SUITE(S) IMPERIALE(S) de Bret Easton Ellis

Publié le par Guillaume Fortin

Ecriture et modernité : une question de vitesse

 

 

416nNHZ67ML. SL500 AA300 [1]

 Editions Robert Laffont 2010

 

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 L’écriture est un moyen d’expression de la pensée qui peut prendre différentes formes. L’histoire de la forme narrative qu’on peut appeler monologue intérieur est marquée par l’avènement d’une certaine modernité – dont on peut définir l’origine (choix subjectif) à partir d’un certain tournant de l’œuvre de Marguerite Duras. Cette nouvelle forme de modernité littéraire –  dont on retrouve des expressions diverses dans la littérature de la fin du 20ème siècle, tout particulièrement dans ce qu’on a appelé l’autofiction (choix subjectif : Christine Angot) – se caractérise par une problématique stylistique dont l’expression formelle se résume à une question de vitesse.

 

Lorsqu’elle atteint une certaine vitesse, la pensée se met à percevoir plusieurs dimensions des choses en même temps. Les usagés de drogues sont coutumiers du phénomène : les drogues fonctionnent par paliers d’accélération. En ce sens, la littérature de Beat Easton Ellis est bien une littérature « de drogués » ; c’est-à-dire une littérature pour laquelle aucune situation n’est univoque, ni même, à proprement parler, « une » situation, mais bien un certain palier d’accélération de la conscience rendant de multiples angles de perceptions et d’interprétations possibles dans un même temps (et donc sur un même plan de réalité).

 

Si les personnages-narrateurs d’Ellis sont presque toujours victimes de paranoïa, ce n’est pas tant pour des raisons de pathologie manifeste qu’à cause de la pensée qui les anime et alimente leurs perceptions, le déroulement de leur récit, en somme, l’ensemble de ce qui constitue leur monologue intérieur. Ce dernier atteint une certaine vitesse (de pensée) dont la caractéristique est de pouvoir rendre compte de plusieurs dimensions dans le cours de ce qui devrait être une même situation, mais ne l’est plus – tout en l’étant encore (une situation démultipliée).

 

« Sur le toit du restaurant mexicain, un type scrute le ponton à la jumelle. Et puis je m’aperçois que le type qui nous a suivis prend d’autres photos, l’appareil braqué vers l’océan, même si la brume rend pratiquement impossible de prendre des photos, sauf s’il s’agit de photos de deux types accoudés à la rambarde au bout du Santa Monica Pier, l’un fumant une cigarette, l’autre s’écartant du premier pour souligner sa frustration. Le type en coupe-vent traverse le ponton une fois de plus comme s’il était à la recherche d’un meilleur angle et je ne dis rien à Trent parce qu’il n’a pas remarqué le type, et les wagons vides des montagnes russes roulent lentement sur leurs rails, sortant de la brume et y disparaissant de nouveau, et quelqu’un chantonne « You’re Still the One » sur un poste de radio à l’intérieur d’une boutique de surf, et sur la plage un surfeur avance péniblement dans le sable, au bord de l’eau, une serviette enroulée comme un turban autour de sa tête.

« Tu sais qu’elle a dragué Mark ? dit Trent. Tu le savais déjà ? »

Je continue de regarder mon portable.

KESK’IL TE RACONTE ?!? »

 

Le sujet et l’objet de la narration – ou de ce qui pourrait être l’objet d’une narration (l’histoire de quoi ? l’histoire de qui ?) – sont définitivement perdus, au profit d’une description (celle d’un certain milieu – show-business hollywoodien…) qui, à l’image de son unique objet (le milieu en question), devient poreuse.

Pas d’erreurs de perception ou de délires. La question n’est pas de savoir si les personnages des livres de Bret Easton Ellis sont victimes de paranoïa ou des effets de la drogue (hallucinations). La question est une question de vitesse de pensée qui rend la description d’un milieu poreuse, c’est-à-dire : tout entière présente en une seule strate de pensée. Non que les choses (vie privée/vie publique) se confondent, mais, plus que ça, ne connaissent pas de délimitations, sont monstrueusement semblables (et, en même temps, dissemblables).

 

À une vitesse suffisante de perception, les limites entre les choses s’estompent et disparaissent, laissant place à une forme de pensée limpide, cristalline, vision extralucide aux dimensions de réalités, de ce fait même, effectivement réversibles (et donc, essentiellement inextricables…).

 

« Elle est en train de me demander si je lui ai dit la vérité à propos des ces deux scènes au moment où nous arrivons devant l’Apple Store et je lui assure que oui, plutôt que d’admettre à quel point j’ai été en fait consterné par sa performance. Il était impossible de conserver ces deux scènes dans le film – la décision de les couper était la bonne (il faut que je cesse de me préoccuper de savoir comment elle a obtenu ce rôle parce que ce serait entrer dans un labyrinthe sans issue). Ce qui m’intéresse alors – et m’intéresse toujours –, c’est qu’elle puisse être mauvaise au cinéma, mais bonne actrice dans la réalité. Et plus tard, pour la première fois depuis Meghan Reynolds, je pense avec espoir – au lit, en approchant de mes lèvres un verre rempli de champagne, son visage penché au-dessus du mien – que peut-être elle ne joue pas la comédie avec moi. »

 

 

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