Le point de vue de l'anthropologue 3

Publié le par Guillaume Fortin

Le ton a radicalement changé depuis la première audience en justice. La négociation semble maintenant possible : la réunion doit en préciser les termes. Le lendemain, l’adjointe vient au SLAAF, accompagnée du Directeur général des affaires culturelles de la Ville. Je me rends au squat moins d’une heure après la rencontre. Les occupants ont l’air ravi. L’ambiance est au beau fixe. Rabah dit que ça s’est très bien passé. Ils étaient une dizaine à être présents, leur avocat et sa stagiaire également. Il dit avoir résumé la situation en disant : « Notre projet est tellement conforme à vos attentes qu’on dirait qu’il sort de vos bureaux ! ». Il énumère les trois résultats principaux de la rencontre : la mairie est d’accord pour une rénovation et non une réhabilitation, ce qui signifie que seuls les travaux de mise aux normes seront effectués, sans que l’on touche à l’agencement de l’espace. Deuxième chose : « On ne bouge pas pendant les travaux. On se déplacera en fonction de leur avancée ». Ce point était capital pour eux, apparemment ils ont obtenu gain de cause. Troisième point : « Ils nous ont dit qu’il fallait régulariser la situation, et le seul moyen, c’est via un bail ». L’accord serait un bail de 12 mois, avec un loyer de 1 000 F par mois : « Comme vous n’avez pas les moyens… ». Le Directeur des affaires culturelles a même dit qu’il irait plus loin : les occupants devraient faire une demande de subvention à la mairie, les élus trouveraient une procédure rapide pour la faire aboutir.
Pour Rabah, l’argument « ouverture sur le quartier » et les élections municipales qui ont lieu dans deux mois ont beaucoup joué. Yaz suggère qu’on traverse une phase d’essoufflement culturel à Marseille et que les politiques sautent sur l’occasion d’avoir du renouveau dans le domaine. Toujours est-il que la convention doit être signée le mardi suivant.
Les occupants du SLAAF obtiennent donc ce jour-là tout ce qu’ils réclament, au-delà même de leurs espérances. Ils peuvent rester sur place pendant les travaux de rénovation, ce qu’ils pensaient presque impossible. Ils obtiennent une convention d’occupation d’une année , du montant demandé, et « toutes taxes comprises » (eau et électricité), ce qui selon leur avocat était difficilement envisageable. Ils peuvent mettre en place les activités qui leurs tiennent à cœur, ateliers de résidence d’artistes et ateliers pédagogiques à destination des habitants du quartier, sans que ne soit plus évoqué l’ancien projet concurrent. En contrepartie, ils s’engagent à ne plus agiter les médias. Les termes de l’échange sont donc clairs : les artistes obtiennent le droit de rester à condition qu’ils ne portent plus ombrage à l’image de la Ville.
La joie et le soulagement dominent l’après-réunion. Mais certains sont plus circonspects. Réda, on l’a dit, s’est absenté pendant la réunion et répète qu’il n’est pas du tout intéressé par le fait de devenir une association financée par la mairie. Yaz est le plus sceptique : « Je sens qu’on va se faire enfiler », dit-il. Un clivage se forme progressivement autour de cette question de la négociation, entre ceux qui y sont tout à fait favorables et ceux qui s’en méfient, ou la refusent. Cette méfiance s’exprime en particulier de la part de Yaz, en diverses occasions. Aux institutionnels, aux établis, Yaz oppose systématiquement les « petites gens ». C’est aussi lui, nous y reviendrons, qui donnera la clé du squat aux jeunes du quartier.
La signature de la convention ne se fera pas comme prévu la semaine suivante : les décisions de ce type ne sauraient être adoptées, selon les élus, si proches d’échéances électorales. Les occupants sont donc dans l’expectative. Une nouvelle réunion a finalement lieu le 26 mars, suivie d’un courrier expédié un mois plus tard : dans les deux cas, le ton a, à nouveau, radicalement changé. Le directeur des affaires culturelles reproche en effet aux squatters de ne pas avoir respecté leurs engagements, à savoir ne pas organiser d’événement public (son adjoint évoquera lui les plaintes des voisins concernant les nuisances sonores). Il a le sentiment, leur dit-il oralement, d’avoir été « trompé ».  Dans sa lettre, il note :
Nous vous avons signifié à plusieurs reprises l’interdiction de recevoir du public dans l’atelier du 1 place de Lorette, notamment par lettre du 5 février 2001. Vous avez transgressé cette règle minimum de sécurité, impliquant la responsabilité de la Ville en organisant des manifestations publiques. Il est évident que dans ces conditions, la signature d’une convention précaire ne pourra pas être envisagée.
Confluences  n°1, avril 2001, p. 1.

Aucune porte n’est ouverte par la mairie : le projet de convention est bel et bien enterré. Les squatters perçoivent le revirement de la mairie comme une manœuvre, l’argument de la sécurité (ou de la responsabilité de la mairie) comme un prétexte et doutent qu’il n’y ait jamais réellement eu de volonté de signer une convention. Le revirement se produit en tout cas quelques jours seulement après que l’équipe municipale ait été réélue. A nouveau, l’affaire est donc portée devant les tribunaux. La seconde audience en justice concernant le SLAAF a lieu le 4 juillet 2001 .
a/    Seconde audience en justice
Les squatters et soutiens sont un peu moins nombreux à assister à cette audience qu’à la précédente : nous sommes moins de dix. Un affichage a été fait dans le Panier pour appeler à venir soutenir le SLAAF, apparemment peu suivi d’effets. Le matin, les habitants du SLAAF ont installé à proximité de la mairie une table avec du café et ont étendu une grande banderole par terre, qui indique que les élus ne respectent pas leurs engagements, et réclame un « droit au travail » .
Lors de l’audience, l’avocat de la Ville prend d’abord la parole. Il rappelle les faits : l’entrée des occupants « sans autorisation de la mairie », le rapprochement des parties, le « projet de convention », la « radiation ». Tout l’argumentaire repose ensuite sur les motifs de cette radiation. Il conteste d’abord par avance l’argument consistant à dire qu’il y a de la part de la mairie des « intérêts électoralistes » : à l’inverse selon lui, la mairie aurait été « prise en otage » par les occupants, qui se seraient dit qu’ils allaient « profiter des élections » pour empêcher la mairie d’agir. Si la mairie a changé d’avis, c’est parce que « des incidents sont survenus ». Et de les énumérer : « Il y a eu des fêtes, entre guillemets, alors que les intéressés avaient interdiction de recevoir du public dans les installations. Ils ont reconnu l’avoir fait en réunion. Ils ont transgressé cette règle minimale de sécurité ». D’autre part, « Il y a eu des incidents avec les occupants [en titre] de l’immeuble ». Suite à une lettre de plainte adressée à la mairie par l’association des artistes résidents, un garde municipal se serait rendu au SLAAF et fait le rapport suivant : « La cage d’escaliers menant aux ateliers des étages supérieurs a été obstruée par des matelas et des détritus. Il y régnait une odeur suspecte. » Quelques jours plus tard, le garde serait revenu sur place et aurait constaté que contrairement à leurs engagements, les squatters n’avaient pas déblayé le couloir. « Bien au contraire : il a trouvé une seconde barricade, beaucoup plus importante, et même des excréments ! C’est peut-être une blague d’étudiant, mais on est loin de la bonne intelligence ! Il n’y a donc pas eu d’accord entre les squatters et leurs voisins, ce qui était une condition à l’accord ».
Comme la fois précédente, l’avocat de la mairie tente de discréditer les squatters en mettant en doute le « bon usage » qu’ils font du lieu et leur légitimité à y être. Il demandera ainsi : « Est-ce vraiment leur logement ? N’en ont-ils pas d’autres ? », arguant du fait qu’ils n’avaient pas démontré qu’ils avaient fait des demandes de logement . Enfin et surtout, l’avocat de la mairie réfute le terme de « contrat » passé entre les squatters et la Ville : « Les intéressés confondent accord et discussion préalable à un accord », plaide-t-il. De ce fait, aucun délai ne doit être accordé, d’autant que des travaux seraient sur le point d’être votés par le conseil municipal, ce qui implique le départ immédiat des occupants. Il dit cependant préférer parler de « libération » des locaux que d’ « expulsion ».
L’avocat des squatters prend ensuite la parole. Son argumentation, en contrepoint de la précédente, vise à prouver qu’il y a eu accord entre la mairie et les occupants et que cet accord a été rompu par la mairie de manière abusive. Or s’il y a eu contrat, la Ville ne peut être que déboutée : il lui oppose une « fin de non recevoir », la procédure devant être « renvoyée devant le juge du fond ». A son tour, il retrace la chronologie des événements : il rappelle que le rez-de-chaussée de l’immeuble occupé est vide depuis 1989 et affirme qu’il y a là « carence des pouvoirs publics ». Il mentionne la première audience, la médiatisation de l’affaire, l’appel téléphonique de l’adjointe au projet centre-ville exprimant son désir de « trouver un consensus », la réunion entre cette adjointe, le Directeur des affaires culturelles et les artistes, l’annulation de la plainte par la Ville. Il évoque également le fait que le conseil municipal a retiré de son ordre du jour du 19 janvier 2001 le projet concurrent pour le 1, place de Lorette : pour lui, cela constitue bien « la preuve qu’il y a eu accord ». Un autre élément essentiel accréditant la réalité de l’accord serait la présence d’ « éléments essentiels ». La fixation des prix, qui a bien eu lieu, en fait partie. Tous les occupants présents, rappelle-t-il, peuvent attester de la véracité de cet accord. Qu’il n’ait pas été couché par écrit ne change rien à la chose : « La volonté contractuelle s’établit par tout élément significatif, et ne nécessite pas qu’un contrat en bonne et due forme soit signé ». Seule la présence d’ « éléments nouveaux » peut justifier de la radiation d’un accord : or selon lui, en affirmant que les comportements des occupants sont les « éléments nouveaux », la mairie reconnaît implicitement qu’il y a eu contrat : il y aurait donc « défaut d’intérêt à agir ».
D’autres points portant sur des vices de forme sont soulevés par l’avocat . Il essaie ensuite de redorer le blason des squatters. Il évoque les signatures recueillies au sein des pétitions, qui émaneraient de « catégories élevées de la population » (il cite des assistantes sociales, des enseignants, des éducateurs…). Les artistes ont reçu des subventions de la part du conseil général à l’occasion des animations de la fête du Panier, à hauteur de 7 000 francs (environ 1100 euros) : il s’agirait bien là d’une reconnaissance de leur existence et de leur légitimité par les institutions. Une trentaine d’artistes travaillerait dans le lieu et il y aurait « des conventions à venir, des projets en cours ». Il faut aussi attester de la réalité du besoin en logement, et le justifier. L’avocat rappelle que l’huissier a bien constaté la présence de quatre personnes dormant dans le squat au moment de son passage, et que cette fonction d’hébergement a reçu l’accord de la mairie. Ainsi certains ont-ils quitté leur appartement « sur la foi de la parole de la mairie » . De plus, « puisqu’il y a de la place, pourquoi ne pas héberger les personnes en difficulté ? ». Il cite des personnes qui ont trouvé refuge dans le SLAAF : « deux jeunes filles sans domicile fixe, un monsieur handicapé, M V., qui n’a pas d’autre logement et s’est inscrit à un accueil de jour, un jeune majeur ». Il argumente ensuite sur les bienfaits de cette présence continue : « il faut savoir qu’il y a un risque d’envahissement de la part des jeunes mineurs du Panier », dit-il, qu’il dépeint comme des « voyous », vivant de « trafics ». Dans ce cadre là, il est bienvenu que quelques personnes logent là-bas, qui font office de « gardien », de « concierge ». De délinquants, les artistes deviennent ainsi gardiens de sécurité. De squatters , ils deviennent cocontractants. L’avocat des squatters demande pour finir au tribunal de débouter la mairie, d’ordonner des travaux de salubrité, un franc de dommages et intérêts pour les occupants en raison du préjudice subi (rupture de contrat), et subsidiairement l’octroi de délais.
La décision du président du tribunal de grande instance sera en faveur des squatters. Elle déclare : « Forts sans doute des promesses de la mairie, ces artistes ont entrepris d’effectuer dans ces lieux pour le moins insalubres des travaux de nettoyage, y ont aménagé des ateliers, accueilli d’autres artistes et se sont lancés dans une activité artistique non négligeable » . Estimant qu’il y avait bien eu contrat, le juge s’est déclaré incompétent. Mais la victoire sera de courte durée : en août 2001, lors d’une troisième audience, le magistrat donne cette fois raison à la Ville. Pour lui, il ne fait aucun doute que les occupants sont là « sans droit ni titre » et que le droit de propriété doit jouer. Les squatters, sans grand espoir, font appel. La dernière audience a finalement lieu le 20 février 2002. Les artistes sont déboutés et sont dorénavant expulsables. Ils étaient préparés à cette décision et disent être quoi qu’il en soit un peu « fatigués » par le squat. « De toutes façons, même si on avait eu un délai, qu’est-ce qu’on en aurait fait ? », me dira François. Rabah partage ce sentiment, Franck m’explique quelques jours plus tard : « Le squat c’est bien, mais ça prend toute ton énergie. Il est temps de passer à autre chose. » La fatigue du squat les a gagnés.
Cela n’empêche pas cependant leur amertume : les artistes ont le profond sentiment d’avoir été trompés par la mairie. Dans une « lettre ouverte en réaction à l’expulsion de l’association SLAAF des ateliers municipaux du 1, place de Lorette » parue dans la presse, François explique :
J’aurais voulu mettre en cause les politiques. Car ils sont bien en cause dans cette affaire, puisque ce sont eux qui ont demandé notre expulsion des lieux. Mais à quoi bon ? A quoi bon répéter que les politiques aujourd’hui sont sourds aux initiatives qui n’émanent pas de leur propre chef, ne peuvent être récupérées à leur propre compte ou pour leur propre prestige. Et ne vaut-il pas mieux d’ailleurs qu’il en soit ainsi, car rares sont les actions politiques visant à développer l’initiative culturelle et sociale qui soient dénuées de toute volonté démagogique ? A quoi bon, aussi, interpeller directement le maire de Marseille, lui demander pourquoi il n’est jamais venu lui-même constater sur place l’action menée par notre association, mais a préféré envoyer deux de ses émissaires, au moment des élections municipales pour nous faire de belles promesses, bien entendu jamais tenues depuis lors ? A quoi bon lui demander pourquoi le maire d’une ville, qui en est le premier magistrat, de son piédestal, quai du Port, en tant que premier citoyen, ne se considère justement pas comme un citoyen au même titre que les autres ? J’aurais voulu d’autre part, mettre en cause certains responsables de la culture à Marseille, et certains artistes paraissant leur être directement affiliés, puisqu’ils ont, quant à eux, des ateliers permanents dans les mêmes locaux, car ils auront été les premiers à manifester leur volonté d’étouffer une initiative visant à redonner vie à une pratique ouverte de l’art et du social, initiative qui n’a pu résister dans son action qu’en développant une forme de solidarité dont ils ne seront sans doute jamais en mesure de percevoir la véritable force d’authenticité. Mais, une fois de plus, à quoi bon citer des noms et mettre en cause des gens qui n’auront avec eux, face à leur engagement, que cette triste mauvaise conscience à trimballer pour faire de leur culture et de leur art, ce monstre hideux qu’on leur connaît. (…).
« Lettre ouverte » écrite par François, parue dans l’hebdomadaire Ventilo, 17-23 avril 2002.

Déception et colère. L’enthousiasme des occupants a été érodé par les retournements de la mairie et la bataille judiciaire. Dans les derniers temps de vie du squat, une lassitude collective est clairement perceptible. Les élus restent quant à eux campés sur l’idée d’une « trahison » des squatters, dont les motifs paraissent bien légers puisqu’il s’agit surtout de l’organisation d’un repas de quartier et d’une fête dans le squat, qui certes contrevenaient aux engagements pris par les occupants de fermer leurs portes, mais n’ont réuni que quelques dizaines de personnes (tout au plus) et n’ont donné lieu à aucun débordement. La question de fond, celle du projet « culturel et citoyen » et de celui qui lui sera substitué, ne sera jamais abordée. Après avoir été de très brefs interlocuteurs, les squatters sont renvoyés à leur marginalité ; ils ne sont décidément pas fréquentables.
Les habitants du SLAAF ont désormais d’autres projets, nous y reviendrons en fin de chapitre. Leur inquiétude, seize mois après l’ouverture du squat, porte maintenant surtout sur le sort des personnes, de plus en plus nombreuses, qui sont hébergées dans le squat. L’ouverture de l’art à la vie sociale passait en effet au SLAAF par une confrontation avec d’autres mondes sociaux dont nous allons à présent faire le récit.

La vie du SLAAF en quelques dates clés

14 nov. 2000 : Ouverture du 1, place de Lorette.
20 nov. 2000 : Dépôt des statuts de l’association SLAAF.
29 nov. 2000 : Enquête de police et des services municipaux (tentative d’expulsion manu militari).
30 nov. 2000 : Requête de la Ville pour une assignation en référé sur la base du constat d’huissier.
27 déc. 2000 : Première journée Portes Ouvertes et fête de l’Aïd.
6 janv. 2001 : Seconde journée Portes Ouvertes.
7 janv. 2001 : Première audience en justice (décision reportée).
12 janv. 2001 : Première rencontre avec les responsables culturels de la Ville.
18 janv. 2001 : Soirée russe.
19 janv. 2001 : Retrait du projet concurrent à celui du SLAAF par le conseil municipal.
28 janv. 2001 : Repas de quartier en collaboration avec l’association Les Enfants du Panier.
Fév. 2001 : Première fermeture volontaire du SLAAF.
24 mars 2001 : Fête de printemps (repas de quartier).
26 mars 2001 : Seconde rencontre avec les responsables culturels de la Ville.
avril 2001 : Fête de la naissance du prophète.
24 avril 2001 : Courrier de la Ville informant de la rupture de l’accord. Nouvelle plainte.
21-24 juin : Animations dans le cadre de la fête du Panier.
4 juillet 2001 : Seconde audience en justice. Le tribunal reconnaît qu’il y a eu contrat et se déclare incompétent.
Juillet 2001 : Seconde fermeture volontaire.
21 août 2001 : Troisième audience en justice. L’expulsion est ordonnée.
1er déc. 2001 : Fête du Ramadan.
20 février 2002 : Procès en appel. L’expulsion est confirmée.
30 mars 2002 : Dernière fête du SLAAF.
I/        Vivre au SLAAF : joies et misères de la mixité
Le squat est une situation sociale et résidentielle. C’est aussi, physiquement, un espace à investir. De la configuration et de la salubrité de l’espace vont en partie dépendre les conditions de vie dans le lieu. La taille, les multiples recoins et la pluralité des ouvertures  de l’espace SLAAF sont tour à tour des atouts et des handicaps. Un tel domaine ne se laisse pas en effet facilement investir, ni contrôler.
« Dans le local, au début quand on est arrivés, j’ai commencé à prendre le balai et à dire "bon", enfin à rien dire et à commencer à balayer. Et le mec qui nous avait filé la clé nous a dit "ça sert à rien, on va pas balayer, c’est tout pourri et on sait pas si on va rester", mais bon, il fallait s’y mettre, même si on se faisait expulser le lendemain (…). Justement par rapport à l’aspect friche finalement, il y a aussi toute la dynamique qui naît du fait que c’est un lieu qu’on doit repeindre, qu’on doit nettoyer, qu’on doit préparer, etc. Et ça, ça fait une grande part que le lieu est tenable, parce que c’est un lieu à créer, à travailler, à nettoyer, à peindre… C’est quand même une dynamique vachement importante. Parce que justement cette dynamique de devoir construire, dans l’aspect précaire des choses, ou en friche, ça permet une dynamique qui pousse quand même dans l’aspect galère qui est assez intéressante (...). Devoir nettoyer, pousser les autres à faire ça aussi, même s’il y en a qui n’en ont rien à battre, quoi. Travailler ensemble, remplir des sceaux d’eau… Même si des fois c’est des actions qui ont l’air un peu absurdes, parce que nettoyer un lieu aussi en friche, tu vois [rires]. Mais c’est pas grave ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Comme le CAJU, le SLAAF doit d’abord se construire en tant que collectif. François voit dans la pratique du nettoyage un acte essentiel : le ménage est construction d’un environnement commun, appropriation d’un espace en même temps que fondation d’un groupe. La friche, en tant que terrain inexploité, est alors valorisée.
Un tel espace présente l’avantage de pouvoir accueillir beaucoup de monde, sans que la promiscuité soit trop forte. Par le jeu des pièces et des étages, des seuils et des cloisons, les squatters pourront cohabiter avec d’autres, même si la distance souhaitée ne sera pas toujours maintenue.
Très vite on l’a vu, le désir d’ouvrir le squat à des personnes extérieures est présent. Il n’y a là à première vue rien de très exceptionnel. On trouve dans les textes du SLAAF une rhétorique récurrente dans les discours de « justification » des squatters. Le principe de la tolérance et de la non-sélectivité, sans être systématique, est largement dominant au sein des squats d’activités. Ce qui est plus rare, en revanche, est l’effectivité de cette ouverture. Le SLAAF est sans conteste le squat au sein duquel la mixité des générations, des origines sociales et des cultures nous a la plus été donnée à voir. Ce sont donc les raisons et plus encore les effets de cette cohabitation imprévue (au sens statistique du terme) que nous interrogerons.
L’expression ouverture du SLAAF utilisée par les occupants est polysémique. Elle désigne d’abord l’ouverture à d’autres artistes : le SLAAF est un espace dédié aux créateurs, quels que soient leurs niveau et discipline. L’idée d’ouverture souligne d’autre part la volonté de créer du lien avec les habitants du quartier, qui se traduit par l’organisation de fêtes et d’ateliers auxquels ils sont conviés. Sur un plan plus théorique, elle s’incarne dans la rhétorique du décloisonnement entre art et vie sociale. Les habitants du SLAAF ont enfin intérêt, comme tous les squatters qui tentent de négocier une régularisation, à ce que le squat soit fréquenté et reconnu.

Une soirée au SLAAF : récit de la « fête russe »

Le 18 janvier 2001, un concert de musique russe est organisé au SLAAF. Les musiciens sont originaires de Minsk. Les occupants en connaissent déjà certains, dont Sacha, qui les a aidés à installer l’électricité dans le squat. Quelques affiches annonçant le concert ont été apposées dans le quartier, les squatters ont envoyé un mail au journal La Provence pour qu’elle en fasse mention (ce qu’elle ne fera pas) et en ont abondamment parlé autour d’eux.
J’arrive tôt ce samedi, vers 17h, car je dois faire l’émission de radio sur les squats avec Rabah. Les artistes sont un peu nerveux : ils me demandent l’heure à plusieurs reprises, se demandent s’il va y avoir du monde, si les jeunes du quartier vont passer et comment ils vont se comporter. Je termine les quelques préparatifs de la fête avec eux.
Le concert est annoncé « à partir de 20h30 ». Un peu avant, une quinzaine de jeunes sont installés sur des fauteuils face à l’entrée : je me dis que l’accueil n’est pas très rassurant… Mais finalement ils se dispersent et se mêlent à la soirée. Les premières personnes arrivent vers 20h. Le groupe de Minsk fait un premier petit concert vers 21h. Il y a alors une trentaine de personnes, dont une bonne partie de Russes. Puis les gens arrivent plus nombreux, je compte environ 150 personnes vers 23h. Leur nombre décline ensuite, ils seront une cinquantaine quand je m’en irai, vers minuit et demi.
Les musiciens russes rejouent plus tard dans la soirée. Ils sont en costume traditionnel. Quelques personnes dansent à droite de la scène. L’endroit le plus prisé est le bar. On y vend de la sangria à 5 francs le verre, les crêpes et le jus de fruit sont « à prix libre » . Ca marche bien, au-delà des espérances des artistes, qui comptaient sur 2 000 francs de recettes pour payer le groupe, et me disent en être déjà à 3 000 francs à 23h.
L’ambiance est détendue, les gens dansent, discutent, circulent. Il y a surtout des jeunes adultes, artistes et étudiants, mais aussi des couples avec des enfants. La population est comme toujours au SLAAF bigarrée. Certaines personnes restent seules pendant toute la soirée. Quelques-uns ont trop bu, un homme danse sans musique dans une pièce vide… Il y a quelques personnes de l’Huilerie, Carine du CAJU est là aussi. Elle dit ne pas connaître grand monde ici : ce sont d’autres réseaux ! Je rencontre un jeune homme qui a fait Sciences-Po, il me dit avoir connu le squat par le biais de la Directrice des affaires juridiques de la mairie. Elle l’aurait incité à ne pas y aller, mais elle a piqué sa curiosité…
Vers minuit, des jongleurs jonglent avec du feu, c’est assez beau. Je pars peu après.
Journal de terrain, 18 janvier 2001

Les fêtes organisées par le SLAAF sont certainement les moments au cours desquels la diversité et le « mélange » auxquels aspirent les occupants sont le plus perceptibles, même si les échanges sont fugaces, comme ils le sont généralement dans ce type de circonstances. On se souvient longtemps après de ces fêtes, qui avec le temps prennent une place croissante dans la mémoire du squat et dans les souvenirs que l’on se remémore.           
Mais l’ouverture prend d’autres formes et va outrepasser les intentions premières. Elle va progressivement se faire vis-à-vis des jeunes du quartier et d’autres personnes en grande difficulté. Non qu’ils n’aient pas été « prévus » par les squatters : ainsi Réda affirmait-il lors de notre toute première rencontre vouloir réserver une « chambre d’urgence » dans le squat aux personnes de passage qui en auraient besoin, alors que François explicitait au même moment l’intérêt d’accueillir Yaz, qui connaît bien les jeunes et pouvait empêcher certains « dérapages ». On le voit dans l’encart, les jeunes participent aussi depuis ses débuts à certains moments du squat, aux fêtes en particulier. Mais les interactions entre les occupants initiaux et les jeunes du quartier d’une part, les personnes sans domicile de l’autre, vont prendre une ampleur qui n’était ni voulue ni pensée au départ. Le fait qu’elle se soit produite ici n’est pas pour autant le fruit du hasard.
1/    Personnes en difficulté : les aléas de la cohabitation
Tous les squats repérables, a fortiori ceux implantés dans des quartiers populaires, sont sollicités par des personnes qui ne trouvent pas à se loger ailleurs. Dans la plupart des cas, nous en avons vu un exemple avec le CAJU, les habitants effectuent ensuite un « tri » parmi les demandeurs. Au SLAAF, l’admission est de rigueur et les exclusions sont rares. Ce cas de figure résulte à la fois d’un choix effectué par les occupants et d’une situation à laquelle ils doivent se résoudre.
Très tôt, dès ses débuts, le squat accueille des personnes privées de domicile. En janvier 2001 par exemple, soit deux mois après l’ouverture, quatre jeunes sont hébergés par le SLAAF. Deux d’entre eux parlent français. Afin de savoir s’ils sont en relation avec l’association « Jeunes errants », je leur demande s’ils connaissent l’un des éducateurs, ce qui est le cas. Ils vivent à Marseille depuis plusieurs années. Ils disent ne pas connaître d’autres squats à Marseille, habiter chez leurs parents et venir ici « pour fumer » (des joints). Les deux autres jeunes ne parlent qu’arabe. Ils viennent d’arriver de Tunisie, par bateau. Comment sont-ils arrivés jusqu’au SLAAF ? Le squat, disent-ils, leur a été indiqué par « quelqu’un » alors qu’ils cherchaient un endroit où s’abriter. Le SLAAF est donc identifié comme un lieu d’hébergement dans certains circuits de la « débrouille ». Les jeunes seront accueillis au SLAAF pendant quelques jours, avant de continuer leur route vers l’Italie.
a/    Un refuge pour déshérités
Le SLAAF traverse différentes périodes, qui vont de l’ouverture complète (portes ouvertes de jour comme de nuit, aucune sélection des occupants), en particulier pendant l’été, à la fermeture complète, qui interviendra à deux reprises lorsque les artistes craignent que des incidents graves ne surviennent . Dans ces moments d’ouverture, le squat accueillera (successivement ou au même moment) une femme seule avec ses enfants, un jeune homme handicapé moteur, une jeune femme psychotique, un vidéaste en situation d’errance, des jeunes maghrébins en transit à Marseille, des hommes sans domicile. Les résidents habituels ne savent pas toujours comment sont arrivés les nouveaux squatters. A chaque fois, il semble que le bouche à oreille ait fonctionné.
« Et Jean-Luc, qui était en fauteuil roulant, il est arrivé comment ?
En chaise roulante [sourire]... Je me rappelle très bien le jour où il est arrivé, il y a un mec qui arrivait en le poussant, et ils sont arrivés tous les deux, ils nous ont dit "ouais, voilà : Jean-Luc, il arrive de Lille, il est en chaise roulante et tout, il a pas d’endroit où aller, on nous a parlé de ce squat… Est-ce qu’il peut s’installer là ?". Et donc on lui a fait un truc [installé un espace], il est passé, avec son chien, il est allé chercher ses affaires et il s’est installé.
Il était à la rue, quoi.
Il était à la rue, il était aux Treize Coins [bar du Panier], et c’est les gens du Treize coins qui lui ont dit il y a un squat là-bas, et il y a un mec qui l’a amené.
Que tu connaissais pas…
Non, non. Un gars aux Treize Coins, c’est là qu’ils leur ont dit y’a un squat là-bas vous pouvez aller voir, ils hébergent des gens (…) ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

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