MOI COMME LES CHIENS de Sophie Di Ricci

Publié le par Guillaume Fortin

Esthétique néo-punk, sexe, crime

et stylistique du gris  

 

DiRicci Repre[1]

Editions Moisson Rouge

Septembre 2010

 

<Lire l'article sur fond blanc>

Pas question de disserter réalisme. Non. Si Moi comme les chiens, de Sophie Di Ricci, est un roman en prise avec son temps, ce n’est pas dans la mesure où il chercherait à nous en donner une copie conforme. Plutôt parce qu’au détour de son univers fictionnel, il en expose certaines des facettes les plus contemporaines : monstruosité de violence, de non-sens, d’errance, de fantasmes sans objet, fragments de réel que notre temps présent engendre, tout en les laissant en suspens. 

 

Contexte : 

De jeunes zonards, issus d’une ascendance no future dont ils ont, comment pourrait-il en être autrement, perdu l’héritage, se prostituent pour acheter leurs fringues chez H&M. 

 

Pouvoir de la fiction lorsqu’elle atteint son objectif le plus intime : nous donner à percevoir un certain aspect du réel qui, dans cet état brut, reste imperceptible à l’œil nu. Dans la réalité (tout comme dans le réalisme conforme dont le modèle le plus abouti de médiocrité est principalement produit par la télévision) rien ne nous est donné à voir. Le monde est « tel qu’il est », porteur de ses clichés, fantasmes reproductibles en masse. Ce fade réalisme nous rassure, nous conforte dans notre aveuglement. Même l’inquiétant, le marginal, l’horreur, semblent à leur place, font l’objet de manipulations normatives, sont l’expression de formes d’esthétiques proches du degré zéro. 

 

Paysage :

Banlieue d’une grande ville quelconque, sous un abribus, devenu lieux de rendez-vous avant le Mc Do (ou la pipe, servie aux clients, sur place ou à emporter).

 

Voir la marge, la distinguer clairement, est toute autre chose. C’est percevoir l’ensemble et les détails d’un univers autonome, replié sur soi, fonctionnant en vase clos, exprimant ses caractéristiques et ses violences dans leur jusqu’au-boutisme réellement porteur d’effroi, jusqu’à atteindre cette forme d’esthétisme qui n’est plus seulement plastique mais viscérale (Mad Max  de George Miller, ou Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy, pour son pendant libertaire aux inspirations politiques néo-soixante-huitardes). 

 

Photographie : 

Comme il y a des films tournés en noir et blanc plutôt qu'en couleur, Moi comme les chiens est un roman écrit en nuances de gris.

 

Le sujet, ici, n’est pas l’homosexualité. Et, d’une certaine manière, on s’en réjouit. Pour cela, regardez le 20 heures, ou mieux : Plus belle la vie. Le sujet, ici, est plutôt le sexe dans ce  qu'il peut avoir de plus brut, de plus crucial aussi (faire l’amour comme des chiens). Quoi qu’en pense la normative (et finalement trop bien partagée par tous) idéologie de l’hétérosexualité, le sexe atteint son paroxysme lorsqu’il est pratiqué entre personnes du même sexe. Là où les rôles ne sont pas prédéfinis, là où on ne veut pas être baisé comme une femme (plutôt comme un chien), là où la brutalité de la guerre des sexes devient l’enjeu numéro un de l’acte sexuel, de la sexualité sortant des pores de la peau, de la violente impossibilité consubstantielle à toute forme de relation passionnelle : Je t’aime comme un chien ! Baise-moi comme je t’aime ! Je t’aime, je te tue ! Mais si on te touche, je les tue!

Songeons à cette esthétique gay née des années 70 (avec, comme précurseur avant-gardiste Kenneth Anger, et son Scorpio Rising). Songeons également au fabuleux Querelle de Brest de Jean Genet (et à sa non moins fabuleuse adaptation cinématographie signée Fassbinder). 

Comble de la subversion dans l’érotisme : une histoire d’amour entre hommes. 

 

Dialogue : 

« Peut-être que je bande pour toi, peut-être que je me suis fait baiser par toi, mais je veux me faire baiser comme un mec. Tu comprends. Pas autrement. Pas comme une pute, pas comme une fille. Je veux pas être une fille. Chuis pas une pédale, chuis pas un gay, là. »

 

Moi comme les chiens s’inscrit dans ce qui n’est ni une tradition (renouvelle plutôt radicalement le thème « sexe et crime » cher au roman noir à tendance sexiste), ni le gage d’un artificiel critère de type meilleure-vente (suspens, tueurs en série). Il porte bien, en revanche, les marques de ce qui fait la pertinence et la qualité d’une œuvre noire : la singularité violente et contemporaine de son propos, la cohérence stylistique de son univers, la teinte adéquate de sa photographie. Le tout renvoyant chaque lecteur à un jugement unique.

 

<Voir toutes les chroniques>    

<guillaume.fortin.over-blog.com ©>
 

 

Commenter cet article

Mimo 30/11/2010 16:45


complètement en accord avec cette surprenante chronique !


Pierre FAVEROLLE 29/11/2010 20:29


Bonsoir, je suis totalement d'accord avec toi. Il fait d'ailleurs partie des coups de cœur Black Novel. Un roman puissant, un Roméo & Juliette moderne dont la fin ne peut qu'être tragique. Une
superbe découverte pour moi d'un auteur dont on espère déjà beaucoup.
Amitiés