Elle me demande si j’ai envie de boire quelque chose et elle me sert un pastis. J’en bois un peu et ça me donne mal au ventre.

Je vais aux toilettes.

Je m’assois sur la cuvette et attends.

J’ai mal au ventre. J’entends ma mère qui parle dans la cuisine. Je ne comprends pas ce qu’elle dit.

Maman, arrête de parler toute seule, s’il te plaît. Maman, je compte jusqu’à cinq et tu arrêtes de parler toute seule : « Un… deux… trois… quatre… ».

Je sors des toilettes sans avoir rien fait.

Ma mère, dans la cuisine, continue de parler toute seule. Le lapin est en train de cuire dans la casserole.

Je ne vais pas rester.

Je suis en train d’embrasser ma mère quand le médecin arrive.

Il me dit : « Vous ne restez pas pour manger ? »

Je lui réponds : « Non, je ne peux pas. »

Il me dit que je devrais passer voir ma mère plus souvent.

Je ne lui réponds pas et m’en vais.

En partant j’entends ma mère se remettre à parler toute seule, et le docteur lui répondre, tout naturellement, comme si elle était en train de lui parler, à lui, de lui dire des choses tout à fait cohérentes.

Dans la rue, je me retourne et je vois ma mère qui regarde par la fenêtre de la cuisine.

 

 

 

Chez moi, je ferme tous les volets et fais couler un bain.

Peut-être qu’il faudrait que je mange.

Je me mets dans mon bain et lutte pour ne pas m’endormir, parce que j’ai peur, si je m’endors, de glisser dans l’eau et de ne pas me réveiller, et de me noyer comme un con dans ma baignoire.

Mais il y a quelque chose qui m’attire vers le fond, un courant.

En même temps, en surface, l’eau est relativement calme.

Et puis je flotte, comme si j’étais allongé dans un fauteuil.

D’ailleurs, je vois arriver au loin mon père et Simone dans des fauteuils gonflables bleu et rose, ramant avec leurs mains, tout en se faisant bronzer.

Moi, je pense qu’ils viennent pour me voir.

Pas pour me sauver, parce que je me sens pas en danger.

Je me dis juste qu’au moins, ils vont faire attention à moi.

Mais non, ils passent à côté sans me calculer.

Et puis l’eau commence à s’agiter un peu. Et moi je commence à avoir un peu plus froid, à cause du vent qui se lève. Du coup, je sais pas trop comment – tout naturellement, en fait –, je me retrouve sous l’eau.

Au départ, ça me fait un peu flipper, parce que je me dis que je vais me noyer, qu’il va falloir que je remonte à la surface pour respirer, quand même.

Mais en fait, non. Je me rends compte que ce n’est pas la peine. Je ne le savais pas, mais je peux respirer sous l’eau.

Je nage vers les profondeurs, comme si j’étais en train d’essayer de m’enfoncer dans les draps de mon lit pour avoir plus chaud.

Mais j’ai bel et bien l’impression que l’eau est d’autant plus froide que je m’enfonce dans l’obscurité de la mer.

Quand j’arrive tout au fond, il fait vraiment froid et sombre, et il y a plein d’insectes bizarre qui marchent sur le sol de la salle de bain.

Des cafards, des menthes religieuses, des sauterelles et des criquets.

Du coup, j’essaye de remonter vers la surface, mais j’ai du mal. Je distingue pourtant, au loin, un filet de lumière, mais je nage en faisant du surplace.

Je commence à me débattre dans tous les sens, pour essayer de remonter, parce que j’ai l’impression d’étouffer.

J’ai foutu de l’eau partout dans la salle de bain et je me caille.

Je sors de l’eau et me sèche.

J’ai des frissons et des crampes. J’ai envie d’aller me coucher et je ne sais plus si on est en hiver ou en été parce que j’ai l’impression d’avoir froid et chaud en même temps.

Du coup, dans mon lit, j’essaie de m’emmitoufler au maximum dans mes draps pour me réchauffer.

De m’endormir dans l’eau froide, ça m’a vraiment donné mal partout. J’ai l’impression d’avoir la grippe, un truc comme ça. Est-ce qu’on peut attraper la grippe en été ?

En même temps, je ne comprends pas, parce qu’il y a un soleil de plomb au-dessus de moi.

D’ailleurs, je suis en train de chercher un arbre pour me protéger. Mais putain, pas un arbre à des kilomètres à la ronde.

Je marche sous le soleil et j’ai froid.

Enfin, pas froid, mais des frissons.

J’ai plutôt chaud, en fait, et je transpire à max. Mais j’ai quand même des frissons. Peut-être la fièvre. Ca doit être à cause de ma baignade dans la mer. Quelle idée, aussi, de se baigner en plein milieu de la mer. Elle est plus froide, au large.

Et puis, y a toujours ce bruit de moustiques au-dessus de ma tête. C’est pour ça que je transpire. Parce que je suis obligé de m’emmitoufler à max dans mes draps. En même temps, j’ai peur de me noyer. Du coup, il faut que je remonte régulièrement à la surface pour reprendre de l’air. 

Je sais que j’ai perdu Simone et mon père, et ça m’inquiète. Qu’est-ce que j’ai bien pu en faire. Ils ont dû être emportés par la tempête, il faut que je les retrouve.

Je pars avec mon drap sur la tête, pour me protéger du soleil, à la recherche de mon père et de Simone, perdus quelque part, sur leurs fauteuils gonflables, bleu et rose.

Derrière un arbre, tout maigre, je trouve mon père dans un berceau.

Je ne sais pas trop ce qu’il faut que je fasse. S’il faut que je le prenne dans mes bras. Mais il n’a pas l’air de pleurer. Alors je le laisse là, et repars.

Je suis dans mon lit, trempé de sueur.

J’ai faim et je sens qu’il faut que je mange quelque chose pour reprendre des forces avant de me rendormir. Mais dans mon bol de petit déjeuner, il y a un mélange étrange avec du lait et des insectes : des cafards, des menthes religieuses, des sauterelles et des criquets.

En même temps, je sens bien qu’autour de moi on me demande de le manger. Il faut que je me force un peu. Mais c’est vraiment pas facile d’avaler ce truc. Je croque les insectes. Ca me donne envie de vomir.

Je me lève de mon lit et je vais jusqu’aux chiottes. Je me mets deux doigts dans la bouche pour me faire vomir, mais je n’arrive va à régurgiter le mélange étrange que je viens d’avaler, parce que les pattes des insectes sont pleines de crochets qui se coincent en travers de ma gorge.

Je suis obligé de tirer tout ça à pleine main pour arriver à me l’extirper du fond de la gorge et le jeter dans la cuvette.

Je tire la chasse d’eau.

J’ai vraiment très chaud. Je décide de prendre à nouveau un bain. Mais dans ma baignoire, il y a encore plein de ces satanés insectes. Ils essaient de se barrer en montant sur les rebords mais ils glissent sur les parois blanches et lisses, et redescendent à chaque fois au fond.

Je me demande s’il faut que je les aide à sortir.

Et je retourne me coucher sur mon matelas gonflable, en plein milieu de la mer.

Je ne peux plus bouger. Il y a vraiment trop de soleil. 

Maman, arrête de parler toute seule, s’il te plaît. Je ne peux pas me boucher les oreilles.

J’irais bien boire une bière, quelque part. De toute façon, je ne peux plus rien vomir, parce que je n’ai rien mangé.

Il y a plus que de la bille qui coule dans la cuvette des chiottes. Même si, de tirer la chasse, ça me fait du bien.

J’ai retrouvé Simone. Elle a mon père dans ses bras.

Je suis obligé de me recroqueviller dans mes draps. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai des courbatures, une pointe au cœur énorme qui me réveille violemment.

Maman, arrête de parler toute seule, s’il te plaît.

C’est la transpiration, surtout.

Et puis, ce n’est pas si facile que ça de dormir, dans une baignoire, avec tous ces insectes qui remontent des tuyauteries.

Et cette eau, froide et profonde, et sombre, au beau milieu de la mer.

Maman, s’il te plaît, arrête de parler toute seule. S’il te plaît, maman, je compte juste qu’à cinq, et tu arrêtes de parler toute seule : « Un… deux… trois… quatre… » 

 

 

 

La clarté du soleil passe à travers les persiennes formant des stries d’ombre et de lumière sur les murs blancs de l’appart.

Je compte jusqu’à cinq et je me lève : « Un… deux… trois… quatre… », je me lève.

En allant pisser, je me regarde dans le miroir de la salle de bain sans allumer la lumière.

Je m’assois sur la cuvette.

Sur le sol, il reste encore de l’eau qui n’a pas tout à fait séché.

Je pense à cette photo de ma mère, cette photo où elle est jeune et souriante, cette photo des années soixante-dix, pleine de soleil.

Je sais que je l’ai quelque part. Je sais que c’est moi qui l’ai gardée et rangée quelque part.

En passant dans la cuisine, je prends deux yaourts dans le frigo que je mange d’affilée. Ca me donne envie de chier, alors je retourne aux toilettes.

Elle doit être dans un carton.

Je pense savoir lequel : dans le placard, le carton fermé que je trimbale sans l’ouvrir à chaque déménagement.

Ca me fait du bien de chier. Même si, après, ça me brûle un peu le cul. Comme quand j’étais petit, ça me brûlait tout le temps le cul après avoir chié. J’avais l’impression d’avoir jamais fini. J’allais voir ma mère en pleurant, sans oser remonter mon pantalon parce que je pensais que je n’avais pas fini, à cause de la sensation de brûlure.

Elle me faisait attendre dans ses bras en me disant : « T’inquiète pas, ça va passer ». Et puis ça passait, c’est vrai. Alors je pouvais remonter mon pantalon.

Dans le carton, il y a plein de choses. Des cahiers d’école avec de fautes d’orthographe soulignées en rouge. Des photos de familles de toutes les époques. Plein d’objets hétéroclites tous liés à un souvenir précis : le mécanisme d’une boîte à musique démontée pour en découvrir le mystérieux fonctionnement – une manivelle miniature reliée à un petit rouleau cranté faisant tinter, en tournant, les lamelles de la plaque métallique en forme de minuscule piano à queue ; l’intérieur, désossé, d’un ancien réveil à aiguilles, lui aussi démonté pour en découvrir les rouages intimes, mais jamais remonté par la suite, à cause de la complexité de tout ce réseau de ressort et de minuscule visses et boulons ; un masque mexicain, ou indonésien – je ne sais plus – et sensé éloigner les mauvais esprits, cassé en haut de l’oreille droite, à cause d’une dispute avec ma sœur au sujet de l’appartenance de ce masque-ci – au fait, celui-là est-il vraiment le mien, ou bien est-ce l’autre, celui que ni moi ni ma sœur ne voulions parce qu’il faisait trop peur ; et puis un masque de plongée.

Et puis au fond du carton, la photo de ma mère, jeune et souriante, le visage plein de soleil, avec, malgré tout, quelque part, déjà cette faille au fond du regard, déjà cette fêlure perceptible au coin des yeux et du sourire.

J’ouvre les volets de la cuisine. Je ne sais pas quelle heure il peut être parce qu’il y a dû avoir une coupure d’électricité et tous les trucs qui me donne l’heure chez moi clignotent sur un horaire du matin.

Impossible, vu la luminosité dehors. Ca doit plutôt être la fin de l’après-midi, quelque chose comme ça.

Je me dis que je ne me suis pas encore baigné dans la mer, cette année. C’est dingue, quand même, d’habiter à Marseille et de pas encore s’être baigné en plein mois de juillet.

Je me demande si je pourrais toujours mettre mon masque de plongée. S’il est pas trop petit, maintenant. Je retourne le chercher dans le carton que j’ai déjà soigneusement refermé. Je rouvre le carton, récupère le masque et l’enfile. Ca me serre un peu, mais ça à l’air d’aller.

Je vais me regarder dans le miroir de la salle de bain et il me prend un fou rire parce que j’ai vraiment une tête de dingue, comme ça, l’air de pas avoir dormi depuis des jours, le visage tout rétréci dans mon masque, et le nez complètement écrasé contre la vitre.

Mais ça marche. Quand je souffle ou que j’aspire à l’intérieur, il n’y a pas de fuite. Je décide d’aller me baigner.

Je prends un petit sac à dos et y mets une bouteille d’eau, mon masque et une serviette. J’enfile un fute et une chemise et je sors.

Dehors, il y a beaucoup de soleil, beaucoup de gens, beaucoup de lumière, beaucoup de voitures. J’ai pas envie de prendre le bus. Même s’il fait chaud, je préfère marcher. Jusqu’à Malmousque.

Je contourne le Vieux Port, passe devant le Pharo, longe la corniche.

Aux Catalans, sur la plage, il y a un monde dense comme sur une plage de la côte d’azur.

Je continue de marcher en direction du Vallon des Auffes. La mer est belle. Une mer d’été, avec juste des petites vaguelettes.

Je descends au petit port de Malmousque. Je sais que je dois connaître des gens parmi tous ces corps dévêtus allongés sur les rochers blancs ou barbotant dans l’eau entre la rive et la petite île, juste en face, à cinquante mètres à peine. Mais je fais pas gaffe. Je n’ai qu’une envie, me baigner.

Je me déshabille et plonge avec mon masque à la main.

L’eau est bonne. Juste ce qu’il faut pour ne pas sentir de choc. Tout mon corps se délasse en une seconde.

J’enfile mon masque, crache dedans et je commence à nager la tête sous l’eau.

Il y a, ici, d’abord, un long banc de sable qui donne encore plus de clarté à la transparence lumineuse de l’eau. Je remonte à la surface pour respirer, puis replonge. Je suis étonné de voir autant de poissons.

Je descends au fond où l’eau est un peu plus froide, et poursuit deux gros sars qui nagent mollement. Ils n’ont pas l’air farouche.

C’est assez fatiguant de retenir sa respiration et de devoir ressortir à chaque fois la tête pour respirer à la surface.

Je m’éloigne du rivage en observant partout autour de moi le ballet des poissons : un banc de saupes broutant sur les rochers, des tous petits poissons bleus argentés filant à la surface, deux grosses muges fuyant devant moi d’un seul coup de queue.

Et puis, je fais le tour de l’île en observant chaque anfractuosité de la roche, chaque trou, abritant un gobi, une vieille, ou un petit rouquier.

Je descends puis je remonte. Je nage à l’envers en regardant vers la surface miroitante de l’eau. Je ramasse une espèce de coquillage. Une étoile de mer rouge vif que je laisse redescendre, par à-coups, comme une feuille morte tombant d’un arbre.

Je surgis de derrière un rocher pour essayer de surprendre des poissons un peu plus gros qui se cachent derrière. Je retrouve le long banc de saupes en train de brouter les algues tapissant le sol rocailleux. Je m’infiltre dans le banc de poissons qui se disperse dans des mouvements fluides, sans jamais se séparer en deux. Je fais corps avec les éléments qui m’entourent. Je deviens une saupe. Je broute moi aussi les algues au fond de l’eau, je danse moi aussi en me dispersant mais sans me séparer.

Un peu plus loin, sur un rocher qui fait comme une table isolée au milieu des profondeurs, je casse des oursins avec un caillou ramassé au fond de l’eau pour attirer les poissons. Puis je laisse faire en m’agrippant au rocher pour ne pas remonter à la surface.

Des dizaines de girelles, de sars, de rouquiers se précipitent pour se disputer les gros morceaux de corail rouge et orange. J’essaie de tenir au maximum pour ne pas remonter et effrayer les poisons plus gros qui rodent autour, et n’osent pas s’approcher tout de suite.

Dès que je remonte à la surface, ils foncent dans le tas et avalent en une bouchée ce que les plus petits se partagent difficilement à une dizaine. Je redescends et recommence le même manège au moins cinq ou six fois.

Je suis le nourrisseur des poissons, le grand Dieu Neptune. Même les plus gros ont moins peur, maintenant, je les ai amadoués. J’arrive presque à en toucher certains qui passent à côté de moi.

Je commence à être un peu fatigué, à forme de retenir comme ça ma respiration. Alors je décide de retourner sur les rochers. Ca fait déjà un bon moment que je suis dans l’eau.

Je mets du temps pour revenir de l’île jusqu’au bord, parce que je m’en suis pas rendu compte, mais je suis vraiment vanné. En sortant de l’eau, je réalise même que j’ai la tête qui tourne. Du coup, je m’allonge sur un rocher et je prends le soleil en attendant que ça passe.

J’ai un peu mal au nez, aussi, parce que mon masque était quand même trop petit, et puis que j’avais du mal à le pincer pour souffler dans mes oreilles en descendant au fond. Ce qui fait que j’ai un peu mal aux oreilles, aussi.

Quand je me redresse, le soleil est pas très loin de l’horizon. Je me rhabille et décide de partir.

En partant, je tombe sur une fille qui vient de sortir de l’eau et qui me regarde en me faisant : « Tiens ! Salut ! »

Je mets un temps avant de la reconnaître.

Elle est avec deux copines. Elles sont plutôt pas mal. C’est marrant de rencontrer quelqu’un pour la première fois dévêtu. Elles ont l’air un peu gêné d’ailleurs, parce que moi je suis habillé.

Y’en a une qu’est un peu plus grande et plus maigre, avec des petits seins en pointe. Et l’autre, un peu plus charnue, avec des petits seins, elle aussi, mais tout ronds et bien fermes.

La fille que je connais me présente à ses deux copines – je les sens encore plus gênées quand je leur fais la bise. Et puis, tout en se séchant, elle me demande comment ça va, et d’autres trucs de politesse auxquels je réponds de manière laconique.

Et puis elle me dit : « T’es mignon comme ça, c’est fait exprès ? » tout en touchant le col de ma chemise que j’ai laissé relevé en me rhabillant. Alors je lui dis : « Non, pas spécialement » tout en le remettant correctement.

Mais elle me dit : « Non, c’est mignon, t’inquiète pas » et s’approche de nouveau de moi pour me remettre mon col d’aplomb. Je la laisse faire. Les deux copines, derrière elle, sourient.

Et puis elle me demande : « Tu fais quoi, maintenant ? 

- Je sais pas, rien de spécial. Et vous ? 

- Ben, on pensait allez boire un coup juste au-dessus, pour regarder le coucher de soleil. Ca te dit ?

- Ouais, pourquoi pas », moi je lui fais, en regardant les deux copines, derrière.

- Bon, ben, juste le temps de se sécher et de se changer et on y va. »

Du coup, les trois filles se lèvent en souriant et commencent à se rhabiller en  enroulant leur serviette autour des hanches pour enlever leur bas de maillot et remettre leur culotte sèche.

Comme une des trois copines est prête avant les autres, j’entame la conversation avec elle. Elle est aux beaux-arts, à Luminy. En vacances en ce moment. D’origine italienne.

Quand les autres sont prêtes aussi, on monte tous les quatre s’installer à la terrasse au dessus, dominant la mer, en face du coucher de soleil.

Je me suis assis à côté de la plus rondelette.

On commande une tournée. Je commence à boire ma bière tout en discutant avec la rondelette. Mais, assez rapidement, on a pas grand chose à se dire. Alors je me demande si la plus maigre n’a pas une conversation plus intéressante, parce que je l’entends parler d’ici. Elle est d’origine polonaise, elle, apparemment.

Finalement, je continue de discuter avec l’autre fille, vu qu’elle est plus près de moi. Et je commande une nouvelle bière, et derrière, y a le soleil qu’est vraiment balaise, et rouge, et qu’est en train de se coucher dans la mer.

Et la bière commence à faire son effet, à me réchauffer au creux du ventre, et je sens, de plus en plus, qu’il y a une chance avec cette petite boulotte, et, du coup, je finis ma deuxième bière, et j’en commande une autre.

Et y a le soleil qui se barre, pendant ce temps, derrière, et la nuit qui déboule, et je continue, comme ça, sur ma lancée, à parler de tout et de rien avec cette fille, en pensant à ses seins, en pensant rien qu’à ses seins, en fait, ses deux petits seins tout ronds, tout mignons et bien fermes.   

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