CIVIC INSTINCT de Jean-Baptiste Seigneuric

Publié le par Guillaume Fortin

 Par delà le bien et le mal : instinct civique et petite musique des morts

 

  9782351683286[1]Editions Les 2 Encres

  Juillet 2010

 

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« Chaque matin, lorsque je franchis cette porte, il est convenu que l’on me présentera uniquement les morts reçus de l’extérieur. Ceux de l’hôpital m’intéressent moins : la maladie a eu raison de leur souffrance et leur contribution est moindre. Ceux que je veux voir, ce sont les corps meurtris : les morts brutales, les accidentés, les victimes d’incendie, ceux qui sont morts de froid… »

 

Depuis leur origine, une intention commune semble lier entre eux l’art de la littérature et de la médecine : cet acharnement à vouloir percer à jour tous les mystères de la vie et de sa consubstantielle part maudite, la mort. Le genre littéraire de l’enquête criminelle en est, dans ce domaine, le comble des exercices de style : descriptions macabres, assassinats sordides, scènes d’autopsie détaillées, recherche des mobiles de la pulsion meurtrière… Le roman de Jean-Baptiste Seigneuric, Civic Instinct, s’ouvre sur une musique qui ne peut que nous fasciner. Celle qu’écoute son personnage principal en se rendant à la morgue pour contempler des cadavres, en toute intimité, avant l’ouverture du lieu au public. Celle, surtout, de la mort elle-même, décrite avec tous les talents de l’observateur avisé, pour ne pas dire du spécialiste virtuose (faut-il préciser que l’auteur pratique les deux arts en question). La mort, et sa description littéraire, comme œuvre à part entière : un grand moment de littérature médico-légale en guise d’alléchante entrée en matière.

 

Civic Instinct est, dans la suite de son récit, et à l’instar du profil psychologique de son personnage meurtrier, un roman bipolaire, jeu de bascule entre la raison et son extrême limite passionnelle : la violence déchainée du crime. Duel, ô combien classique, qui nous tient en halène jusqu’à son ultime rebondissement tragique, à la tonalité presque œdipienne. Dans sa forme et l’atmosphère de son récit, le roman évoque la sobriété et la tempérance d’une littérature à tendance plutôt psychologique, qui s’attache à décrire les questionnements existentiels de ses personnages au moins autant qu’à dérouler son intrigue. Ainsi alternent, au fil des pages, introspections meurtrières et investigations policières, dans ce même balancement magnétique déjà mentionné. Un duel entre le bien et le mal dont l’apogée du récit prendra la forme d’un fatum antique flirtant avec l’absurde (versant moderne d’une même figure).

 

« Tout devient clair enfin, d’un coup : le verdict est rendu. Présumé coupable, je suis juge et jugé : non seulement il ne mérite pas d’être secouru, mais je dois surtout m’assurer qu’il ne nuira plus. »

 

D’une écriture à la fois précieuse et épurée, le roman de Jean-Baptiste Seigneuric développe ainsi ses multiples facettes. Celle de son meurtrier énigmatique, à la recherche d’une justice civique dépassant les limites du bien et du mal, en même temps qu’il en exprime le plus basique des instincts : celui consistant à vouloir se débarrasser, une fois pour toutes, des malotrus et autres inciviques de ce monde (grande thématique d’un certain cinéma américain, du Justicier de New York à Taxi Driver, revisitée ici dans une version littéraire plutôt « french touch »). Celle, également, de ses protagonistes policiers, confrontés, eux aussi, à ces interrogations sur la justice des hommes. Celle, finalement, de la justice des hommes elle-même, et de son impossibilité à se fonder sur de l’absolu (d’où sa nature profondément tragique). Celle, enfin, et pour en revenir au thème d’introduction du livre, de la mort et de sa musicalité si singulière. Sa poésie, dirait le personnage du Dead man de Jim Jarmush. Impitoyable, invraisemblable, sidérante, elle nous renvoie à notre propre condition. D’être périssable, bien sûr, mais aussi, et surtout, d’être faillible. Telle sera la leçon de morale à retenir pour ce meurtrier-justicier qui, désireux d’atteindre au Sublime éthique d’un monde parfait, finira par commettre l’éternelle et fatidique erreur : celle consistant à tuer encore une fois. Une fois de trop, donc, et passionnément, plutôt que par pure et froide préméditation rationnelle.      

Chronique parue dans L'Indic n° 7, 15 octobre 2010

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