Le point de vue de l'anthropologue 5

Publié le par Guillaume Fortin

a/    De la prédation au loisir : le SLAAF, un espace ressources
Les relations entre les occupants et les jeunes sont d’abord quasi inexistantes : en dehors de Yaz, les artistes ne sont pas en relation avec eux. Ils savent qu’ils auront à composer, mais préfèrent dans un premier temps protéger le squat d’une éventuelle incursion : les portes sont maintenues fermées. Les jeunes vont d’abord provoquer les squatters, qu’ils perçoivent comme nantis et dont ils comprennent mal la présence dans un squat . C’est le temps des invectives, des vols, de la défiance.
« On était place de Lorette et il y avait les fameux jeunes juste en face, au départ ils ont été assez tranquilles. Et puis après il y a eu un jour où, comme les portes fermaient, il fallait avoir la clé, un jour ils ont réussi à rentrer parce que la porte n’avait pas été fermée. C’est des jeunes, vraiment des petits frères, ils sont rentrés, et donc ils ont eu le temps de fouiller un peu. Il y avait Franck qui était tout seul, ils ont fouillé un peu, et ils ont pris quelques trucs, il y avait deux appareils photos qui traînaient, enfin vite fait, ils ont attrapé un peu des trucs, quoi. Et puis Franck les a vus, est tombé nez à nez avec eux, s’est un peu interposé, il s’est pris des coups, parce qu’il voulait les empêcher, il avait bien vu qu’ils avaient pris des trucs. Ils sont partis (…). Ils nous ont beaucoup testé en fait, tout leur truc c’était vraiment de nous tester. Ils ont fini par nous dire aussi, enfin verbalement, qu’on avait résisté, tu vois [rires]... (…). Et puis ils ont eu besoin de constater ce qui se faisait, qui on était, ce qu’on faisait, jusqu’où on était capables d’être là, de rester, de gérer les problèmes, de résister d’une certaine façon, tu vois, tout ça ça, a été vraiment de l’ordre d’un test conscient et inconscient, si tu veux. D’abord inconscient dans la pratique, mais finalement conscient dans l’apprentissage, enfin dans le fait qu’on fait toujours une expérience, comme ils la perçoivent aussi, comme nous on la perçoit… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Les appareils photos et les outils volés seront finalement rendus : Franck et Yaz iront voir des « grands frères » afin de plaider leur cause, et les jeunes, qui avaient caché les objets volés au sein même du SLAAF, les leur rendront le soir venu. Mais par la suite, de nombreux effets disparaîtront sans être restitués. Les premiers temps sont donc ceux de l’agressivité et de la rapine. Dans l’espace du squat, les jeunes voient une opportunité de gains facile, les artistes ayant peu protégé au départ un matériel qu’ils souhaitent laisser à la disposition de ceux qui en auraient l’usage. Ils trouvent aussi des « ennemis de classe » (ils ne le formuleraient pas comme tel), plutôt un « Eux » qu’ils peuvent opposer au « Nous » (Hoggart, 1991), des individus dont le capital scolaire et culturel est sans commune mesure avec le leur, ce qu’ils ressentent probablement à chacun de leurs échanges. Les jeunes changent donc les règles du jeu : plutôt que de participer au « dialogue » auquel les invitent les habitants, eux dont le capital linguistique est défaillant, ils se situent (et contraignent les occupants) à se situer sur le terrain de la force physique et de la ruse, testant comme ils le disent les capacités de « résistance » (physique et psychologique) de leurs interlocuteurs sur un mode qu’ils maîtrisent mieux qu’eux. Si l’on analysait le squat à la manière d’un champ, on dirait que les jeunes luttent afin d’y imposer un nouvel ordre de domination, dans lequel le « capital corporel », i.e. la force physique (Mauger, 2004 : 221) se substituerait au capital culturel.
Un événement va radicalement changer la donne. Yaz, en désaccord avec les autres résidents, donne une clé du squat aux jeunes du quartier. Il lui semble que c’est là la meilleure solution afin que les deux groupes se rencontrent et estime quoi qu’il en soit que les jeunes « y ont droit » . Cette transmission apparaît d’abord aux autres résidents comme une grave erreur, voire une trahison, en tout cas un acte susceptible de menacer la survie du squat et la tranquillité des occupants. Et les premiers temps de la cohabitation sont effectivement difficiles.
Le 22 février 2001, je passe au SLAAF en fin de journée, discute longuement avec Selim, Réda, Rabah et Eva. Nous nous tenons dans une petite pièce du haut, les jeunes sont dans l’Atelier. J’ai le sentiment que nous sommes retranchés. On les entend courir, crier… La tension est palpable. Une jeune femme vient nous dire qu’elle ne peut plus peindre en leur présence. Elle dit : « Ca m’agresse quand ils sont là, ça m’agresse ». Rabah dit aussi que la présence des jeunes « le fatigue et le perturbe ». Yaz dit qu’ils ne font rien de mal. Rabah rétorque : « Mais ils prennent le chauffage  et nous laissent dans le froid toute la nuit, ça c’est mal ! Ils font du bruit, viennent dans nos chambres, nous empêchent de dormir : ça c’est mal ! ». Selim dit aussi qu’il ne peut pas dormir tant que les jeunes sont là, que c’est « intenable », qu’il faut désormais fermer les portes à 20h30 et que tous les jeunes soient partis à ce moment là. Rabah rétorque que c’est trop tard et que « les jeux sont faits ». Mais les choses se sont déjà un peu amélioré dit-il, ils connaissent leurs prénoms et vice versa, ils vont apprendre petit à petit. Il dit répéter aux adolescents qu’ils sont là grâce à eux, que si eux doivent partir, ils partiront aussi… Il tente de leur faire entendre qu’ils sont « dans le même panier ». Réda, Rabah, Eva et Selim oscillent entre « ras-le-bol » et désir de cooptation.                             Journal de terrain, 22 février 2001

Le lieu est peu à peu déserté, les projets d’ateliers sont suspendus. Il y a peu de passage, hormis les jeunes, et l’espace occupé par les artistes s’est considérablement réduit. Le sentiment d’insécurité est polymorphe. Il concerne d’abord les personnes elles-mêmes, puisque les jeunes peuvent être menaçants, qu’ils ont parfois exercé des violences physiques contre les artistes et contre d’autres jeunes. L’insécurité concerne aussi les biens : les vols seront nombreux, si bien que Rabah en vient à conserver tout ce qu’il possède de précieux sur lui . La présence des adolescents met enfin en péril la vie même du squat : les occupants savent que si des pratiques délinquantes s’y installent, il sera fermé par la police .
Rétrospectivement, un autre regard est porté sur cette ouverture : François, comme d’autres, diront qu’elle fut certainement une « bonne chose », car elle permettra aux jeunes du quartier de s’approprier l’espace et de ne plus les considérer dans une totale altérité.
« Au départ quand Yaz a donné la clé, on disait : "Ouais mais c’est peut-être pas la bonne façon de faire parce que ça va être le bordel", quoi. Et finalement ça a été vachement positif, parce qu’après ils sont rentrés, ils ont été là, ils ont traversé le lieu, quoi. Et ils ont pu voir ce qui s’y faisait véritablement, ils ont pu rencontrer vraiment les gens qui étaient là. Sinon, ç’aurait été tout le temps de l’ordre du, ils seraient venus que pour faire chier quoi, que pour faire chier, que pour venir piquer des trucs la nuit et d’autres moments, et tu vois... Alors que là, ils sont rentrés. Ils sont rentrés, à un moment donné ça a été à eux, ils avaient une pièce, elle était à eux cette pièce là, ils avaient les clés, et ils faisaient leurs trucs. Donc ça c’est vrai que ça a été… Positif, et comme c’était quand même les jeunes d’en face, c’était pas des gens qui venaient de cités, ailleurs, il y une histoire qui s’est faite, et eux ils font partie de cette histoire là, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

C’est en bénéficiant eux aussi des avantages du squat que ces adolescents en tolèrent la présence. Les jeunes peuvent sortir de leur rôle de prédateur parce qu’ils partagent un espace avec les squatters, qu’une familiarité se créée, qui rend les occupants moins vulnérables, car plus connus. L’appropriation joue un rôle fondamental dans cette évolution : pour briser l’ « effet de club »  (Bourdieu, 1993b) que les squatters ont produit bien malgré eux, il fallait que les jeunes aient une place qui ne soit pas seulement celle du « sous-sol », nouvelle forme de mise à l’écart et d’invisibilité, mais une place centrale, et d’une certaine manière, intégrée.

« Et donc après, après Yaz a donné les clés à un jeune du quartier qu’il connaissait, qui était un peu plus grand quand même. Donc ils avaient les clés, ils pouvaient rentrer, ils se sont installés, il y avait une pièce qu’ils ont installée, ils ont fait leur truc… On a essayé de discuter avec eux, leur dire : "Ouais, ce serait sympa que… Enfin, que vous vous montiez en association, pour essayer de faire un truc, pour… Ce que vous voulez faire, quoi ". Et puis finalement ils se sont installés dans une pièce, d’eux-mêmes, d’ailleurs. Parce que bon au départ, on voyait bien que c’était pas simple, ils avaient essayé de choper des trucs, c’est un peu compliqué. Et donc on a essayé au départ de parler avec eux, en disant : "On pourrait vous ouvrir une salle", parce qu’on avait découvert des pièces qui étaient en bas en fait, et qui au départ étaient murées. On a découvert un mur, on a cassé le mur et on a découvert les quatre pièces qui sont en bas, au niveau du labo photos, qui sont en dessous du niveau de la rue. Et donc on se disait : "On va peut-être leur laisser une pièce en bas, ils seront moins dans le…". Et finalement ils se sont installés dans une chambre, quoi. Ils ont fait comme tout le monde avait fait, finalement ils ont trouvé leur place d’eux même, et donc comme ils avaient les clés voilà, ils faisaient leurs trucs ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Lorsque les jeunes ont investi le squat, les artistes essaient de leur attribuer une place. Une place physique (et donc symbolique) d’abord : on pense les installer dans une pièce du sous-sol, à distance. Mais les jeunes refusent d’être mis à l’écart et choisissent d’occuper une pièce du rez-de-chaussée, à proximité des autres occupants. Une place sociale, ensuite : en les incitant à se monter en association, ils essaient de formaliser un groupe informel, de « cadrer » les jeunes. Ce montage associatif, qui ne rencontrera aucun écho , pourrait leur donner une existence légale, une visibilité dans une forme socialement acceptable, dont le SLAAF pourrait aussi indirectement bénéficier, puisqu’il doit se prévaloir d’accueillir des « collectifs » en résidence. Il pourrait aussi peut-être, dans l’esprit des occupants, impulser une dynamique de « projet ». Le seul projet émanant des adolescents dont nous ayons connaissance fut celui d’installer une salle de musculation dans le squat. Mais elle non plus ne verra pas le jour .
Le groupe qui s’installe à cette époque ne comporte pas les plus jeunes des adolescents : ceux qui viennent ont une vingtaine d’année. Dans cette pièce qu’ils occupent dorénavant, ils fument et boivent, regardent la télé, discutent, jouent à la PlayStation. La télévision et le magnétoscope sont confiés par les artistes. L’ambiance décrite est parfois bon enfant, des discussions s’amorcent et les occupants ont le sentiment d’une rencontre en train de se faire, d’un rapprochement. D’autres fois, les tensions se font plus vives. Une chaîne Hi-fi prêtée est rendue très abîmée, les insultes fusent. Certains soirs, les jeunes sont particulièrement nombreux à se réunir. Ils boivent beaucoup, deviennent agressifs, incontrôlables. L’atmosphère est alors chargée d’électricité et les artistes ont le sentiment qu’à tout moment, les choses sont susceptibles de déraper.
Les jeunes du quartier trouvent plusieurs intérêts dans le squat : c’est un espace de ressources, puisque pendant toute la durée de vie du SLAAF, ils déroberont des objets appartenant aux artistes (avec une fréquence moindre au cours des derniers mois). C’est aussi un lieu de « drague », au moins pendant les fêtes. Ils peuvent y entreposer des affaires volées et du shit (de la résine de cannabis), y réaliser des « affaires » qui demandent de la discrétion (partager de l’argent ), en bref ils y trouvent un lieu dans lequel ils définissent les règles, en dehors des impositions de normes et des regards extérieurs.  
Le squat est pour les jeunes un espace de jeux, un lieu supplémentaire dans lequel tuer le temps, eux qui habitent souvent chez leurs parents, dans des appartements exiguës, et ne peuvent guère accéder aux loisirs onéreux de la société de consommation. La chambre qu’ils se sont attribué, les ateliers, les sous-sols, constituent autant d’espaces instrumentalisés en fonction des envies et des besoins. Le squat est aussi un espace d’autonomie vis-à-vis de l’extérieur et de leur famille. Certains viennent accompagnés de jeunes filles. Ils peuvent y fumer des joints de haschich en toute tranquillité. Le SLAAF est donc un espace de licence et de liberté.
Le SLAAF est en quelque sorte une annexe du bar qu’ils occupent sur la place et qui remplit aussi cette fonction d’accueil, dans un espace protégé des regards extérieurs. Mais il a d’autres qualités : l’espace  est beaucoup plus grand et les possibilités de « jeu » comme de cache d’objets sont démultipliées On l’a dit, la présence des artistes participe à la dimension ludique : ils constituent des « proies » qu’il est facile de perturber et donnent aux jeunes l’occasion de mettre en scène leurs talents de « mise en boîte » et une agressivité qu’ils associent à de la virilité (Lepoutre, 2001) . Enfin, les artistes suscitent la curiosité : leurs étranges pratiques sont autant de diversions face à l’ennui qui semble caractériser leur quotidien.
b/    Les artistes face aux jeunes : gestion du quotidien et évolution des interactions
Plusieurs groupes de jeunes ont investi le SLAAF. Les problèmes les plus importants se sont posés avec certains qui n’ont fait que passer. Les artistes les distinguent des « habitués », ces jeunes qui vivent à proximité du squat, et qui, s’ils ne deviendront jamais des amis, ni même des « connaissances » (les salutations dans la rue par exemple demeurent exceptionnelles), ne se comportent pas avec la même violence que d’autres, voire protègent le lieu.
« Bon par exemple la fois où il y a des mecs des quartiers nord qui étaient venus, c’était un peu différent, parce que c’était vraiment des mecs qui en avaient rien à battre, quoi. Alors que là y’a un historique qui s’est fait, quoi, y’a un truc en commun qui s’est fait, quoi. Et qui je pense, c’est sûr même, a porté ses fruits, parce que c’est normal, eux ils ont une histoire dans le SLAAF aussi. Donc ça veut pas dire que s’ils peuvent piquer un truc, ils le piqueront pas, si tu veux, mais les liens ont évolué avec le temps, avec la pratique, parce qu’ils ont pu avoir accès, et voir ce qui se passait, et participer en faisant leurs trucs. Donc ça, c’est assez concret. Et intéressant, intéressant aussi parce que c’est le Panier, donc c’est le quartier, c’est des gens qui sont toujours les mêmes, maintenant on les connaît tous quoi finalement… Ils nous connaissent, on les connaît… On est voisins, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Les relations entre les artistes et les jeunes du quartier se pacifient progressivement. Mais nos observations nous indiquent que les interactions seront jusqu’à la fin émaillées de tensions. A tout moment, les squatters peuvent devoir faire face à des revirements, et jamais ils ne pourront accéder à une familiarité telle que les visites des jeunes ne s’accompagnent pas d’une certaine appréhension. Si des échanges ont bien lieu, ils sont toujours furtifs. Les « vrais » prénoms des adolescents demeureront inconnus : avec les « étrangers » ils utilisent des pseudonymes, souvent à consonance européenne ou anglo-saxonne .
Les artistes définissent progressivement des frontières entre ce qu’ils considèrent comme acceptable ou non et mettent à distance un certain nombre de figures avec lesquelles ils ne veulent pas être confondus, et qui sont globalement celles du contrôle et de l’autorité. L’histoire de la rencontre des jeunes et des artistes est une série d’apprivoisements mutuels et d’ajustements réciproques. Les frontières physiques instaurées par les artistes se font aussi plus poreuses avec le temps. Nous avons souvent noté dans les premiers temps de la cohabitation les demandes faites aux adolescents de se pousser, de partir, de libérer l’espace. Ce peut être un occupant qui se sent gêné par la présence d’un jeune pendant qu’il fait la cuisine, un autre qui demande à l’un d’entre eux de quitter une chambre dans laquelle répètent des musiciens… Il n’est pas question ici de se prononcer sur le bien-fondé ou non de ces mises à l’écart, et l’on comprend facilement qu’elles se soient produites dans un contexte où la présence des jeunes est vécue comme un « envahissement ». Mais nous remarquons que par la suite, les adolescents ont paru moins souvent exclus de certains espaces ou moments.
La proximité produit aussi des moments partagés, sous forme de soirées en musique et de discussions animées. Ces moments sont gravés dans la mémoire de François, pour lequel ils constituent les rares instants de « métissage » entre eux et les jeunes, mélanges auxquels il aspire, mais qu’il sait fragiles et éphémères. C’est certainement là que François trouve le plus de sens et d’intérêt au squat, plus peut-être d’ailleurs que d’autres occupants, qui vivront plus difficilement (ou avec moins de curiosité) ces rapprochements.
« On a passé des soirées assez rigolotes aussi, avec ceux qui venaient souvent dans la pièce là-bas, il y des soirs où on s’est un peu bourré la gueule avec eux, et où c’était assez rigolo. Parce que là, on se métissait. Parce que eux habituellement, le truc c’est qu’ils se mettaient dans leur pièce, et ils faisaient leurs machins, quoi. Alors on allait les voir, on passait dans la pièce et on fumait un joint avec eux, puis on… Mais ils faisaient vraiment leurs trucs, quoi. Et il y a que certains soirs, en allant les voir, en restant un peu avec eux, ça a fini par se mêler un peu, ils sont venus aussi dans les chambres où on était nous, jouer des percussions, tu vois des trucs un peu comme ça, quoi. Et puis on a eu des soirs où dans le grand Atelier il y avait des grosses discussions, les grands frères rentraient, les rares fois où les grands frères étaient rentrés, et donc ça discutait vachement, quoi. Les grands frères avaient tendance à être plus mûrs au niveau de la réflexion, tout en poussant quand même pas mal… En disant : "Mais après tout, qu’est-ce que vous faites là, vous non plus vous n’avez pas le droit d’être là, pourquoi nous on ferait pas ce qu’on a envie de faire"… Enfin tu vois, des choses un peu comme ça.  Mais qui étaient pas mal ! Enfin sur le coup, c’était assez compliqué à gérer, mais en fait ça parlait. C’était quand même de l’ordre… C’était tout un tas de trucs qu’on défrichait finalement quoi, avec eux, par rapport à eux, à leur rapport à… Eux ils voyaient un peu ce qu’on faisait, ils apprenaient aussi à nous… Parce que c’est vrai que eux finalement, ils étaient super curieux, ils sont toujours comme ça d’ailleurs, et en même temps vachement farouches, quoi… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.
c/    Les signes de la tolérance
François émaille l’entretien d’exemples attestant de la complexité des relations entre jeunes et artistes. Sans jamais prétendre à la création d’un lien d’amitié, il note dans le comportement des jeunes des signes d’attachement au squat. C’est le cas en particulier lorsque le lieu est muré soudainement, sans que les squatters en aient été prévenus. L’expérience des jeunes en matière d’ouverture de portes sera alors une ressource particulièrement utile.
« Un jour ils ont muré, l’après-midi on est arrivés, les parpaings ils étaient pas encore secs. Selim il est arrivé, c’était pas encore tout à fait sec quoi, il a vu que c’était muré, il a halluciné, il savait pas trop… En fait d’abord c’est la serrure, ils avaient changé la serrure d’entrée de l’immeuble. Les jeunes ils sont arrivés, ils ont dit "qu’est-ce qu’ils ont fait ?". Selim il a dit : "Ils ont muré", "mais pourquoi ils ont muré, qu’est-ce que vous avez fait et tout", Selim il dit, "ben rien, ils ont muré on savait pas, quoi". "Ah ouais, ils ont muré le truc, vous saviez pas ?". Tac ! Ils ont fait péter la serrure et ils ont démonté le mur. Donc c’est eux qui nous ont rouvert, en fait. Sinon on serait pas re-rentrés, parce que nous on n’a pas trop la pratique de… Du pétage de serrure, quoi ! Rabah apparemment il savait pas trop quoi faire. Enfin il était énervé, mais il savait pas trop quoi faire. Donc ils sont arrivés, et ils ont ouvert la porte ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Face aux institutions, à la mairie notamment, les jeunes sont du côté des squatters. La proximité des uns et des autres est renforcée par la présence d’un « ennemi commun », qui prend ici les traits du pouvoir municipal, d’autres fois ceux du policier. Lorsque la mairie mure le squat, les jeunes menacent de brûler le bâtiment si elle y conduit un autre projet.
L’entretien de François regorge de scènes, d’anecdotes, de récits de moments de rencontre et de partage. Ces moments sont furtifs, ces rencontres fragiles, mais François a le sentiment qu’il se déroule là quelque chose d’important et de rare, qui donne tout son sens à son action.
« Après y’a eu plein de choses, moi j’ai vu des trucs c’était magnifique. Qu’est-ce qui s’était passé un jour ?… Ils s’étaient arrêtés place de Lorette parce qu’on était là, il y avait Selim, et du coup on avait ouvert les grandes portes de l’Atelier et il s’était improvisé un espèce de petit salon au milieu des gravats, et là y’a eu des conversations excellentes. Il y avait trois jeunes qu’on connaissait, et deux filles -c’est rare, parce que eux ils sont jamais avec des filles au niveau du snack [le bar qu’ils occupent sur la place devant le squat] tu vois- et là y’avait deux filles qui étaient là aussi. Y’a eu des discussions vraiment super, ça parlait de religion, tu vois de trucs, vraiment de vraies discussions, avec des gens qui n’avaient rien à voir. Y’avait eux, y’avait moi, Réda, Selim… Des petits moments comme ça, rares, avec des gens aussi différents qui ont pas l’habitude de parler autrement que dans leur langue, dans leur groupe… Et puis il y a eu un matin aussi, début juillet, où c’était quand même chaud, on était bien fatigués, il y a des grands frères qui ont débarqué, juste ils sont passés, je sais pas pourquoi ils étaient là, ils ont bu un café, enfin si, parce qu’ils venaient de faire un truc, quoi. Ils venaient de faire un cambriolage, ou je sais pas quoi. Du coup ils se retrouvaient, ils se partageaient des sous, ils faisaient des machins, je sais pas ce qu’ils faisaient. Moi je m’étais levé, et c’était reparti sur l’histoire du fils de juge. Il y en a un qui disait : "Ouais mais toi t’es fils de juge et tout, ton père là il est au bord de la piscine, il boit son truc, machin, qu’est-ce que tu fous là" et tout… Et il y a un grand frère qui lui dit "non mais toi, qu’est-ce que tu lui dis, au contraire c’est bien, lui il est fils de juge mais au moins il aura connu la galère, la rue, il voit ce que c’est", tout ça quoi. Et ce grand frère, je le vois souvent, après quand je le croise, c’est pas du tout "bonjour, salut, comment tu vas ? ", pareil, il est réservé. Mais souvent comme ça, parmi les grands frères ça arrive plus souvent, t’en as un qui va dire un truc, et puis l’autre va lui dire : "Oh mais qu’est-ce que tu dis, tu comprends pas le truc", et il y a un dialogue qui se fait et les gens sortent vraiment, enfin… Des individus qui sortent vraiment ce qu’ils pensent. Par rapport à habituellement, où t’entends pas l’individu parler, quoi. Là ils étaient trois quoi, c’était le matin, à l’aurore et tout, et là après ils ont commencé, ils ont réfléchi sur le truc… Bon après il y a des relations beaucoup plus complexes, moi je raconte des petites anecdotes comme ça, mais c’est surtout Selim qui a des relations avec les jeunes, qui sont complexes, qui sont… Mais enfin, d’une façon générale c’est une petite conscience sur des trucs, sur une action qu’on mène et qui se fait, je sais pas, une reconnaissance d’un certain nombre de choses qui se voit pas nécessairement d’une façon générale, ou directe, mais qui se retrouve à des moments donnés de discussions comme ça ou de façon générale par le calme qu’il peut y avoir beaucoup plus maintenant, tu vois, des choses comme ça, parce que c’est vrai qu’ils pourraient continuer à foutre la merde beaucoup plus que ce qu’ils font ! Enfin, ils le font pas, quoi. A part mettre les scooters mais ça va, vu qu’on s’embrouille pas avec eux par rapport à ça… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Pour François, l’intérêt de ces moments est qu’il a le sentiment que les jeunes (et les moins jeunes) sortent des rôles sociaux qu’ils ont appris à jouer, du conformisme de la « culture des rues »  pour redevenir des « individus » avec une voix propre. Les discussions peuvent alors s’établir, sans que l’affrontement soit le passage obligé. Selim est celui qui fait lien : il se sent proche des jeunes, dont il partage une partie de l’histoire, et dont il dit ne pas avoir « peur ». En même temps, c’est lui qui sera le plus exposé à la violence du quartier, lui qui sera menacé par des hommes plus âgés, qui trouvent qu’il s’immisce trop dans leurs affaires . Les liens ne sont jamais acquis et ils ne se manifesteront pas autrement qu’à certains moments et dans des situations particulières.
Au-delà du temps qui passe, de la familiarité qui s’instaure, doucement, François cite deux éléments susceptibles d’expliquer la progressive pacification des relations, voire l’attachement au squat manifesté par les jeunes du quartier : la proximité des squatters avec les habitants et avec une culture maghrébine qui fait lien entre les deux mondes ; la tolérance qu’ils affichent vis-à-vis de pratiques délinquantes et la complicité qui du coup est la leur, de fait.
« C’est vrai qu’ils ont vu un certain nombre de choses sur les fêtes, notamment les fêtes que eux connaissent par le bled, puisqu’ils ont tous quand même de la famille au bled pour la plupart, c’est des trucs qui… Vu qu’ils sont déconnectés par rapport à cet univers là, c’est un univers qui fait lien aussi avec eux quoi, par rapport à la culture de leur famille, pas la leur directement, parce qu’à la limite eux ils ont pas envie d’aller au bled, mais ça fait partie de ce qu’ils ont vu là-bas, enfin de leur origine quoi, c’est clair (…) Les jeunes du quartier en face, c’est bien pour ça qu’ils nous faisaient pas chier aussi, quand ils voyaient qu’on faisait des ateliers place de Lorette avec leurs petits frères, leurs petites sœurs, ceux qui disent… Pareil, une scène : on avait fait un Atelier un matin et des gamins avaient peint, ils avaient fait des trucs qu’on avait accrochés aux arbres, et à un moment donné il y a un jeune plus jeune, un petit frère, qui téléphonait avec son téléphone portable et qui commençait à arracher ce qui était accroché aux arbres, et il y a un grand frère qui est arrivé qui a commencé à le tej [jeter] en lui disant "non mais qu’est-ce que tu fous et tout, tu vois pas que c’est ta sœur qui a fait ça ce matin, et tout, vas-y remets-le ! ", et le mec il a raccroché les trucs aux arbres ! Moi je voyais ça de loin mais je rigolais intérieurement, c’était excellent… Ben enfin voilà, quoi. On va voir ce qui va se passer, quoi ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

On retrouve là l’idée d’une utilité directe de la proximité entre habitants du squat et jeunes du quartier. La proximité « culturelle », l’organisation de fêtes arabes par exemple, permettrait aux jeunes sinon de s’identifier au squat, du moins d’y reconnaître les signes d’une identité qui sans être la leur, ne leur est pas étrangère. La proximité « sociale » attesterait quant à elle d’une utilité du squat pour les habitants, dont les proches et la famille des jeunes. La proximité, parce qu’elle induit des formes de reconnaissance, est donc perçue comme un outil de protection.
« Mais là, y’a eu d’autres histoires encore. Dernièrement, ils ont piqué un gros scooter BMW, avec la coque au-dessus. Ils l’ont piqué place de Lorette ! Et le soir même, moi je passais, et il y a un mec qui était là "vous auriez pas vu un scooter ?". Un mec qui était allé manger chez Etienne [pizzeria du Panier], tu vois genre friqué,  parce que pour avoir un scooter comme ça il faut… On lui a dit : "Ah ben non, et tout", et finalement on l’a retrouvé dans l’Atelier ! Comme les portes sont ouvertes, ils l’ont mis dedans. Et là il y en avait deux je crois, ils les ont démontés en pièces détachées, et ils vont les virer. Pour l’anecdote, la première histoire de scooter, quand on avait fait la soirée, ou l’expo, je sais plus ce qu’on avait fait, il était caché derrière un tableau. Un grand tableau  [rires] ! Mais bon, en même temps voilà, quand il y a la confrontation,  ça fonctionne pas, si on avait tout le temps été dans la confrontation, on aurait fermé depuis longtemps, et quand ils font leur truc et qu’on essaie de gérer -parce qu’en même temps mettre un scooter volé dans un truc, nous ça nous fait… Tant qu’ils viennent pas trucider quelqu’un, c’est pas… Donc ils font leur truc, quoi. Après ils font de la mécanique dans l’Atelier, ma foi. Il y a une voiture en ce moment dans l’Atelier là aussi. Avec des plaques allemandes, une Golf… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

La tolérance dont font preuve les squatters vis-à-vis des jeunes relève à nouveau d’un double système explicatif : face à eux, les artistes n’ont pas toujours la possibilité d’exiger le respect de certaines règles morales. Les jeunes leur imposent leurs objets volés et il serait difficile pour les occupants de refuser complètement cet hébergement. Mais rappelons-nous que les artistes ont appelé la police lorsqu’ils l’ont jugé utile : ils ne vivent pas non plus dans la « terreur » et il faut certainement comprendre la tolérance qu’ils manifestent vis-à-vis de leurs agissements comme un refus global de remplir une fonction d’éducateur ou de « contrôleur des bonnes mœurs ».
1/    L’après SLAAF  : mutations du squat et devenir des occupants
Le SLAAF aura vécu un an et quatre mois. Il aurait pu durer davantage, puisque la fin du squat artistique ne fait pas suite à une expulsion, mais à un « épuisement ». 
« Mais tu disais que tu te sentais en permanence en insécurité…
En insécurité ouais… Et puis l’épuisement vient pas seulement de l’insécurité, peut-être même pas de l’insécurité en elle-même. L’insécurité, c’est une des choses les plus lourdes à vivre. Mais au quotidien, c’était les problèmes de tout un chacun, de vie en commun, les gens qui passent le matin boire un café, ou les gens qui passent le soir, et qui font leur crise, quoi. Une fille un soir, elle avait inondé tout l’Atelier, quoi. C’était tard, vers 3 h du matin, tout le monde était plus ou moins couché, on entend du bruit, une fille avait inondé tout l’Atelier, elle vidait les pots de peinture, une espèce de marée qui descendait les marches, carrément à l’extérieur, avec plein de couleurs… Alors c’est vrai qu’au quotidien les crises de chacun, les prises de tête, les machins, ça fait que t’es tout le temps dans des événements. C’est pas nécessairement toujours des événements violents ou insupportables ou de l’ordre de l’insécurité, mais… Mais c’est des événements qui se passent n’importe quand. La journée, en pleine nuit… Les jeunes qui passent demander des cigarettes à 6h du mat, ça te fait rien, mais quand tu t’es déjà couché à 3h parce que l’autre elle a déjà inondé l’Atelier, tu vois… [rires]. Lui il te demande un briquet : "T’as pas du feu ! T’as pas un briquet ? Allez, vas-y, donne-le moi !" Mais moi aussi j’en ai besoin, du briquet ! ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

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