Le point de vue de l'anthropologue 2

Publié le par Guillaume Fortin

Tout au long de l’entretien, Réda  reviendra sur cette distinction entre mouvement et immobilité, entre ceux qui « s’enterrent » et ceux qui « bougent », et sur les beautés du voyage. D’autres passages de l’entretien nous donnent aussi à comprendre que ce voyage n’est pas toujours facile. D’abord, on l’a dit, Réda semble par bien des aspects fragilisé. Nous percevons une forme de solitude, certainement recherchée, mais peut-être aussi partiellement subie. L’évocation du passé est à ses dires douloureuse, le thème de la famille n’est qu’effleuré. Nous saurons seulement que la mère de Réda vit en Suisse, son père en Egypte, et qu’il ne les a pas vus depuis longtemps. Il a une fille, qu’il n’a pas non plus la possibilité de voir souvent. Si le logement « n’est pas un problème » pour Réda, tout n’est pas toujours simple. Il dit ne plus pouvoir habiter dans les squats parisiens, qu’il décrit comme très violents et pour lesquels il n’a plus la « résistance ». Il refuse l’hébergement institutionnel : « Une fois le Samu social, il m’a amené à la Madrague ville, là-bas, et finalement j’ai dormi dans une cage d’escaliers. Je peux pas dormir dans une chambre fermée, où ça pue… ».  D’autres moments sont durs, violents :
« Un matin je me suis réveillé, c’était à Madrid, j’étais au pied d’une banque… Il y avait plein de monde autour de moi, je me demandais ce que je foutais là, j’étais tellement fatigué… Et à Marseille au tout début, j’ai dormi dehors, sur un banc. Je dormais sur le Marseillois, le bateau. J’attendais que le restaurant ferme, pour dormir sur le Marseillois, et puis j’avais le ciel. C’est un immense bateau en bois. J’ai attrapé du mal mais j’ai pas vu le médecin, je me suis soigné à l’aspirine, je me soigne à l’aspirine quoi que j’ai .
Mais tu ne t’es jamais senti en insécurité dehors ?
Une fois j’étais à Strasbourg, c’était très chaud là-bas… Et j’ai couru beaucoup de fois, quand même ! Il faut savoir courir ! Il faut savoir courir vite, et il faut savoir quand courir, quand tu sens que ça va glisser, tu te mets à courir, tu cherches pas à comprendre, tu traces. Tu sais qu’ils vont te faire la peau…. Tu regardes à droite, tu regardes à gauche, et zzz zzzz ! Mais bon, quand tu connais bien le quartier, ça va… ».
Réda, 7 janvier 2001, entretien n°19.

Parfois il faut donc dormir dehors et ça n’est pas (c’est le moins qu’on puisse dire) de tout repos. Réda utilise régulièrement le squat pour y dormir en alternance avec d’autres lieux d’hébergement. Lui comme Selim et Rabah évoquent peu leurs difficultés à se loger. Ce sont avant tout des artistes, et la démarche d’occupation doit revêtir ce sens premier .
Je sais moins de choses sur la situation des autres occupants en matière de logement, sinon qu’elle paraît moins problématique. Yaz est né en 1961, il a passé son enfance dans un bidonville de la région parisienne. Il évoque la honte d’habiter là, le secret, l’indicibilité, en particulier à l’école. Ses parents, algériens, ont ensuite déménagé à Drancy, « en préfabriqué », puis à Aulnay-Sous-Bois, en HLM. Il se dit « originaire de banlieue, et pas de Paris ». Il est arrivé à Marseille en 1993. Rapidement, Yaz est en conflit avec les autres habitants et se désinvestit du SLAAF. Il leur reproche d’être élitistes, de se couper des habitants du Panier . Tout laisse à penser que Yaz a d’autres solutions de logement que le SLAAF - ne serait-ce que son atelier, si ce n’est un appartement. Mais il y dort parfois, ce qui laisse aussi supposer que ces autres solutions ne sont pas des plus stables et/ou confortables. Il nous dira plus tard avoir dormi pendant trois mois dans le squat après que les artistes en soient partis, et qu’il est alors uniquement occupé par des hommes algériens.
Eva, quant à elle, dispose d’un petit appartement qu’elle loue. Elle vit du RMI, que complètent parfois quelques « gâches » dans le multimédia. Mais son loyer lui absorbe la moitié de ses revenus : après quelques semaines d’existence du SLAAF, elle quitte son appartement pour s’y installer. Ce déménagement apparaît à la fois comme un moyen d’économiser un loyer qui pèse lourd et de répondre au désir de vivre l’expérience du SLAAF de manière plus intense.
François enfin n’a pas de problème de logement. Il est issu d’une famille aisée avec laquelle il entretient de bonnes relations Il est locataire d’un appartement dans le Panier, qu’il prêtera à plusieurs reprises à différentes personnes dans le besoin. Il dort alors au SLAAF.
Le SLAAF constitue donc le logement principal de quelques-uns, un logement d’appoint pour d’autres. Nous verrons par la suite que ceux-ci excèdent largement le seul groupe des occupants initiaux.
a/    La découverte du lieu et les aléas de l’ouverture
La menuiserie qui occupait le bâtiment investi par le SLAAF a fermé ses portes en 1980. En 1987, la Ville rachète le bâtiment, y réalise des travaux, et des ateliers d’artistes sont créés aux premier et second étages. Ils sont loués sous forme de convention temporaire. Alors qu’il cherche un local à louer,  Selim obtient par l’intermédiaire d’une connaissance les clés de la porte d’entrée du 1, place de Lorette. L’homme en question  a lui-même reçu les clés d’une amie, au moment de son départ de l’un des ateliers. Ils savent donc qu’un atelier situé dans les étages est libre. Les deux hommes s’y introduisent, mais dès le lendemain, les services municipaux, prévenus par les autres artistes-locataires, les font déguerpir. Les ateliers doivent être bientôt loués et les deux hommes sortent sans opposer de résistance. Mais ils ont eu le temps de repérer une salle vacante au rez-de-chaussée.
Quelques jours plus tard, le 13 novembre, un petit groupe, qui dispose toujours des clés de la porte d’entrée de l’immeuble, s’introduit dans la salle du bas. Deux personnes (Yaz et Eva) y passent la nuit. Les apprentis squatters savent qu’un squat ne peut être laissé vide, en particulier dans les premiers jours de son existence, au risque de se voir murer. Réda leur a également indiqué le « coup de la lettre » et les occupants s’envoient des recommandés qui attestent d’une présence supérieure à 48h.
« Donc on s’est retrouvés dans ce lieu là. Et donc voilà, on a ouvert, on est entrés, et on a vu ce qu’on a vu, quoi. On a vu la première partie, le grand atelier à droite, parce que c’était ouvert, c’était dans un état vraiment… Vraiment frac [fracassé], il y avait des bouteilles cassées parce que la fenêtre était un peu ouverte, de la poussière… En fait c’était dans l’état de quand les ouvriers ont quitté le local, plus le temps, et comme il y avait des fenêtres ouvertes ça faisait un peu dépotoir, moi je me rappelle bien quand on est rentrés, les bouteilles cassées qui avaient été jetées par les fenêtres, tu vois, vraiment le truc… La zone, quoi. Et puis le jour même, moi j’ai été bossé après, mais les autres ont commencé à visiter, ils sont tombés sur la pièce où il y a une mezzanine, tu sais la mezzanine en bois, avec une pièce qui descend, où il y a un palan , et ils ont trouvé le raccourci, le fameux labyrinthe qu’il y a en dessous, tu passes par l’intérieur, ils sont passés par là et ils sont retombés sur le petit Atelier en passant par là, la première fois. En montant par les escaliers, ils ont vu qu’il y avait le petit Atelier aussi. C’était fermé de l’extérieur, donc on pouvait pas ouvrir les portes, on pensait pas qu’il y avait cette partie là qui était vide, quoi. Donc la découverte, c’est-à-dire ce lieu là, vide, en plein milieu du Panier, quoi. Avec 3000 m² de surface, donc c’était vraiment à utiliser, à exploiter (…). Ce qui est assez rigolo, c’est ça, c’est que c’est… Ca a été la question, quoi. Un lieu vide, ouvert, on a vu de suite un potentiel pour faire quelque chose au Panier, et donc l’interrogation s’est faite dans le lieu, par le lieu, dans le lieu, et avec les rencontres qui s’y sont faites, parce qu’elles se sont faites là-bas finalement. Le gros des rencontres s’est fait là-bas, et le gros de l’idée du développement de ce lieu s’est fait là-bas, sur place, dans la question  posée par ce lieu en friche ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Les premières impressions sont contrastées : le bâtiment est sale, poussiéreux, c’est un peu « la zone ». Mais les potentialités sont là et, très vite, l’enthousiasme domine : le lieu est aussi idéalement placé et très grand (le rez-de-chaussée fait environ 800 m²), puis on le découvre immense. La grande pièce située sur la droite dans le couloir d’entrée communique avec un sous-sol, succession de pièces dans lesquelles on trouve d’anciens casiers d’ouvriers, des douches… et un escalier menant de l’autre côté du couloir, dans ce qui deviendra le « petit Atelier », et qui mesure à lui seul 200 m². Là sont également découverts des sanitaires avec toilettes et un lavabo comprenant quatre robinets.
C’est au sein du lieu lui-même, du fait de son existence et de son ouverture, que peuvent se faire les rencontres. C’est là que les habitants vont réellement apprendre à se connaître, eux qui pour la plupart ne se sont que croisés : la vie en collectivité est un accélérateur d’intimité. La disponibilité de ce lieu et sa configuration spécifique vont aussi les contraindre à en préciser les usages, à élaborer un projet qui paraisse conforme à ses potentialités. On disait que le squat forme le groupe, on pourrait dire aussi que l’espace configure les projets. Ce n’est que partiellement vrai, puisque l’intention préexiste au lieu, mais elle se modifiera progressivement à son contact. C’est un support sur lequel les liens et les idées déjà constitués peuvent se développer et où de nouveaux peuvent prendre pied.
1/    Récit d’une tentative de négociation avortée
Une période marquée par l’émergence de projets et l’existence de besoins individuels, des personnes qui se rencontrent dans un espace social et géographique circonscrit, un collectif qui prend forme et vie par la découverte d’un lieu : voilà certainement la recette du SLAAF, les ingrédients de sa genèse.
Les différents récits dont je dispose à propos des premiers jours de l’occupation convergent pour décrire cette période comme houleuse et animée. Le « noyau dur » des occupants du SLAAF se précise, d’autres vont et viennent et les discussions sur l’objectif du squat et sur son fonctionnement, sur les statuts de l’association et sur sa pertinence, sont incessantes.
« Voilà, donc le soir même il y a des gens qui ont dormi là-bas, Eva et Yaz, et après les jours suivants, après on a été un tout petit peu plus, on était neuf je crois à peu près les premiers jours à former cet espèce de collectif  qui a commencé à discuter dans le lieu, sans électricité... Toutes les soirées suivantes ont été des discussions sur que faire de ce lieu. Ca a été assez houleux parce que tout le monde a lâché ses trucs, beaucoup de gens très… Moi je trouve qu’il y avait des gens qui avaient de gros caractères, tu vois, très fortes personnalités, donc ça a beaucoup gueulé… Tout en essayant de s’organiser, on va essayer de monter une association, d’avancer…. On a dès le début essayé aussi d’écrire un petit truc sur notre volonté de faire un truc par rapport au quartier, un truc ouvert, quoi. Mais en même temps chaque réunion c’était très houleux, enfin réunion, on était tout le temps en réunion en fait, c’était assez épique ! Mais ça avançait pas mal. On a eu des idées générales d’ouverture de trucs pas rapport au quartier, d’ateliers de travail, dès le début. Dès le début, c’est les trucs qui ressortaient, quand même. Après il y a la pratique même du lieu. Donc au départ on était assez discrets, on était dans le noir avec les bougies… Et puis on a quand même commencé à nettoyer et à faire des petites soirées, à la bougie, pendant la période de décembre, puisqu’on a ouvert vers le 15 novembre [2000]».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Il faut quelques semaines aux squatters pour installer l’électricité dans le squat. Le gaz permet au bout de quelques jours de faire un peu de cuisine, mais l’absence d’électricité est pesante. Un électricien aide finalement gracieusement à effectuer les branchements. L’eau est facilement branchée, mais le squat ne disposera jamais d’eau chaude. Les premiers temps sont marqués par une certaine effervescence. Il faut s’occuper de tout : définir un projet, aménager l’espace, démarrer les activités (ateliers photo et peinture, centre aéré pour enfants désœuvrés…). Les premières « installations » apparaissent, des tableaux ornent peu à peu les murs. Une table est fabriquée à partir de cagettes et d’une malle en bois. Tout le mobiliser est récupéré, comme au CAJU, comme à l’Huilerie, comme dans presque tous les squats : dons de connaissances, trouvailles de la rue .
Le 20 décembre, je passe au squat. La discussion tourne autour du procès en justice : il faut déjà se préparer, car la mairie a obtenu une audience en référé. Les squatters ont rédigé un premier texte récapitulant leurs intentions. Sur les conseils de l’avocat, ils se constituent en association loi 1901. Eva est présidente de l’association, Franck secrétaire et François trésorier .
L’année qui suit est marquée par l’alternance de moments d’enthousiasme et de périodes de découragement. Le SLAAF acquiert progressivement une certaine reconnaissance. Les voisins se familiarisent avec les occupants, certains participent aux fêtes, leur confient leurs enfants. La presse locale publie plusieurs articles sur le SLAAF et la mairie, propriétaire du bâtiment, amorce des négociations. Mais bientôt, la municipalité revient sur ses engagements et le projet de négociation s’évanouit. Les occupants vivent alors au rythme des revirements municipaux et des procès.
Avant de reprendre le cours du récit « quotidien », nous nous proposons de restituer ces différentes étapes politico-juridiques. Celles-ci marquent la temporalité du squat sur le temps long ; elles indiquent aussi comment les pouvoirs publics appréhendent ce type de situations. Enfin, les éléments exposés ci-dessous seront mobilisés plus tard afin d’illustrer un propos plus général sur le morcellement de l’action publique face aux squats  (3ème partie).
a/    Une tentative d’expulsion manu militari
Les premières relations entre les artistes du SLAAF et les services culturels de la Ville sont tendues. Il est clair que la mairie voit d’un très mauvais œil l’arrivée des squatters, d’autant que les artistes légalement installés dans les étages du dessus s’en sont plaints . Le mouvement premier sera donc de les expulser.
Il s’en faut de peu, en effet, pour que le SLAAF ne voie jamais le jour. Nous sommes le 29 novembre 2000 et la mairie a déjà lancé la procédure juridique d’expulsion. Les huissiers sont passés constater l’occupation et une enquête est diligentée par la Direction du patrimoine et du domaine communal (DPDC). Nous disposons des trois rapports d’enquête relatant les événements de ce 29 novembre, qui émanent d’une fonctionnaire de la DPDC, d’un attaché territorial de la Direction générale des affaires culturelles  (DGAC) et d’un brigadier de la police municipale. Chaque rapport fait entre deux et trois pages. Ils seront communiqués à différents services de la Ville et à la police de secteur, puis produits par l’avocat de la mairie lors de la première audience.
L’intervention a lieu le matin, peu avant 9h. Les documents indiquent que sept personnes au moins sont présentes, dont trois policiers. N’ayant pas obtenu de réponse après avoir frappé à la porte du grand atelier (la porte donnant sur l’extérieur est ouverte), un serrurier l’ouvre. Selim et Rabah dorment alors dans le squat. A la demande des policiers, Rabah sort rapidement du local. Selim oppose quant à lui une vive résistance. Voici en quels termes elle est évoquée dans les trois rapports :
« Il était menaçant verbalement, surtout lorsqu’il m’a aperçu avec les policiers, à savoir : dans un premier temps, il nous a prouvé qu’il habitait dans ce local car il reçoit des recommandés (il s’est envoyé les recommandés à lui-même). Ensuite, il voulait appeler le DAL, après il a dit "je vais me suicider", ensuite il a affirmé qu’une dizaine des personnes vivait dans ces locaux également et qu’ils pourraient être beaucoup plus nombreux. Dans un deuxième temps, il revendiquait le droit de s’installer dans ces locaux puisqu’ils sont vides et qu’ils appartiennent à la Ville de Marseille, donc je cite "tout le monde peut en bénéficier". Comme nous l’avons réveillé en sursaut, ce qui l’avait mis de mauvaise humeur, il souhaitait prendre son petit déjeuner tranquillement. Quand le chef X lui a demandé de sortir immédiatement, son comportement est devenu nettement agressif, provoquant les policiers, je cite, "allez-y, frappez moi pour me faire sortir". Nous sommes sortis des locaux. M. Y [Selim] s’est aussitôt barricadé à l’intérieur, mettant lit et sommier en travers de la porte ».
Mme A., DPDC.

« M. Y a menacé la patrouille ainsi que les personnes présentes d’un dépôt de plainte si on le touchait. De plus, il a menacé de faire venir 150 personnes, de faire intervenir le DAL. Vu les faits, sa détermination à en découdre, et la non prise de référé, il a été décidé de ne pas procéder au délogement ».
M D., Police municipale

« Le récidiviste récalcitrant (délogé jeudi dernier du 1er étage) dénommé M. Y., 27 ans, qui se revendique artiste, s’est maintenu dans les lieux [s’ensuivent des indications d’identité]. Ce monsieur, d’un comportement verbal agressif, deux heures durant, a tout à la fois menacé de se suicider et d’appeler à la rescousse des dizaines voire des centaines d’autres squatters. Enfin, profitant d’un conciliabule des services concernés, à l’extérieur, il a de nouveau condamné l’accès de la porte à l’aide d’un lit ».
Mme G., DGAC.

Tout laisse à penser que Rabah s’est senti trop fragile pour s’opposer à l’ordre des policiers lui intimant de quitter les lieux, et a redouté qu’une telle situation puisse lui être défavorable pour l’obtention de son statut asilaire. Selim est également étranger. Mais il réside en France depuis l’âge de trois ans, maîtrise les codes et les lois du pays. Il dispose d’une carte de séjour de dix ans et de l’assurance de pouvoir demeurer en France. Il est aussi plus jeune, moins craintif face aux institutions peut-être. Surtout, il est épuisé psychiquement par les mois de « galère » qu’il vient de traverser et veut à tout prix demeurer dans les lieux. Il sait aussi que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure de l’expulser par la force sans décision de justice préalable. Si la première occupation était maladroite (les locaux allaient être loués sous peu, les occupants ont laissé entrer des policiers alors que 48 heures ne s’étaient pas encore écoulées),  cette fois-ci, les locaux sont vides depuis longtemps et les recommandés ont été envoyés à temps.
Au cours de l’altercation, qui selon le rapport minuté du policier dure environ une demi-heure (et non pas deux heures comme indiqué par Mme G.), Selim fait appel à différents registres de justification et de défense. Il exprime sa détresse (il parle de se suicider), sa légitimité à être là (le bâtiment est public, le courrier atteste de sa domiciliation) autant que sa détermination. S’il indique qu’ils sont une dizaine à occuper le lieu, s’il promet de faire venir DAL et d’autres squatters en nombre, c’est parce qu’il sait qu’un occupant isolé est beaucoup plus facilement délogeable qu’un groupe. Les personnes qu’il a en face de lui doivent savoir qu’elles ne pourront pas le chasser par la force sans trouble à l’ordre public, sans que l’affaire soit médiatisée également. C’est d’ailleurs cet argument et la menace de dépôt de plainte qui seront retenus par le brigadier, ce qui l’amène à conclure qu’ « il a été décidé de ne pas procéder au délogement ».
Il est clair à la lecture des rapports que la visite des « institutionnels » relève à la fois de l’enquête (recueil d’informations), du contrôle (vérification des identités) et de la tentative d’expulsion. Les enquêteurs savent qu’ils ne peuvent expulser Selim et Rabah par la voie légale, mais ils tentent l’intimidation : si les squatters sont inexpérimentés et/ou craintifs, s’ils redoutent les contacts avec la justice et les forces de l’ordre ou ne savent pas qu’ils sont en droit de rester, ils partiront. La détermination de Selim s’avère payante : le groupe sort du squat, Selim barricade la porte, rendant plus difficile encore une expulsion « discrète ». Les rapports d’enquête indiquent ensuite qu’Eva s’est rendue sur place, probablement prévenue par Selim. Elle aurait joué le rôle de « médiateur », « soutenant pleinement le squatter » mais sollicitant un rendez-vous auprès des services culturels de la mairie pour plaider sa cause. Les enquêteurs s’entretiennent enfin avec M. B., artiste et membre de l’association Lorette, résident légal aux 1 et 2ème étages de l’immeuble. Celui-ci se plaint des vols et de l’insécurité générés par la présence des squatters.
Après l’échec de l’expulsion manu militari, une plainte pour occupation sans droit ni titre est déposée par la mairie. La Ville requiert une audience en référé d’heure à heure, qu’elle obtient. L’avocat des squatters parvient à différer l’audience, qui a finalement lieu le 7 janvier 2001.
b/     Première audience en justice
Nous disposons de deux sources concernant cette audience : les documents conservés par l’avocat des squatters, à savoir les pièces présentées par les deux parties et leurs conclusions respectives , ainsi que les notes prises directement au cours de l’audience.
Nous sommes une quinzaine à assister à l’audience du 7 janvier 2001, tous occupants ou sympathisants du SLAAF. L’avocat des squatters commence par plaider l’irrecevabilité de la plainte. Il avance l’argument du non respect de la procédure par le maire, lui permettant légalement d’agir en justice (aucune décision du conseil municipal ne l’autorise à mener une action en justice, il n’a pas pris d’arrêté municipal). Il tente ensuite de démontrer qu’il y a double incompétence : le tribunal de grande instance serait incompétent car le bâtiment relève du domaine public, donc du tribunal administratif. Le maire de Marseille serait d’autre part incompétent à agir car les domaines du culturel comme du logement concernent le conseil d’arrondissement : or « l’incompétence de l’auteur d’un acte, comme le défaut des consultations d’une instance, entraînent l’illégalité de la décision ainsi viciée » .
L’avocat de la mairie prend ensuite la parole. Son argumentaire n’est pas aussi fouillé que celui de l’avocat des squatters. Et pour cause : le droit est de son côté et il sait qu’à terme, les occupants seront expulsés. La vraie question porte sur l’octroi ou non de délais. Il commence par réfuter les arguments de forme, afin d’attester du caractère légal de l’action en justice du maire. La démonstration est rapide : visiblement, il ne doute pas que mairie comme tribunal soient compétents à agir. Il plaide ensuite sur le fond, en développant cinq points successifs. L’avocat du maire rappelle d’abord le caractère illicite de l’occupation et conteste le fait que les occupants aient pénétré « sans effraction » dans le bâtiment . Puis il insiste sur la vétusté et la dangerosité des lieux : les locaux sont « inaptes à l’habitation ». Il évoque les « branchements électriques sauvages » effectués par les squatters, et qui sont source de danger. L’essentiel de la plaidoirie porte ensuite sur l’illégitimité des occupants. Il conteste d’abord le « besoin » dans lequel ils se trouveraient : « L’un d’entre eux est même fils de magistrat, monsieur le juge » (il s’agit de François). L’avocat distingue ensuite ces artistes illégaux de ceux qui louent ateliers et logements à l’étage, « en payant un loyer en bonne et due forme à la mairie ». Or « il ne suffit pas de porter un carton à dessins sous le bras pour être un artiste ». Non seulement les prétendus squatters ne le sont peut-être pas, mais surtout ils génèrent du danger : l’avocat cite une lettre envoyée au maire par ces artistes « légaux » indiquant que le lieu est maintenant « ouvert aux quatre vents », et qu’ils vivent dans la peur des vols. « L’occupation n’est pas aussi paisible qu’ils le disent ! ». Enfin, les artistes résidents légaux ont un « vrai projet pour le bâtiment » (espace d’exposition, lieu pédagogique et restaurant culturel), et le soutien de la mairie qui devrait le voter prochainement. Comme son adversaire, l’avocat de la mairie dira vouloir se garder de débattre de « qui sont les véritables artistes ». Mais toute sa plaidoirie consistera à tenter de modifier le couple « faux artistes embourgeoisés/jeunes artistes authentiques », version de la défense, pour celui « de vrais artistes sérieux et constructifs/ jeunesse rebelle et immature ».
L’avocat des squatters plaide maintenant sur le fond. Il commence par confirmer l’entrée sans effraction dans les lieux. Puis il oppose très fermement les occupants aux « faux artistes » du dessus, qu’il essaie de discréditer : « Vous voyez Van Gogh en train d’écrire une lettre de délation contre des artistes démunis ? ». Il fustige les artistes nantis, dont l’activité principale consiste à « effectuer des baisemains et manger des petits fours dans les réceptions mondaines de la mairie ». Il dit qu’ils voient dans les nouveaux arrivants des « concurrents ». « C’est eux les vrais artistes ! », clame-t-il en nous désignant, assis sur les bancs de la salle d’audience. Armé du dossier de quelques pages préparé par les squatters, l’avocat entend faire la preuve des travaux réalisés et de la plus-value faite sur le lieu. Il insiste sur la propreté : « il y a des chambres très bien aménagées ». La mairie ne serait donc pas lésée, bien au contraire. Il parle ensuite des activités organisées par les habitants, de l’ouverture du SLAAF sur le quartier. Il mentionne les lettres de soutien d’artisans et de commerçants voisins : « cette occupation est paisible, appréciée même. Il ne s’agit pas de drogués ni de délinquants ! », puis les factures d’électricité, dûment payées  : « ce ne sont pas des parasites ! ». L’avocat veut faire la preuve de l’innocuité et de la bonne foi des occupants. Il insiste sur la réalité des besoins en logement, dont il atteste en fournissant les copies des demandes de logement social. Il évoque les lettres envoyées à la mairie afin d’instaurer un dialogue, la proposition de médiation refusée par la mairie. L’avocat attaque ensuite le projet de l’association des artistes résidents légaux, qu’il qualifie de « projet bidon ». Il parle d’une « galerie pour nantis où on paiera sa bière deux fois plus cher ». Enfin, comme le projet ne devrait pas voir le jour avant juin, il demande l’octroi d’un délai jusqu’à septembre.
A la sortie, les occupants sont joyeux. Ils ont apprécié la plaidoirie de leur avocat, son franc-parler. Lui leur conseille de « passer maintenant aux tractations avec la mairie » et de préparer un projet sérieux de convention . L’audience sera relatée le lendemain dans La Provence, contactée par l’avocat de la défense. L’article fait la part belle aux arguments de la défense . D’autres médias s’emparent de l’affaire : un article paraît dans l’hebdomadaire Marseille l’Hebdo, un petit reportage est également diffusé dans l’édition régionale de M6. La décision de l’audience du 7 janvier est finalement « gelée » : la mairie retire en effet sa plainte quelques jours après. Comment comprendre ce revirement ? La médiatisation du squat y est certainement pour quelque chose, ce d’autant que les élections municipales de mars 2001 approchent. On peut cependant douter, aux vues de l’évolution de l’affaire, que la mairie ait réellement envisagé la signature d’un bail précaire avec les artistes squatters.
c/    L’échec des négociations
Les occupants du SLAAF s’occupent très vite de rédiger un projet de convention, qu’ils transmettent à la mairie. Une première entrevue a lieu début janvier avec l’adjointe au projet centre ville, rendez-vous est pris pour le 12 janvier. Un article est paru peu avant, dans lequel celle-ci se dit prête à trouver un accord avec les occupants. Voici sa position, telle que rapportée par le journaliste :
« Oui, il faut les expulser, mais pas n’importe comment, et pas définitivement. Je m’explique. J’ai toujours donné la préférence aux procédures consensuelles, je vais donc aller les trouver dans les prochaines heures et leur dire qu’on est en présence de deux impératifs contradictoires. Un, il faut bien qu’ils s’en aillent si on veut rénover les locaux qu’ils occupent ; impossible de mener les travaux autrement. Deux, on va leur trouver des locaux à titre provisoire. Et ensuite, leur proposer, s’ils tiennent à conserver cette adresse, un bail à des conditions préférentielles. Cette maison est destinée aux artistes, le quartier du Panier, dans ce secteur, a une vocation artistique affirmée autour de la Vieille Charité. Je suis persuadée qu’il y a une solution à trouver avec eux ».
Adjointe au projet centre-ville, Marseille l’Hebdo n°17, 11-17 janv. 2001.

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