Le point de vue 5

Publié le par Guillaume Fortin

Au-delà du temps qui passe, de la familiarité qui s’instaure, doucement, François cite deux
éléments susceptibles d’expliquer la progressive pacification des relations, voire l’attachement au
squat manifesté par les jeunes du quartier : la proximité des squatters avec les habitants et avec
une culture maghrébine qui fait lien entre les deux mondes ; la tolérance qu’ils affichent vis-à-vis
de pratiques délinquantes et la complicité qui du coup est la leur, de fait.
« C’est vrai qu’ils ont vu un certain nombre de choses sur les fêtes,
notamment les fêtes que eux connaissent par le bled, puisqu’ils ont tous
quand même de la famille au bled pour la plupart, c’est des trucs qui…
Vu qu’ils sont déconnectés par rapport à cet univers là, c’est un univers
qui fait lien aussi avec eux quoi, par rapport à la culture de leur famille,
pas la leur directement, parce qu’à la limite eux ils ont pas envie d’aller au
bled, mais ça fait partie de ce qu’ils ont vu là-bas, enfin de leur origine
quoi, c’est clair (…) Les jeunes du quartier en face, c’est bien pour ça
qu’ils nous faisaient pas chier aussi, quand ils voyaient qu’on faisait des
ateliers place de Lorette avec leurs petits frères, leurs petites soeurs, ceux
qui disent… Pareil, une scène : on avait fait un Atelier un matin et des
gamins avaient peint, ils avaient fait des trucs qu’on avait accrochés aux
arbres, et à un moment donné il y a un jeune plus jeune, un petit frère,
qui téléphonait avec son téléphone portable et qui commençait à arracher
ce qui était accroché aux arbres, et il y a un grand frère qui est arrivé qui a
commencé à le tej [jeter] en lui disant "non mais qu’est-ce que tu fous et
tout, tu vois pas que c’est ta soeur qui a fait ça ce matin, et tout, vas-y
remets-le ! ", et le mec il a raccroché les trucs aux arbres ! Moi je voyais ça
de loin mais je rigolais intérieurement, c’était excellent… Ben enfin voilà,
quoi. On va voir ce qui va se passer, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
On retrouve là l’idée d’une utilité directe de la proximité entre habitants du squat et jeunes
du quartier. La proximité « culturelle », l’organisation de fêtes arabes par exemple, permettrait aux
jeunes sinon de s’identifier au squat, du moins d’y reconnaître les signes d’une identité qui sans
être la leur, ne leur est pas étrangère. La proximité « sociale » attesterait quant à elle d’une utilité du
squat pour les habitants, dont les proches et la famille des jeunes. La proximité, parce qu’elle
induit des formes de reconnaissance, est donc perçu comme un outil de protection.
« Mais là, y’a eu d’autres histoires encore. Dernièrement, ils ont piqué un
gros scooter BMW, avec la coque au-dessus. Ils l’ont piqué place de
Lorette ! Et le soir même, moi je passais, et il y a un mec qui était là "vous
auriez pas vu un scooter ?". Un mec qui était allé manger chez Etienne
[pizzeria du Panier], tu vois genre friqué, parce que pour avoir un scooter
comme ça il faut… On lui a dit : "Ah ben non, et tout", et finalement on
l’a retrouvé dans l’Atelier ! Comme les portes sont ouvertes, ils l’ont mis
dedans. Et là il y en avait deux je crois, ils les ont démontés en pièces
détachées, et ils vont les virer. Pour l’anecdote, la première histoire de
scooter, quand on avait fait la soirée, ou l’expo, je sais plus ce qu’on avait
fait, il était caché derrière un tableau. Un grand tableau [rires] ! Mais bon,
en même temps voilà, quand il y a la confrontation, ça fonctionne pas, si
on avait tout le temps été dans la confrontation, on aurait fermé depuis
longtemps, et quand ils font leur truc et qu’on essaie de gérer -parce qu’en
même temps mettre un scooter volé dans un truc, nous ça nous fait…
Tant qu’ils viennent pas trucider quelqu’un, c’est pas… Donc ils font leur
truc, quoi. Après ils font de la mécanique dans l’Atelier, ma foi. Il y a une
voiture en ce moment dans l’Atelier là aussi. Avec des plaques
allemandes, une Golf… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
La tolérance dont font preuve les squatters vis-à-vis des jeunes relève à nouveau d’un
double système explicatif : face à eux, les artistes n’ont pas toujours la possibilité d’exiger le
respect de certaines règles morales. Les jeunes leur imposent leurs objets volés et il serait difficile
pour les occupants de refuser complètement cet hébergement. Mais rappelons-nous que les
artistes ont appelé la police lorsqu’ils l’ont jugé utile : ils ne vivent pas non plus dans la « terreur »
et il faut certainement comprendre la tolérance qu’ils manifestent vis-à-vis de leurs agissements
comme un refus global de remplir une fonction d’éducateur ou de « contrôleur des bonnes
moeurs ».
3/ L’après SLAAF : mutations du squat et devenir des occupants
Le SLAAF aura vécu un an et quatre mois. Il aurait pu durer davantage, puisque la fin du
squat artistique ne fait pas suite à une expulsion, mais à un « épuisement ».
« Mais tu disais que tu te sentais en permanence en insécurité…
En insécurité ouais… Et puis l’épuisement vient pas seulement de
l’insécurité, peut-être même pas de l’insécurité en elle-même. L’insécurité,
c’est une des choses les plus lourdes à vivre. Mais au quotidien, c’était les
problèmes de tout un chacun, de vie en commun, les gens qui passent le
matin boire un café, ou les gens qui passent le soir, et qui font leur crise,
quoi. Une fille un soir, elle avait inondé tout l’Atelier, quoi. C’était tard,
vers 3 h du matin, tout le monde était plus ou moins couché, on entend
du bruit, une fille avait inondé tout l’Atelier, elle vidait les pots de
peinture, une espèce de marée qui descendait les marches, carrément à
l’extérieur, avec plein de couleurs… Alors c’est vrai qu’au quotidien les
crises de chacun, les prises de tête, les machins, ça fait que t’es tout le
temps dans des événements. C’est pas nécessairement toujours des
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événements violents ou insupportables ou de l’ordre de l’insécurité,
mais… Mais c’est des événements qui se passent n’importe quand. La
journée, en pleine nuit… Les jeunes qui passent demander des cigarettes
à 6h du mat, ça te fait rien, mais quand tu t’es déjà couché à 3h parce que
l’autre elle a déjà inondé l’Atelier, tu vois… [rires]. Lui il te demande un
briquet : "T’as pas du feu ! T’as pas un briquet ? Allez, vas-y, donne-le
moi !" Mais moi aussi j’en ai besoin, du briquet ! ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
La nuit sera toujours un moment particulièrement agité, pendant lequel la présence et les
« perturbations » des jeunes sont difficiles à vivre pour les artistes. Ils essaieront diverses tactiques
pour essayer de gagner en tranquillité, comme fermer des portes, ne pas répondre, ou encore
supprimer la cuisine et le réfrigérateur d’une pièce qui « devenait un peu un bar de nuit »77.
La fatigue du squat apparaît en réalité assez rapidement : quelques semaines après
l’ouverture, certains nous disent déjà leurs difficultés à supporter les conditions de vie du SLAAF.
En janvier 2001, soit deux mois seulement après l’ouverture, Selim et Réda cherchent un local où
s’installer : ils disent qu’ils en ont « marre d’habiter au squat » (17 janvier 2001). Cette fatigue sera
plus ou moins intensive en fonction des périodes, mais globalement, elle ira en grandissant.
Franck, rencontré quelques mois après la fin du SLAAF (mai 2003), dira que c’était une
expérience intéressante, mais qu’« au bout d’un moment ça use, si tu veux avancer il faut faire
autre chose ». De lieu générateur d’énergie, stimulant, le squat est devenu un poids, un frein aux
nouveaux projets. La gestion du quotidien a supplanté la dimension artistique, le collectif ne laisse
guère de champ à l’épanouissement individuel : il est temps pour les occupants de se recentrer sur
d’autres projets, d’abandonner le squat pour se consacrer à eux-mêmes.
Le SLAAF n’a pas pu devenir le centre culturel qu’il aspirait à devenir ; ses habitants ont
dû supporter des conditions d’habitat difficiles et faire face au quotidien à des personnes fragiles,
d’autres violentes ; ils ont subi des agressions, ont assisté à d’autres. Leur départ progressif des
lieux ne peut donc guère surprendre. Après plusieurs mois de cohabitation, la lassitude et
l’aspiration à retrouver calme et stabilité dominent. Peu à peu les artistes quittent le squat et
intègrent d’autres logements. Ceux qui restent dans le quartier passent pendant quelques temps
encore, récupèrent des installations, donnent un coup de main aux derniers qui restent ; puis
d’autres projets et activités prennent forme et l’aventure du SLAAF prend fin.
Nous verrons rapidement dans cette dernière partie comment s’est effectué le passage du
squat d’activités au squat d’habitation, puis ce que sont devenus les artistes et quel était leur
dernier projet pour le 1, place de Lorette.
a/ Du squat d’activités au squat d’habitation
La mutation du squat d’activités en squat d’habitation ne s’est pas faite subitement. Au
contraire, elle résulte d’un long processus qui a traversé l’ensemble de la vie du squat, depuis ses
tout débuts. Dès le départ en effet, on l’a dit, une partie des artistes dort dans le squat, car ils ne
disposent pas de logement fixe. Le squat d’activités est donc intrinsèquement un squat d’habitation.
Pendant les premiers temps cependant, cette fonction est secondaire : les artistes cherchent
d’abord et avant tout un espace de travail.
Mais rapidement, ils sont sollicités pour héberger d’autres personnes, artistes ou non. A
notre connaissance, ils n’ont jamais refusé d’héberger qui que ce soit. Pendant des mois, le
SLAAF sera donc triplement investi : par les artistes, par les jeunes du quartier, par des personnes
en errance. Puis une famille entière va s’installer durablement au SLAAF : l’ambiance et la
fonction du lieu vont en être profondément modifiées78. Les visites des jeunes en particulier vont
s’espacer avec l’arrivée de la famille, puis celle progressive des hommes algériens, qui vivent au
squat à plein temps et ne tolèrent pas aussi facilement que les artistes les débordements des jeunes
du quartier.
« Mais au jour d’aujourd’hui, ils [les jeunes] viennent plus ?
Non non, ils viennent plus comme ils venaient. Ils sont venus encore de
temps en temps, de temps en temps je crois qu’ils viennent encore, mais
en ce moment pas beaucoup. Ils sont revenus il y a pas très longtemps,
mais la situation avait changé, il y avait donc les Algériens, beaucoup
d’Algériens, qui logent là-bas, dont Akim avec sa famille. Et un soir, ils
ont débarqué avec un fusil ou un flingue, je crois, qu’ils voulaient
planquer dans l’Atelier. Et ils sont tombés nez à nez avec Akim qui
habitait là-bas. Qui leur a fait un sermon, qui a commencé à parler avec
eux, et puis bon. Et donc ça aussi, ça a fait qu’il y a eu un rapport un peu
différent. Parce que c’était pas la même chose qu’avec des jeunes artistes
ou je ne sais pas quoi…, qui étaient d’un milieu social et culturel
complètement différent du leur, ça a fait des liens aussi un peu… des
relations différentes, parce qu’il y avait un autre interlocuteur (…) Mais
c’est vrai qu’ils ne viennent plus, les portes sont ouvertes, mais il y a
moins d’activités, il n’y a plus de labo photos parce qu’on s’est quand
même fait piquer le matos, on sait plus ou moins par qui, un gars qui
aurait fait ça avec d’autres qui ne sont pas du Panier, mais… Donc y’a
plus le labo, donc y’a plus grand chose à piquer puisque maintenant il y a
surtout des Algériens, il y a Selim, une famille, en ce moment y’a une fille
qui squatte là-bas qui fait pas mal d’installations, qui a installé tout
l’Atelier pour la soirée de samedi, elle est aussi assez allumée d’ailleurs,
dans son genre, mais enfin chouette quoi. Et donc sinon y’a un groupe
qui vient répéter de temps en temps, mais y’a beaucoup moins d’activités
qu’il y en a eu à un certain moment donné, quoi… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
Il y a certainement plusieurs raisons à la désaffection progressive des jeunes vis-à-vis du
squat : l’arrivée des familles et hommes originaires des mêmes pays qu’eux induit un contrôle
qu’ils ne subissaient pas auparavant. Désormais, l’espace ne leur appartient plus. Ce contrôle
procède probablement à la fois d’un rapport de force, les nouveaux habitants étant plus nombreux
que les précédents, et d’une nature différente de la parole entendue, qui comme le souligne
François a peut-être un effet de légitimité supplémentaire. La désertion des adolescents du Panier
se produit aussi de manière concomitante au relâchement de l’investissement des squatters. On
peut supposer que l’un des attraits du squat résidait précisément dans la cohabitation avec les
artistes, dans l’effervescence induite pas leur présence et leurs activités, par la curiosité, teintée de
méfiance et d’ironie envers leur « marginalité choisie », qu’ils leurs inspiraient.
La cohabitation entre les migrants sans-domicile et les artistes va, elle, durer un temps,
puis en mars 2002, les occupants du SLAAF quittent définitivement le lieu. Quelques semaines
plus tard (mai 2002), je me rends dans l’ancien SLAAF : je suis curieuse de voir comment a
évolué l’occupation, si elle dure toujours, et sous quelle forme. La porte du couloir est ouverte, je
croise Akim, qui vit donc ici avec sa femme et ses enfants, et me confirme que le lieu est toujours
occupé. A part sa famille, il y aurait « une vingtaine de célibataires ». Il me fait descendre : la partie
habitée semble davantage être au sous-sol à présent, peut-être pour des raisons de discrétion.
Dans la « chambre », il y a une dizaine de matelas posés par terre, côte à côte. L’odeur d’humidité
prend à la gorge : la pièce n’a ni fenêtre ni aération. Les matelas font cercle autour d’une petite
table basse, sur laquelle sont posées quelques tasses. Un petit réchaud est installé à côté. Les murs
sont couverts d’affiches : une couverture de magazine avec Bernadette Chirac ( !), différents
groupes de musique occidentaux, le drapeau palestinien.
Il y a cinq ou six hommes dans la pièce. L’un me propose du café et me montre des
papiers prouvant que son grand-père a servi pendant 19 ans dans l’armée française. Il parle de
Paris, qui est mieux pour le logement, des lois qui ne sont pas respectées, du fait qu’il préfèrerait
vivre en Algérie qu’en France. Il a une femme et une fille là-bas. Un autre homme, celui avec
lequel j’avais discuté lors de la dernière fête du SLAAF, me montre une photo sur laquelle nous
figurons ensemble. Il m’explique que certains de ces hommes ne demandent pas l’asile territorial
parce qu’ils ont « peur de l’Etat ». Certains sont sédentarisés dans le squat, comme la famille
d’Akim, d’autres ne restent que quelques nuits. Le « recrutement » se fait comme toujours par
bouche à oreilles. On me parle de pratiques de solidarité, du partage de la nourriture et des
cigarettes.
Nous discutons encore un peu, puis je prends congé. Plus tard dans la journée, je croise
François, qui me dit que l’avocat a beaucoup de mal à récupérer leurs demandes d’asile, leurs
demandes de logements, etc. Qu’il y a apparemment pas mal de turn over dans le squat, et surtout
qu’ils ont très peur de tout ce qui est administration. Ils vont avoir du mal à se défendre : je doute
alors que l’occupation puisse durer très longtemps.
Je me trompais sur ce dernier point : l’occupation du 1, place de Lorette par ces migrants
va durer longtemps, puisque l’expulsion ne se produira qu’au cours de l’hiver 2004. Le squat vivra
donc une nouvelle vie pendant plus de deux ans et demi. Non que les occupants aient obtenu un
délai : ils sont à tout moment expulsables. Mais selon un policier de secteur interrogé à ce propos,
les habitants ne posaient pas de problème, et « au moins, on savait où ils étaient »79. Les relations
entre les migrants nouvellement arrivés et les artistes cesseront avec leur départ du squat : lorsque
je demande des nouvelles des premiers dans les mois suivants, les artistes du SLAAF ne savent
généralement rien, en dehors du fait que l’expulsion n’a pas eu lieu.
79 Nous n’avons pas pu savoir pourquoi l’expulsion avait eu lieu à cette date. Je suis repassée une ou deux fois dans
le squat mais personne n’était présent ou on ne m’a pas ouvert. Prise par d’autres terrains, je n’ai pas insisté.
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b/ Dernier projet et devenir des occupants
Une ultime fête viendra clore l’expérience du SLAAF en mars 2002. Cette fête est à
l’image des autres, mélangée : j’y croise deux femmes africaines en tenue traditionnelle, un
accordéoniste, des adolescents du quartier, un couple d’enseignants accompagnés de jeunes
enfants, un groupe de ragga provençal, des hommes algériens, occupants ou non du lieu, qui
espèrent visiblement trouver dans ces occasions inespérées de rencontre l’opportunité de briser un
célibat souvent long et subi. L’ambiance est bon enfant, en tout cas jusqu’à ce que je quitte les
lieux, à 1h30 du matin.
Lors de la fête, François et Rabah me disent tout deux en substance que même s’ils avaient
un délai, ils ne sauraient pas quoi en faire : l’aventure du SLAAF est bien finie. Ils s’inquiètent
seulement du sort des sans-papiers et demandeurs d’asile qui dorment au squat, et qui seront
privés de toit si le squat venait à être fermé.
Certains des artistes ont quelques velléités de rouvrir un squat après la fin du SLAAF.
Selim en particulier va ouvrir, avec l’aide d’un ami, ce qui deviendra un nouveau squat artistique
du centre-ville, qui vivra pendant quelques mois. Mais très vite, il est en conflit avec les autres
occupants des lieux : lui voudrait que le squat soit ouvert à des personnes en difficulté, les autres
non. Il se désinvestit rapidement. Selim et Rabah aideront également une famille à s’installer dans
un appartement vide. Mais pour eux comme pour les autres, le temps du squat est bien terminé et
ils veulent désormais passer à autre chose80.
Les artistes tentent malgré tout un dernier coup de force : ils souhaitent en effet que le lieu
puisse être dévolu aux associations et habitants du quartier, et non aux ateliers d’artistes prévus,
qu’ils associent à un projet élitiste et coupé des habitants. Ils essaient une dernière fois de
mobiliser les habitants autour d’un projet qui leur serait destiné. Ils envisagent de faire un « espace
culturel polyvalent » qui mette en relation et en synergie les associations du quartier. Les
occupants reçoivent quelques soutiens, mais leur fatigue est trop grande, l’action trop longue et
complexe, les relais insuffisants : ils vont finalement déployer ailleurs de nouveaux projets.
Ils trouvent aussi d’autres solutions de logement. Selim s’installe avec Eva, devenue sa
compagne, dans un appartement loué dans le parc privé. Rabah habite à nouveau dans un foyer.
Puis il loue avec sa nouvelle amie un appartement du locatif privé à bon marché. Il a obtenu l’asile
territorial et dispose à présent d’une carte de séjour d’un an. Il travaille d’abord pour le centre
social et le BIJ (Bureau d’Information Jeunesse) du Panier, en Contrat Emploi Solidarité. Il
essaiera ensuite de se salarier en créant un journal. Après deux échecs, l’hebdomadaire gratuit qu’il
dirige semble devoir s’installer durablement dans le paysage éditorial marseillais.
François et Franck habitent toujours au Panier. François a réintégré son appartement, il
termine un DEA de cinéma puis se lance dans divers projets. Il tourne en 2005 un documentaire
sur l’Algérie et travaille parallèlement comme animateur socioculturel au Parc Kallisté, salarié par
la mairie. Franck travaille quelques temps comme serveur dans un café du quartier, il continue à
mener plusieurs projets artistiques, notamment dans la vidéo expérimentale, sollicite les
institutions locales à la recherche de financements : il dit espérer vivre un jour de ses activités de
création. Réda enfin vit aussi pendant quelques mois avec sa compagne, il est ensuite hébergé par
diverses connaissances. Il disparaît pendant de longs mois, puis nous le recroisons un jour dans
Marseille. Le voyage continue.
Conclusion : le squat comme expérience de soi
Le SLAAF a donc eu plusieurs vies. Les moments d’euphorie ont succédé aux périodes
de stress, la fermeture à l’ouverture complète, l’habitation à l’art. Le SLAAF a été à la fois ou
successivement un atelier d’artistes, un espace de fêtes, un centre aéré pour enfants, un espace de
loisirs pour adolescents, un bar de nuit, un lieu de rencontres entre mondes sociaux, un toit pour
personnes sans domicile, un lieu de répétition pour musiciens et acteurs, un entrepôt de
marchandises volées…
Les espaces ont été en permanente mutation. Les pièces ont changé de fonction, un
bureau devenant une chambre, une chambre un dortoir. Le squat apparaît alors comme un espace
adaptatif. Il résonne avec les contraintes, les ressources, les hiérarchies et les besoins des habitants.
Ceux-ci sont en permanence en train d’ajuster leurs pratiques aux événements et aux personnes
avec lesquelles ils coexistent, volontairement ou non.
L’adaptation à la cohabitation avec les jeunes du quartier fut certainement la plus difficile.
François en fait un récit positif, certainement parce qu’il est recueilli à un moment où les jeunes
ont désinvesti le squat et où la tension est retombée, également parce qu’il dispose d’un
appartement dans lequel il sait pouvoir se retrancher en cas de besoin, enfin parce qu’il trouve un
intérêt particulier dans l’interaction avec ces jeunes, qui lui sont plus inconnus qu’ils ne le sont à
Rabah ou à Selim. Eux ont des attitudes qui oscillent entre compréhension et condamnation, rasle-
bol et euphémisation des problèmes rencontrés.
L’alternance de moments de joie et d’inquiétude, de convivialité et de découragement a
aussi caractérisé l’expérience du SLAAF. Eva m’en fait part lors de la soirée russe, soit six mois
environ après l’ouverture du lieu, alors qu’elle s’interroge sur son éventuel déménagement dans le
squat (ce qu’elle fera finalement) : elle est alors très enthousiaste, dit que ce qui se passe est « très
beau ». Elle parle d’alternance entre des moments très tendus, très durs, et des moments
géniaux… Elle parle de « super moments avec tout le monde, puis des prises de tête le lendemain,
après une super fête ce soir… C’est drôle de voir tous ces moments, dans un même lieu ! » Elle dit
qu’ici, on joue sans arrêt « le tout pour le tout ». Et que c’est ça qui est excitant : tout peut se
passer, du pire au mieux (18 janvier 2001). Franck, quelques jours plus tôt, m’avait aussi fait le
récit de ses impressions sur le SLAAF : comment il avait d’abord été sceptique, en se demandant
ce qu’ils allaient bien pouvoir faire d’un tel espace, puis l’arrivée de l’électricité qui avait permis de
réaliser nombre de choses impossibles à entreprendre avant. Il conclut en disant que c’est une
expérience certainement éphémère, mais que « c’est riche de contacts, et c’est ça qui nous
nourrit ».
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Le squat participe alors toujours d’un travail de maintien de soi tel que nous l’avons défini
plus haut, mais aussi pensons-nous d’une expérience de soi, autrement dit d’une construction d’un
« rapport juste à soi et au monde » (Müller, 2005)81. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’il le fut
aussi pour les jeunes du quartier, qui, vraisemblablement, ont rarement eu d’autres occasions
d’évoluer dans un univers social et culturel aussi différent du leur (l’école mise à part, mais on
imagine facilement qu’elle fut surtout expérience de l’échec et sentiment d’inadaptation). Mais de
quelle manière et dans quelle mesure ? Parce qu’il ne m’a jamais été possible d’en parler
longuement avec aucun d’entre eux (moins présente que les habitants du SLAAF dans le squat
mais tout autant étrangère à leur monde, je suis restée cantonnée « à distance » et les échanges
furent toujours de courte durée), il m’est impossible de savoir avec précision ce qu’ils en ont
appris, conclu, retiré, pensé. Je suppose alors que leur jeune âge et leur faible bagage culturel, qui
les maintient dans une « immaturité » telle que décrite par Younes Amrani (2004), c’est-à-dire une
posture défensive face aux souffrances générées par l’insécurité sociale et la discrimination, fait
également obstacle à la réflexivité constitutive de cette expérience de soi.
Pour Réda, Yaz, Selim ou Eva, habiter dans un squat est une solution temporaire à une
absence de logement stable, ou à un surcoût économique de ce logement au regard des ressources
économiques disponibles. Il va cependant au-delà : occuper un espace de ce type, c’est s’inscrire
dans un projet de définition de soi, en tant qu’artiste, que citoyen, qu’habitant d’un quartier, que
citadin. Le SLAAF procède d’un refus du « classement » comme jeune précaire ou comme artiste
« déclassé », pour y substituer une identité fondée sur le projet collectif et l’ouverture à l’autre. Il
correspond dans une large mesure aux « espaces de recomposition urbaine » tels que définis par
Laurence Roulleau-Berger, qui « naissent d’ajustements, d’arrangements, de transactions et de
différends entre des formes institutionnelles et des formes non-institutionnelles où la lutte sociale
pour la reconnaissance s’organise entre des populations fragilisées socialement, voire désaffiliées,
et des acteurs publics, des militants associatifs, des artistes » (2005 : 97)82. En ce sens, le squat est
un analyseur des formes contemporaines de résistance à la vulnérabilité et à la disqualification,
dont nous allons voir à présent qu’elles prennent sens et corps dans un temps long des
mouvements sociaux prenant l’occupation de logements vides comme support, et dans un espace
urbain qui circonscrit les possibilités de telles pratiques en même temps qu’elles le façonnent.

 

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