Le point de vue de l'anthropologue 4

Publié le par Guillaume Fortin

Le squat est identifié par les habitués du café comme un espace susceptible d’accueillir des personnes privées de domicile. Lorsqu’ils les rencontrent, au gré des sociabilités urbaines, ils les orientent vers le SLAAF. A certaines époques, le squat est déserté par les résidents initiaux et les individus s’installent sans autre formalité. D’autres fois, les artistes sont présents et exposent au nouveau venu le projet du SLAAF avant de lui attribuer un espace.
Les jeunes du quartier amènent eux aussi au squat d’autres citadins plus disqualifiés encore qu’ils ne le sont, à savoir des jeunes errants et autres migrants primo-arrivants sans logement.
« Et eux, ils nous ont beaucoup aussi, en plus, souvent amené des mecs qui galéraient, algériens ou quoi, qui débarquaient… Un soir on avait logé deux mecs qui débarquaient du Maroc je crois, et qui partaient pour l’Italie. Et c’est eux qui nous les ont amenés ! Eux ils nous ont amenés plein de monde, en fait. Mais pas seulement, d’ailleurs… A un moment donné, ils nous avaient aussi amené Thérèse et sa copine, parce qu’ils les avaient rencontrées, elles cherchaient un endroit pour squatter, et c’est eux qui les ont amenées. Ils nous ont amené plein de gens, finalement. Et ça c’est aussi un aspect du truc qui fait qu’il y avait une démarche, à la fois de leur part et à la fois ils voyaient que de notre part aussi, il y avait une démarche, qui était d’héberger des gens dans la galère, pas des trucs juste… des ateliers d’artistes et des artistes qui font leur petit machin, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Les adolescents du Panier font le lien entre le squat et ces mineurs ou jeunes majeurs arrivés clandestinement en France et qui ne disposent pas de soutien familial. Ceux-là, ils les appellent les bledards, terme péjoratif, figure de synthèse entre le « plouc » qui se repère mal dans la société qui l’entoure et le pauvre (ils diraient le « galérien »). S’ils sont en relation, les jeunes du Panier et les bledards connaissent aussi des conflits forts. Les Marseillais semblent à la fois redouter ces jeunes errants, qui sont réputés avoir le couteau facile, et les mépriser. :
« Et puis après, bon, plus tard on a eu aussi des gens qui ont dormi là-bas. Mais c’était un peu les parias de… Il y a deux-trois mecs qui font pas partie de ces gens là [les jeunes du Panier], qui trafiquent un peu avec eux mais qui sont exclus du truc quoi, et qui squattaient d’ailleurs, qui squattaient au Moulin [place située en haut du Panier], et pendant un moment ils ont logé chez nous. Avec eux on a beaucoup discuté, parce qu’ils participaient à la vie, ils mangeaient avec nous, ils étaient là tout le temps… Ils partaient la nuit pour braquer des autoradios, des choses comme ça quoi. Un peu jeunes errants, tu vois, les trois là c’était ça. Mineurs ou tout juste majeurs, et qui.... Il y en a un qui venait d’Algérie donc qui avait quitté sa famille, et les autres aussi étaient sans… retournaient jamais dans leur famille, donc ils squattaient, ils sortaient que la nuit pour faire leur truc, quoi. Mais ils étaient quand même rejetés des autres, ils ne faisaient pas partie de la même bande, même s’ils les connaissaient, de temps en temps ils venaient leur acheter du shit ou leur faire des petits business, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Jeunes du quartier et bledards sont à la fois dans des rapports de crainte, de concurrence et de domination. Tout laisse à penser que les jeunes du quartier redoutent d’être assimilés aux bledards. Selon un mécanisme bien connu, ces jeunes mettent à distance et traitent par l’altérité des individus qui, dans l’espace social, sont proches d’eux, mais sont davantage encore disqualifiés. Ils expriment aussi du mépris vis-à-vis de leur pauvreté avérée et de leur vulnérabilité. Ces jeunes maghrébins nouveaux venus sont par ailleurs porteurs d’une culture arabe dont eux-mêmes ne connaissent plus que des bribes : quelques séjours en Algérie ou au Maroc pour certains, quelques mots d’arabe aussi, mais la langue n’est pas maîtrisée. Les jeunes du quartier incarnent une autre facette de cet habitus clivé dont parle Stéphane Beaud (2004) , non pas l’habitus décrit par Younes Amrani, écartelé entre culture scolaire et valeurs de la cité, mais celui qui ne peut se situer entre valeurs familiales et culture occidentale et produit in fine ces jeunes gens en « étrangers de l’intérieur » (Missaoui, 2003). Dans les deux cas, l’arrière-plan est commun : c’est celui d’une absence de place qui puisse être un tant soit peu stabilisante et valorisante au sein de la société. On voit donc que les situations de dénuement et de domination ne conduisent pas ici à de la solidarité, mais plutôt à des formes renouvelées de « division ethnique » (Bourgois, Schonberg, 2005) .
L’arrivée dans le squat des personnes privées de domicile se fait progressivement. Elle culmine lors du mois de juillet 2001, alors que les occupants habituels ont déserté le lieu pendant la nuit, mais laissé une porte ouverte. Le squat connaît alors un rythme alterné : la journée, des artistes s’y côtoient pour travailler, la nuit, le squat devient un centre d’hébergement informel.
« A un moment donné il y a eu une pratique de l’espace assez chouette aussi, enfin, assez rare et singulière. Quand on est partis en juillet, au départ on a dit "on arrête de loger là-bas", parce que c’est trop risqué, il y avait eu l’histoire du viol avec la fille et Kader qui s’était fait casser la gueule dans l’atelier, et quand on est partis on s’est débrouillés pour arriver à fermer toutes les portes (…) Et donc il y avait une pratique, le truc était ouvert mais y’avait personne, sauf nous la journée on passait travailler, tu vois. Et en fait apparemment il y avait des gens qui venaient dormir la nuit, mais juste la nuit, et ils disparaissaient. On est arrivé un jour et il y a des trucs qui avaient été peints pendant la nuit, et ça, ça a duré pratiquement tout le mois d’août, trois semaines en août, où le lieu était ouvert, et disponible. Il y a une troupe de théâtre qui est restée pendant trois jours, sans… Ils sont rentrés, ils se sont installés et ils ont répété. Bon après on les a vus, parce qu’on venait la journée, on les a rencontrés. Ils nous on dit : "Ben on est arrivés, on s’est demandé, on a vu personne, on s’est dit, bon"… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Le SLAAF n’est plus alors sous le contrôle des artistes. Il est un espace disponible pour qui s’en empare et devient notamment un refuge pour des personnes en difficulté. Elles y passent une nuit, quelques semaines ou s’y installent. Des architectes canadiens en résidence à Marseille cohabitent un temps avec des mineurs marocains ; quelques semaines plus tard une troupe de théâtre vient répéter le jour, pendant que des « routards » dorment la nuit.
« Et puis il y avait le petit Kader qui est resté longtemps avec nous, qu’on a accueilli, hébergé, enfin lui vraiment beaucoup plus que les autres, avec qui on a beaucoup discuté, et qui devait s’inscrire cette année à l’Ecole de la deuxième chance . Mais on l’a pas vu réapparaître. On sait pas trop où il en est en ce moment, il est pas sur Marseille. Il a peut-être trouvé du boulot quelque part, on lui a fait faire des vendanges, tu vois, et puis… On a pas mal discuté avec lui, et on a vu qu’il y avait peut-être des possibilités un peu de s’en sortir. Pourtant il était vraiment dans la merde, parce que c’était le gamin vraiment exploité par tout le monde, quoi. On l’a sorti de sacrés merdes par rapport à pas mal de choses, de trucs qu’il devait à des gens parce que… Enfin tout, c’était vraiment le, la tête de turc. D’ailleurs il était d’origine turque, va savoir si [sourire]… Et puis tout frêle, tu vois, il s’est vraiment pris des coups dans la gueule lui, mais toute sa vie, quoi. Donc on l’a boosté pour qu’il se sorte un peu de ce truc là, quoi. Et bon, moi je pense que c’est bien qu’il ne soit pas revenu à Marseille, parce qu’il ne pouvait pas s’en sortir en étant dans ce réseau là, tu vois ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Le passage des personnes socialement et/ou psychologiquement fragilisées sera plus ou moins bref, les contacts avec les squatters plus ou moins intensifs. Certains trouvent un réel soutien auprès du groupe, d’autres ne le rencontreront jamais. Parfois, les relations sont freinées par le barrage de la langue, d’autres fois par le mutisme des hébergés.
a/    Tensions et agressions
 « Il y a un mec qui a squatté cet été, très étrange, qui parlait très peu, un black qui était malgache, je crois. Lui est arrivé un jour, il disait rien. Il restait avec nous, il tournait autour et tout, il a dormi dans un coin, et puis il était là le lendemain, il était là le surlendemain, il ne disait toujours rien, on lui disait : "Viens, tu manges avec nous"… Il est resté un moment, toujours en disant très très peu de choses, un mec vraiment bizarre, quoi… Vrai problème de communication avec les autres et tout… Il est resté pendant un mois, un mois et demi, toujours dans ce type de relation là, on a parlé un peu plus avec lui, mais… (…) Et un jour Selim lui a filé cent balles pour aller acheter des clopes et il a disparu, on l’a plus jamais revu. Mais bon il était un peu bizarre, il faisait un peu flipper, ça faisait un peu le mec, un peu psychotique, qui peut être vraiment… On faisait gaffe quoi, mais après, on faisait gaffe mais c’est grand ! Il faisait des trucs étranges, il se mettait torse nu, il faisait des arts martiaux, mais avec des cailloux et des ficelles… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

On le voit, la tolérance à l’autre est grande, et se paie parfois du prix de la quiétude. La cohabitation en effet est loin d’être de tout repos. La fatigue nerveuse et physique induite par la coprésence est palpable dans les récits. L’ouverture presque totale du squat à certains moments de son histoire produit de l’insécurité, que les squatters ne sont pas toujours en mesure de contrôler. Le côtoiement de ces personnages décrits comme énigmatiques produit des impressions ambivalentes chez les artistes. L’inquiétude laisse place rétrospectivement à des narrations teintées d’humour, que les squatters se remémorent volontiers et qui fondent une partie de leur histoire commune. Le récit de François est ainsi parsemé d’anecdotes sur des rencontres improbables, des soirées « délirantes », des moments de folie. Il en parle avec le recul et l’ironie que peuvent conférer les souvenirs lorsqu’ils appartiennent à une période que l’on sait révolue.
« Et un soir, un truc hallucinant aussi. En pleine nuit, parce que pendant qu’il était là [il s’agit du jeune homme malgache], il y avait aussi une fille qui se faisait appeler Fleur, pareil, une jetée grave aussi, qui écrivait partout des trucs. Et alors elle, elle pétait les plombs grave, y’a un soir, écoute, c’était phénoménal… Donc moi je dormais là-bas, parce que c’était la période où j’avais prêté mon appart à Mohamed et Fatiha. Et un soir elle gueulait, quoi. Elle allait dans la chambre où ce mec là dormait… Et c’était hallucinant parce que lui il parlait pas, et elle, elle gueulait quoi, elle parlait toute seule, elle gueulait "bah, bah, bah… !!! " Et donc c’était le couple, tu vois ! Ils formaient un couple ! [rires] Ils étaient tous les deux dans la même chambre, et lui il disait pas un mot, mais il restait là, et ils restaient ensemble, quoi. Et elle, elle était là, elle arrêtait pas de parler. Et ce soir là, elle a gueulé mais toute la nuit, et ça donnait sur la rue d’en face, et je me disais les gens vont appeler les flics, il était 4 heures du matin et ça durait depuis minuit… Et elle a gueulé toute la nuit. Personne n’a appelé les flics, personne n’a porté plainte… Jamais personne n’a porté plainte, n’a appelé les flics. C’est parce que c’est le Panier, mais quand même, parce qu’il y a eu moult folies… Entre des jours comme ça, les jours où on jouait des percussions… On a un voisin derrière qui nous aimait bien, et quand il y avait du bordel et bien il venait en fait, et puis il participait au truc. Mais il y avait quand même plein de gens, pas forcément au courant de savoir si c’était un squat, tu vois… » .
François, 11 février 2002, entretien n°30.

L’expérience de la cohabitation avec des personnes très précarisées sur le plan socioculturel et/ou psychique est donc relatée comme positive et comme inquiétante à la fois. Dans le discours de François, elle est moins valorisée en tant qu’acte de solidarité, qui d’une certaine manière « tombe sous le sens », que comme expérience spécifique, anormale, extraordinaire. Cette ambivalence est la même d’ailleurs que celle qui rythme le squat, entre moments d’euphorie et de déprime, d’engouement et de léthargie. L’ouverture peut parfois cependant avoir des conséquences tragiques.
« Vous avez eu de la chance qu’il se passe pas des trucs plus graves, quand même.
Ben y’a eu le petit Kader qui s’est fait casser la gueule. C’est le lendemain qu’on a fermé. La fille, bon, y’avait la fille qui était là, les jeunes qui sont venus, qui voulaient se la faire, ils étaient plusieurs dans la chambre, ça a failli… Alors après toute la soirée c’était, nous on dormait devant sa chambre, il fallait éviter que, et puis ils tournaient autour… Pfff… Et puis finalement, le petit Kader il s’est retrouvé dans le grand Atelier, et il s’est fait casser la gueule par deux mecs, quoi. On n’a rien entendu et tout, le lendemain la gueule comme ça [il mime un visage gonflé], donc on dit : "C’est bon, on ferme tout, on se reloge, on ferme, et voilà". Et puis il y a une fille qui se serait faite violer, elle aussi, qui pétait vachement les plombs à l’époque, elle faisait plein de crises à l’Atelier, et donc elle a raconté à un moment donné qu’elle se serait faite violer par un des jeunes errants qui logeaient à l’époque là-bas. On n’a jamais su vraiment le quoi, qui… (…) Mais c’est hyper plausible ! (…) C’est vrai qu’on a vécu des moments concrets où avec Eva, à la fois heureusement qu’on était là, à la fois même en étant là il aurait pu y avoir des grosses catastrophes… Y’a des soirs où c’était vraiment… A la limite du… (…) Mais bon là vraiment, on a dit "stop", quoi. C’était obligé, c’était nécessaire. Mais bon c’est vrai qu’après Eva c’était différent dans le sens où ils savaient que ça passerait pas inaperçu, et c’est pour ça d’ailleurs que c’est pas arrivé, sinon ça serait arrivé, quoi. Ils savaient que eux ils en prendraient dans la gueule. Mais bon, même nous en sachant ça, y’a des soirs où c’était chaud ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Nous ne saurons jamais ce qu’il en a été concernant le viol de la jeune femme. Son état délirant, au sens clinique du terme, rend le dépôt de plainte et les démarches auprès de la police complexes. Aucune enquête ne sera finalement menée. Mais l’agression sexuelle semble de l’avis de tous pour le moins concevable. Les filles sont particulièrement vulnérabilisées par l’ouverture du squat. Même Eva, qui pourtant bénéficie de plusieurs « couches de protection » (elle est bien connue des habitants du quartier, elle est entourée de ses amis artistes, elle-même est en capacité de se défendre…), est perçue comme étant en danger. C’est dire si le climat du squat est parfois menaçant à l’encontre des femmes.
Les hommes sont également victimes de vols et d’agressions. Selon François, cette violence prend des formes différentes : si certains des agresseurs potentiels respectent certaines règles, ont conscience de ne pouvoir franchir certaines limites, d’autres semblent si désocialisés qu’ils sont prêts à tout. La violence alors ne connaît plus de borne : le jeune Kader, chétif, a été gravement blessé, violence qui ne reposait sur aucun autre motif qu’elle-même.
« Après c’est pour dire que l’été, c’était tellement ouvert à tous les vents que nous on ne dormait plus, avec tout ça… T’as des jeunes qui passaient à cinq heures du matin : "T’as pas du feu, t’as pas une clope ?". Hop, ils avaient fait un truc, ils débarquaient… Tu dormais, t’avais des mecs dans le grand Atelier qui passaient, tu voyais des têtes apparaître aux portes qui commençaient à prendre ton pantalon, le truc… [rires]. Moi le mec je l’avais repéré une première fois, et ce soir là j’étais pété en plus, et finalement le mec dans la nuit il a réussi à me piquer mon pantalon et les 300 balles que j’avais dedans. Mais lui il était grave, il faisait peur… Tu te réveillais d’un coup, t’avais une tête au-dessus de toi, il te disait : "Enculé, nique ta mère" et tout. C’est comique, mais des fois, c’était pas comique, quand on y était. Des états de peur, de stress, de pas pouvoir dormir…
Mais les mecs qui venaient c’était ceux que vous connaissiez, ou c’était pas les mêmes ? 
Non, c’était pas les mecs qu’on connaissait le plus, notamment des complètement tarés qui sont venus que cette fois là et qui ont cassé la gueule à Kader, c’est des mecs graves. Qui venaient pas, d’habitude. C’était un mec du Panier, mais en phase terminale du sida, et qui en a rien à péter, qui a fait de la taule. Et l’autre il est taré, même les jeunes ils disent : "Lui, il faut faire gaffe, parce qu’il est vrillé". Et avec un mec comme ça, il prend un couteau il te bute un mec, quoi. Parce que les autres ils sont capables de te provoquer, de te foutre un pain ou même de te casser la gueule, bien, mais ils sont quand même conscients que s’ils te butent ça sera chaud pour leur gueule… Mais lui, il aurait pu le buter l’autre soir le petit Kader, c’est clair… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
 Ainsi les squatters font-ils l’expérience directe de la violence. Le squat ne peut pas être qualifié d’espace « hors droit », dans la mesure où il n’est pas coupé du reste de la société. Mais François parle plus loin de « lieu d’impunité ». A nouveau, il n’y a pas là spécificité : l’impunité trouve à se loger dans de nombreux espaces physiques et sociaux au sein desquels les auteurs de crimes et délits se trouvent, pour de multiples raisons, protégés des contrôles en vigueur dans la société. La famille, la cité ou l’entreprise peuvent en être le théâtre. Le squat est cependant un espace physique qui, retranché des regards, peut s’avérer particulièrement propice à l’exercice de la violence. Là vivent en outre dans de nombreux cas des personnes qui disposent de peu de ressources afin de contrer les éventuelles agressions.
Le dilemme qui se pose alors aux occupants est celui de savoir quand et comment intervenir. François explicite longuement les raisons de ses interventions, ou de son inaction. Mais à aucun moment de l’entretien il ne dit que l’ouverture du squat aurait dû être davantage contrôlée. Ce côtoiement de la violence revêt à ses yeux un sens politique. Il consiste à ne pas se couper de réalités sociales quotidiennes en faisant du squat un espace protégé, mais au contraire à travailler cette matière sociale à l’intérieur d’un lieu qui y est précisément destiné.
« C’est le problème des lieux ouverts…
En fait, c’est vraiment une question sociale. C’est la question "qu’est-ce que c’est qu’une société ? Et qu’est-ce que c’est que la responsabilité ?". (…) Alors qu’est-ce que ça veut dire ouvrir un lieu comme celui là et le garder ouvert, avec tous les problèmes que ça pose, problématiques qui se posent tous les jours dans la ville, dans la rue, mais la rue ça fait partie de la ville, ça fait partie de la vie sociale (…). Et donc si tu passes pas à un moment donné par le truc qui te fait retrouver ce que c’est que le social, c’est-à-dire qu’en fait finalement le social c’est vivant, il faut que ça soit vu, il faut que ça soit su, il faut que les gens en parlent, faut que ça parle de tous les côtés, que la fille violée elle en parle, que le mec qu’est délinquant il parle de sa vie (…). Donc nous, notre action c’est pas de régler les problèmes du monde, on n’a jamais eu cette prétention, mais ça ça fait des déclics chez les gens… Quand t’as toujours fait un truc de façon bénévole, sans demander d’argent à personne, en permettant aux gamins de venir, les gens qui sont encore là pour faire des trucs de merde, ces gens là ils s’enfoncent, ils le savent, ils le ressentent en tous cas… Et moi je m’en fous d’avoir perdu 1 000 balles, 1 500 balles, un agrandisseur [qu’il s’est fait voler]… Ca, ça ouvre cent fois plus les consciences que… C’est beaucoup plus intéressant que tout le reste… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Dans la réflexion menée par François autour de l’expérience du SLAAF, on décèle que le lieu a acquis une fonction proprement sociopolitique. L’atelier d’artistes du départ n’a pas disparu, mais la nécessaire confrontation aux règles du quartier et à la violence des visiteurs a modifié l’enjeu et le sens de l’occupation. Après coup, les habitants objectivent le côtoiement de la violence comme une prise de responsabilité des artistes, en cohérence avec la conception qu’ils se font de la place et du rôle de l’art au sein de la société. Le squat est alors conçu comme une microsociété, dans laquelle se rejouent les problématiques et les enjeux de la société dans son ensemble. Loin de vouloir s’extraire du monde social, comme y aspirent dans une certaine mesure les libertaires que nous avons rencontrés à l’Huilerie et ailleurs, les occupants du SLAAF veulent l’affronter et, modestement, le changer. Le SLAAF aurait en quelque sorte une fonction miroir, en montrant par la pratique que d’autres logiques que celle de la prédation sont possibles.
1/    Jeunes du quartier : de la violence à l’interconnaissance
Dès les premières semaines de vie du squat, et de manière croissante au fil du temps, les artistes du SLAAF vont côtoyer les jeunes du quartier, à la fois dans le squat et à ses abords. Comme les termes « jeunes de banlieue », « jeunes des cités » ou « jeunes des quartiers sensibles », l’epression « jeunes du quartier » pêche par son imprécision et agglomère des situations marquées par l’hétérogénéité (Aquatias, 1997 , Beaud et Pialoux, 2003, Avenel, 2004a), en même temps qu’elle charrie avec elle un ensemble de « représentations préconstruites dans différents champs de l’espace social » (Mauger, 2004 : 215). Nous l’emploierons faute de mieux, et parce qu’elle fait sens pour tous, à commencer par les jeunes eux-mêmes, qui se disent « du Panier » .
Les jeunes dont nous parlons sont des hommes de 13 à 20 ans d’origine maghrébine, pour la plupart en rupture d’études. L’un d’entre eux m’explique lors d’une discussion : « J’ai 17 ans, de toutes façons je peux rien faire comme travail avant d’avoir 18 ans. J’ai été jusqu’en 3ème d’insertion, après j’ai commencé une 3ème de motivation. Mais j’étais payé 600 francs [environ 90 euros] par mois, tu es fou ! J’ai arrêté ! L’école ça paie pas, c’est pour ça » (18 janvier 2001). On retrouve là un sentiment d’urgence exprimé par de nombreux enfants d’immigrés exclus du marché du travail et des protections, celui de gagner de l’argent « maintenant », et un refus parallèle d’accepter des formations qui remettent à plus tard un hypothétique salaire (Beaud, Pialoux, 2003). L’expérience de leurs aînés, qui pour certains ont fait des études mais sont restés au chômage ou n’ont accédé qu’à des emplois temporaires et très mal rémunérés, ont visiblement contribué à disqualifier le système scolaire, les mondes de la formation et ceux du travail légal. Ces jeunes font donc partie des catégories les moins qualifiées des jeunes du quartier. Certains sont quelquefois partis en « stage » pendant l’enquête de terrain, lorsqu’un éducateur du centre social leur avait trouvé une place. Mais il s’agit d’une minorité et il semble que ces formations n’aient jamais débouché sur un emploi . Le scepticisme à l’égard des stages semble généralisé. J’assiste un jour au retour d’un jeune homme de 17 ans dans le quartier, absent pendant quelques semaines car « en stage » dans une autre ville. Ses copains ont la raillerie facile : « Regarde lui qui revient, alors t’as bien fait le bouffon, oui madame, non madame ? ». Le jeune baisse les yeux, sourit, n’a guère d’autre choix de dire que le stage était réné .  Dans la suite de la discussion, il explique en substance que c’est là la dernière fois qu’il se « fait avoir ». Très vite, le groupe passe à autre chose. A aucun moment, l’objet ou le déroulement du stage ne sont évoqués. Tout se passe comme si l’histoire était déjà connue et qu’il ne servait à rien de la répéter. Lorsque je demande plus tard au jeune homme ce dont il s’agissait, la réponse est évasive (« Schépa, un truc pour fabriquer des tables ») et de toute évidence il n’a guère envie d’en dire davantage. Le stage apparaît alors comme une expérience supplémentaire venant confirmer l’impossibilité d’entrer dans le monde du travail autrement que sur un mode « bancal ». Le stage « ne sert à rien », ce dont attestent leurs expériences et celles de leurs proches, sinon à leur rappeler qu’ils n’ont pas les compétences requises pour le travail qu’ils souhaiteraient faire (car certains ont un projet ), ou à leur faire entrevoir comme seule possibilité un travail physique, mal payé, inintéressant, en bref à leur assigner une place de « dominé ».
Ces jeunes hommes vivent généralement chez leurs parents ou un membre de leur famille. Ils partagent les valeurs de la « culture de la rue », faite de virilité, de code de l’honneur, de mise à distance des femmes et des « Français ». Tous font du « bisness », à plus ou moins grande échelle, qui va du deal de cannabis  au vol de voitures en passant par le vol à l’arraché de sacs, téléphones portables et porte-monnaie des passants . Ce ne sont pas des consommateurs de drogues dures, mais ils fument continuellement des joints et pour beaucoup, boivent beaucoup d’alcool. Malgré les différences de contextes nationaux et d’histoires personnelles, on retrouve dans la « culture de la rue » de ces adolescents les mêmes ingrédients que ceux identifiés par Philippe Bourgois à propos des revendeurs de crack portoricains de Harlem : la « culture de la rue »  se définit comme « un réseau complexe et conflictuel de croyances, de symboles, de modes d’interaction, de valeurs et idéologies en opposition à l’exclusion par la société dominante » (2001 : 36). Deux versants cohabitent : la résistance et l’autodestruction. On retrouve ces deux faces de la même pièce, celle qui a pour antécédent discrimination et disqualification sociale, dans la manière dont ces jeunes vont appréhender leurs relations aux artistes du SLAAF, assimilés par les jeunes et malgré leurs efforts pour s’en démarquer, à la « classe dominante ».
La distance sociale et culturelle entre ces adolescents et les squatters est grande, et malgré leurs tentatives, ces derniers ne réussiront en effet jamais à les intéresser à leurs activités, ni à créer de réelle proximité. Mais leurs rapports vont cependant très nettement évoluer dans le temps.
« Ils [les jeunes du Panier] mettent le feu à pas mal de choses au Panier hein, quand ça les fait chier, ils foutent le feu, et… Y’a encore la chocolaterie du Panier qui a cramé, le mec il est pas revenu ! Je sais pas quelle embrouille y’a eu, mais… Ils ont un pouvoir très important au Panier, parce que c’est un pouvoir d’action, de pression… Donc nous ce truc [le SLAAF] il aurait pu finir illico presto, ça aurait pu cramer, on aurait pu se faire virer, et à un moment donné c’était ça, soit il y avait nous et eux, soit il y avait plus personne, quoi. Donc si ça continuait c’est que quelque part eux étaient d’accord d’une certaine façon, tu vois ce que je veux dire, parce que ça se passait bien avec eux, y’avait une certaine forme de… Enfin pas que ça se passait bien, mais qu’ils l’acceptaient. Ils auraient pas accepté, on serait plus là. Tous les squats qui ont été au Panier, ils ont fini parce que ça a pas été accepté, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
 
Les occupants n’ont pas vraiment eu le choix : il leur fallait, du moins le pensaient-ils, composer avec les jeunes du quartier. François le dit explicitement : « Soit il y avait nous et eux, soit il y avait plus personne ». Le squat ne peut espérer se pérenniser que si les jeunes le tolèrent. S’ils décident qu’il n’a pas sa place dans le quartier, ils ont le pouvoir de le faire disparaître. La négociation avec eux s’impose donc comme une condition de la survie.

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