Le point de vue de l'anthropologue 6

Publié le par Guillaume Fortin

La nuit sera toujours un moment particulièrement agité, pendant lequel la présence et les « perturbations » des jeunes sont difficiles à vivre pour les artistes. Ils essaieront diverses tactiques pour essayer de gagner en tranquillité, comme fermer des portes, ne pas répondre, ou encore supprimer la cuisine et le réfrigérateur d’une pièce qui « devenait un peu un bar de nuit » .
La fatigue du squat apparaît en réalité assez rapidement : quelques semaines après l’ouverture, certains nous disent déjà leurs difficultés à supporter les conditions de vie du SLAAF. En janvier 2001, soit deux mois seulement après l’ouverture, Selim et Réda cherchent un local où s’installer : ils disent qu’ils en ont « marre d’habiter au squat » (17 janvier 2001). Cette fatigue sera plus ou moins intensive en fonction des périodes, mais globalement, elle ira en grandissant. Franck, rencontré quelques mois après la fin du SLAAF (mai 2003), dira que c’était une expérience intéressante, mais qu’« au bout d’un moment ça use, si tu veux avancer il faut faire autre chose ». De lieu générateur d’énergie, stimulant, le squat est devenu un poids, un frein aux nouveaux projets. La gestion du quotidien a supplanté la dimension artistique, le collectif ne laisse guère de champ à l’épanouissement individuel : il est temps pour les occupants de se recentrer sur d’autres projets, d’abandonner le squat pour se consacrer à eux-mêmes.
Le SLAAF n’a pas pu devenir le centre culturel qu’il aspirait à devenir ; ses habitants ont dû renoncer à la légalisation, supporter des conditions d’habitat difficiles, faire face au quotidien à des personnes fragiles, d’autres violentes ; ils ont subi des agressions, ont assisté à d’autres. Leur départ progressif des lieux ne peut donc guère surprendre. Après plusieurs mois de cohabitation, la lassitude et l’aspiration à retrouver calme et stabilité dominent. Peu à peu les artistes quittent le squat et intègrent d’autres logements. Ceux qui restent dans le quartier passent pendant quelques temps encore, récupèrent des installations, donnent un coup de main aux derniers qui restent ; puis d’autres projets et activités prennent forme et l’aventure du SLAAF prend fin.
Nous verrons rapidement dans cette dernière partie comment s’est effectué le passage du squat d’activités au squat d’habitation, puis ce que sont devenus les artistes et quel était leur dernier projet pour le 1, place de Lorette.
a/    Du squat d’activités au squat d’habitation
La mutation du squat d’activités en squat d’habitation ne s’est pas faite subitement. Au contraire, elle résulte d’un long processus qui a traversé l’ensemble de la vie du squat, depuis ses tout débuts. Dès le départ en effet, on l’a dit, une partie des artistes dort dans le squat, car ils ne disposent pas de logement fixe. Le squat d’activités est donc intrinsèquement un squat d’habitation. Pendant les premiers temps cependant, cette fonction est secondaire : les artistes cherchent d’abord et avant tout un espace de travail.
Mais rapidement, ils sont sollicités pour héberger d’autres personnes, artistes ou non. A notre connaissance, ils n’ont jamais refusé d’héberger qui que ce soit. Pendant des mois, le SLAAF sera donc triplement investi : par les artistes, par les jeunes du quartier, par des personnes en errance. Puis une famille entière va s’installer durablement au SLAAF : l’ambiance et la fonction du lieu vont en être profondément modifiées . Les visites des jeunes en particulier vont s’espacer avec l’arrivée de la famille, puis celle progressive des hommes algériens, qui vivent au squat à plein temps et ne tolèrent pas aussi facilement que les artistes les débordements des jeunes du quartier.
« Mais au jour d’aujourd’hui, ils [les jeunes] viennent plus ?
Non non, ils viennent plus comme ils venaient. Ils sont venus encore de temps en temps, de temps en temps je crois qu’ils viennent encore, mais en ce moment pas beaucoup. Ils sont revenus il y a pas très longtemps, mais la situation avait changé, il y avait donc les Algériens, beaucoup d’Algériens, qui logent là-bas, dont Akim avec sa famille. Et un soir, ils ont débarqué avec un fusil ou un flingue, je crois, qu’ils voulaient planquer dans l’Atelier. Et ils sont tombés nez à nez avec Akim qui habitait là-bas. Qui leur a fait un sermon, qui a commencé à parler avec eux, et puis bon. Et donc ça aussi, ça a fait qu’il y a eu un rapport un peu différent. Parce que c’était pas la même chose qu’avec des jeunes artistes ou je ne sais pas quoi…, qui étaient d’un milieu social et culturel complètement différent du leur, ça a fait des liens aussi un peu… des relations différentes, parce qu’il y avait un autre interlocuteur (…) Mais c’est vrai qu’ils ne viennent plus, les portes sont ouvertes, mais il y a moins d’activités, il n’y a plus de labo photos parce qu’on s’est quand même fait piquer le matos, on sait plus ou moins par qui, un gars qui aurait fait ça avec d’autres qui ne sont pas du Panier, mais… Donc y’a plus le labo, donc y’a plus grand chose à piquer puisque maintenant il y a surtout des Algériens, il y a Selim, une famille, en ce moment y’a une fille qui squatte là-bas qui fait pas mal d’installations, qui a installé tout l’Atelier pour la soirée de samedi, elle est aussi assez allumée d’ailleurs, dans son genre, mais enfin chouette quoi. Et donc sinon y’a un groupe qui vient répéter de temps en temps, mais y’a beaucoup moins d’activités qu’il y en a eu à un certain moment donné, quoi… ».
François, 11 février 2002, entretien n°30.

Il y a certainement plusieurs raisons à la désaffection progressive des jeunes du quartier vis-à-vis du squat : l’arrivée des familles et hommes originaires des mêmes pays qu’eux induit un contrôle qu’ils ne subissaient pas auparavant. Désormais, l’espace ne leur appartient plus. Ce contrôle procède probablement à la fois d’un rapport de force, les nouveaux habitants étant plus nombreux que les précédents, et d’une nature différente de la parole entendue, qui comme le souligne François a peut-être un effet de légitimité supplémentaire. La désertion des adolescents du Panier se produit aussi de manière concomitante au relâchement de l’investissement des squatters. On peut supposer que l’un des attraits du squat résidait précisément dans la cohabitation avec les artistes, dans l’effervescence induite pas leur présence et leurs activités, par la curiosité, teintée de méfiance et d’ironie envers leur « marginalité choisie », qu’ils leurs inspiraient.
La cohabitation entre les migrants sans-domicile et les artistes va, elle, durer un temps, puis en mars 2002, les occupants du SLAAF quittent définitivement le lieu. Quelques semaines plus tard (mai 2002), je me rends dans l’ancien SLAAF : je suis curieuse de voir comment a évolué l’occupation, si elle dure toujours, et sous quelle forme. La porte du couloir est ouverte, je croise Akim, qui vit donc ici avec sa femme et ses enfants, et me confirme que le lieu est toujours occupé. A part sa famille, il y aurait « une vingtaine de célibataires ». Il me fait descendre : la partie habitée semble davantage être au sous-sol à présent, peut-être pour des raisons de discrétion. Dans la « chambre », il y a une dizaine de matelas posés par terre, côte à côte. L’odeur d’humidité prend à la gorge : la pièce n’a ni fenêtre ni aération. Les matelas font cercle autour d’une petite table basse, sur laquelle sont posées quelques tasses. Un petit réchaud est installé à côté. Les murs sont couverts d’affiches : une couverture de magazine avec Bernadette Chirac, différents groupes de musique occidentaux, le drapeau palestinien.
Il y a cinq ou six hommes dans la pièce. L’un me propose du café et me montre des papiers prouvant que son grand-père a servi pendant 19 ans dans l’armée française. Il parle de Paris, qui est mieux pour le logement, des lois qui ne sont pas respectées, du fait qu’il préfèrerait vivre en Algérie qu’en France. Il a une femme et une fille là-bas. Un autre homme m’explique que certains ne demandent pas l’asile territorial parce qu’ils ont « peur de l’Etat ». Certains sont sédentarisés dans le squat, comme la famille d’Akim, d’autres ne restent que quelques nuits. Le « recrutement » se fait comme toujours par bouche à oreille. On me parle de pratiques de solidarité, du partage de la nourriture et des cigarettes.
Nous discutons encore un peu, puis je prends congé. Plus tard dans la journée, je croise François, qui me dit que l’avocat a beaucoup de mal à récupérer leurs demandes d’asile, leurs demandes de logements, etc. Qu’il y a apparemment pas mal de turn over dans le squat, et surtout qu’ils ont très peur de tout ce qui est administration. Ils vont avoir du mal à se défendre : je doute alors que l’occupation puisse durer très longtemps.
Je me trompais sur ce dernier point : l’occupation du 1, place de Lorette par ces migrants va durer longtemps, puisque l’expulsion ne se produira qu’au cours de l’hiver 2004. Le squat vivra donc une nouvelle vie pendant plus de deux ans et demi. Non que les occupants aient obtenu un délai : ils sont à tout moment expulsables. Mais selon un policier de secteur interrogé à ce propos, les habitants ne posaient pas de problème, et « au moins, on savait où ils étaient » . Les relations entre les migrants nouvellement arrivés et les artistes cesseront avec leur départ du squat : lorsque je demande des nouvelles des premiers dans les mois suivants, les artistes du SLAAF ne savent généralement rien, en dehors du fait que l’expulsion n’a pas eu lieu.
b/    Dernier projet et devenir des occupants
Une ultime fête viendra clore l’expérience du SLAAF en mars 2002. Cette fête est à l’image des autres, mélangée : j’y croise deux femmes africaines en tenue traditionnelle, un accordéoniste, des adolescents du quartier, un couple d’enseignants accompagnés de jeunes enfants, un groupe de ragga provençal, des hommes algériens, occupants ou non du lieu, qui espèrent visiblement trouver dans ces occasions inespérées de rencontre l’opportunité de briser un célibat souvent long et subi. L’ambiance est bon enfant, en tout cas jusqu’à ce que je quitte les lieux, à 1h30 du matin.
Lors de la fête, François et Rabah me disent tout deux en substance que même s’ils avaient un délai, ils ne sauraient pas quoi en faire : l’aventure du SLAAF est bien finie. Ils s’inquiètent seulement du sort des sans-papiers et demandeurs d’asile qui dorment au squat, et qui seront privés de toit si le squat venait à être fermé.
Certains des artistes ont quelques velléités d’ouvrir un autre squat après la fin du SLAAF. Selim, avec l’aide d’un ami, ouvrira ce qui deviendra un nouveau squat artistique du centre-ville, qui vivra pendant quelques semaines. Mais très vite, il est en conflit avec les autres occupants des lieux : lui voudrait que le squat soit ouvert à des personnes en difficulté, les autres non. Il se désinvestit rapidement. Selim et Rabah aideront également une famille à s’installer dans un appartement vide. Mais pour eux comme pour les autres, le temps du squat est bien terminé et ils veulent désormais passer à autre chose .
Les artistes tentent malgré tout un dernier coup de force : ils souhaitent en effet que le lieu puisse être dévolu aux associations et habitants du quartier, et non aux ateliers d’artistes prévus, qu’ils associent à un projet élitiste et coupé des habitants. Ils essaient une dernière fois de mobiliser les habitants autour d’un projet qui leur serait destiné. Ils envisagent de faire un « espace culturel polyvalent » qui mette en relation et en synergie les associations du quartier. Les occupants reçoivent quelques soutiens, mais leur fatigue est trop grande, l’action trop longue et complexe, les relais insuffisants : ils vont finalement déployer ailleurs de nouveaux projets.
Ils trouvent aussi d’autres solutions de logement. Selim s’installe avec Eva, devenue sa compagne, dans un appartement loué dans le parc privé. Rabah habite à nouveau dans un foyer. Puis il loue avec sa nouvelle amie un appartement du locatif privé à bon marché. Il a obtenu l’asile territorial et dispose à présent d’une carte de séjour d’un an. Il travaille d’abord pour le centre social et le BIJ (Bureau d’Information Jeunesse) du Panier, en Contrat Emploi Solidarité. Il essaiera ensuite de se salarier en créant un journal. Après deux échecs, l’hebdomadaire gratuit qu’il dirige semble devoir s’installer durablement dans le paysage éditorial marseillais.
François et Franck habitent toujours au Panier. François a réintégré son appartement, il termine un DEA de cinéma puis se lance dans divers projets. Il tourne en 2005 un documentaire sur l’Algérie et travaille parallèlement comme animateur socioculturel au Parc Kallisté, salarié par la mairie. Franck travaille quelques temps comme serveur dans un café du quartier, il continue à mener plusieurs projets artistiques, notamment dans la vidéo expérimentale, sollicite les institutions locales à la recherche de financements : il dit espérer vivre un jour de ses activités de création. Réda enfin vit aussi pendant quelques mois avec sa compagne, il est ensuite hébergé par diverses connaissances. Il disparaît pendant de longs mois, puis nous le recroisons un jour dans Marseille. Le voyage continue.
Conclusion : le squat comme expérience de soi
Le SLAAF a donc eu plusieurs vies. Les moments d’euphorie ont succédé aux périodes de stress, la fermeture à l’ouverture complète, l’habitation à l’art. Le SLAAF a été à la fois ou successivement un atelier d’artistes, un espace de fêtes, un centre aéré pour enfants, un espace de loisirs pour adolescents, un bar de nuit, un lieu de rencontres entre mondes sociaux, un toit pour personnes sans domicile, un lieu de répétition pour musiciens et acteurs, un entrepôt de marchandises volées…
Les espaces ont été en permanente mutation. Les pièces ont changé de fonction, un bureau devenant une chambre, une chambre un dortoir. Le squat apparaît alors comme un espace adaptatif. Il résonne avec les contraintes, les ressources, les hiérarchies et les besoins des habitants. Ceux-ci sont en permanence en train d’ajuster leurs pratiques aux événements et aux personnes avec lesquelles ils coexistent, volontairement ou non.
L’adaptation à la cohabitation avec les jeunes du quartier fut certainement la plus difficile. François en fait un récit positif, certainement parce qu’il est recueilli à un moment où les jeunes ont désinvesti le squat et où la tension est retombée, également parce qu’il dispose d’un appartement dans lequel il sait pouvoir se retrancher en cas de besoin, enfin parce qu’il trouve un intérêt particulier dans l’interaction avec ces jeunes, qui lui sont plus inconnus qu’ils ne le sont à Rabah ou à Selim. Eux ont des attitudes qui oscillent entre compréhension et condamnation, ras-le-bol et euphémisation des problèmes rencontrés. 
L’alternance de moments de joie et d’inquiétude, de convivialité et de découragement a aussi caractérisé l’expérience du SLAAF.  Eva m’en fait part lors de la soirée russe, soit six mois environ après l’ouverture du lieu, alors qu’elle s’interroge sur son éventuel déménagement dans le squat (ce qu’elle fera finalement) : elle est alors très enthousiaste, dit que ce qui se passe est « très beau ». Elle parle d’alternance entre des moments très tendus, très durs, et des moments géniaux… Elle parle de « super moments avec tout le monde, puis des prises de tête le lendemain, après une super fête ce soir… C’est drôle de voir tous ces moments, dans un même lieu ! » Elle dit qu’ici, on joue sans arrêt « le tout pour le tout ». Et que c’est ça qui est excitant : tout peut se passer, du pire au mieux (18 janvier 2001). Franck, quelques jours plus tôt, m’avait aussi fait le récit de ses impressions sur le SLAAF : comment il avait d’abord été sceptique, en se demandant ce qu’ils allaient bien pouvoir faire d’un tel espace, puis l’arrivée de l’électricité qui avait permis de réaliser nombre de choses impossibles à entreprendre avant. Il conclut en disant que c’est une expérience certainement éphémère, mais que « c’est riche de contacts, et c’est ça qui nous nourrit ».
Le squat participe alors toujours d’un travail de maintien de soi tel que nous l’avons défini plus haut, mais aussi pensons-nous d’une expérience de soi, autrement dit d’une construction d’un « rapport juste à soi et au monde » (Müller, 2005) . Nous pouvons faire l’hypothèse qu’il le fut aussi pour les jeunes du quartier, qui, vraisemblablement, ont rarement eu d’autres occasions d’évoluer dans un univers social et culturel aussi différent du leur (l’école mise à part, mais on imagine facilement qu’elle fut surtout expérience de l’échec et sentiment d’inadaptation). Mais de quelle manière et dans quelle mesure ? Parce qu’il ne m’a jamais été possible d’en parler longuement avec aucun d’entre eux (moins présente que les habitants du SLAAF dans le squat mais tout autant étrangère à leur monde, je suis restée cantonnée « à distance » et les échanges furent toujours de courte durée), il m’est impossible de savoir avec précision ce qu’ils en ont appris, conclu, retiré, pensé.
Pour Réda, Yaz, Selim ou Eva, habiter dans un squat est une solution temporaire à une absence de logement stable, ou à un surcoût économique de ce logement au regard des ressources économiques disponibles. Il va cependant au-delà : occuper un espace de ce type, c’est s’inscrire dans un projet de définition de soi, en tant qu’artiste, que citoyen, qu’habitant d’un quartier, que citadin. Le SLAAF procède d’un refus du « classement » comme jeune précaire ou comme artiste « déclassé », pour y substituer une identité fondée sur le projet collectif et l’ouverture à l’autre. Il correspond dans une large mesure aux « espaces de recomposition urbaine » tels que définis par Laurence Roulleau-Berger, qui « naissent d’ajustements, d’arrangements, de transactions et de différends entre des formes institutionnelles et des formes non-institutionnelles où la lutte sociale pour la reconnaissance s’organise entre des populations fragilisées socialement, voire désaffiliées, et des acteurs publics, des militants associatifs, des artistes » (2005 : 97) . En ce sens, le squat est un analyseur des formes contemporaines de résistance à la vulnérabilité et à la disqualification, dont nous allons voir à présent qu’elles prennent sens et corps dans un temps long des mouvements sociaux prenant l’occupation de logements vides comme support, et dans un espace urbain qui circonscrit les possibilités de telles pratiques en même temps qu’elles le façonnent.

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