UN FAUTEUIL PNEUMATIQUE ROSE AU MILIEU D'UNE FORET DE CONIFERES

Publié le par Guillaume Fortin

11 nouvelles, 11 histoires de tueurs, 3 perles...

 

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Editions Héloïse d'Ormesson 

Janvier 2011

 

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Les caractéristiques propres au genre de « la nouvelle » peuvent être définies suivant différents angles. Celui de la forme : aspect d’une trame très resserrée propice au développement, à échelle focale microscopique – épure stylistique et obsession du détail (Quasi objets) – d’intrigues efficaces, souvent conclues par une chute surprenante (Double assassinat dans la rue Morgue).

Autre angle possible : celui de la question posée. Pour la nouvelle : Qu’est-ce qui s’est passé ? Narration résultant d’un évènement ou d’une succession d’évènements qui en constituent le prétexte. Occurrence factuelle (il s’est passé quelque chose) dont la nature sera révélée dans le cours du récit (La ballade du café triste) ou pourra tout aussi bien rester sans explications rationnelles : un secret, une puissance occulte, un non-sens confinant à l’absurde (La métamorphose).

Ou bien encore : la temporalité. Celle d’un moment suspendu, artificiellement soustrait à la continuité chronologique en vertu des lois physiques d’une mécanique cérébrale, de type lentilles à condenser le temps, et à produire des figures aux qualités optiques cristallines : voir par le petit bout de la lorgnette comme à travers l’extrémité d’une longue-vue (Histoire du gouffre et de la lunette).

Ainsi, reconnaît-on les grands auteurs de nouvelles aux caractéristiques stylistiques de leurs coups de jumelle (Carver).

La nouvelle est un genre littéraire qui offre aussi, de par sa forme (et son manque actuel de circuit commercial ?), un espace de grande liberté, tant aux auteurs, qu’aux lecteurs (trop souvent frustrés par les si nombreuses déceptions des si nombreux romans trop ennuyeux pour être lu jusqu’au bout…) Qualité par défaut, il est vrai, mais non négligeable, le recueil de nouvelles peut se permettre d’être, dans son ensemble, de qualité plus inégale, du moment qu’il nous offre au moins une ou deux perles pour satisfaire notre appétit.

 

Un fauteuil pneumatique rose au milieu d’une forêt de conifères, de Thibault Lang-Willar, nous offre cette liberté de ton et de contenu qui nous réjouit. Fil conducteur : ni question, ni forme, plutôt cette liberté (à la tonalité très ironique), et la récurrence d’un thème narratif.

11 histoires de tueurs, au moins 3 perles :

 

Une :

L’intrigue de IL se présente comme celle d’un thriller miniaturisé dont on aurait volontairement détourné la question (de Qu’est-ce qui va arriver ? à Qu’est-ce qui s’est passé ?) et renversé la forme (de la tension produite par l’idée de ce qui va arriver à la victime, à la tension post-traumatique d’un évènement passé ayant causé une fêlure au sein du quotidien familial).

Cette marche à rebours comporte deux intérêts :  1) Elle exprime le véritable trauma comme se situant dans la faille du quotidien familial et nous en montre ainsi l’horreur (lorsque le quotidien déraille, une inquiétante familiarité…) :

 

« Elle vient de déboucher une bouteille de rosé. Elle pose le tire-bouchon sur la table et sort des glaçons du congélateur. D’ici, on entend les pleurs du bébé des voisins. Sa chambre donne sur la fenêtre de notre cuisine. Tous ces échos étouffés et lointains sont les bruits qui composent ma vie : des glaçons qui tombent dans un verre, les pleurs d’un nouveau-né, un bombardement en basse altitude… Une machine en route…

Je dis :

- Tu crois vraiment que tu es obligée de boire avant le diner ?

Je pose la question, juste pour faire une réflexion. Je sais et elle sait que je sais qu’elle boit du matin au soir.

Elle dit :

- Tu es sûr que c’est la question que tu voulais me poser ?

Je ne réponds pas. » 

 

2) elle permet de nous propulser plus intensément dans l’horreur de l’acte de barbarie (habituelles images du bourreau avec sa victime, qui, à force de clichés, ne nous font plus rien, redeviennent ici insupportables, car chronologiquement précédées de leurs conséquences au sein du pathos familial – comme on s’en doutera non seulement enraillé, mais littéralement anéanti).

Pour le coup, deux folies se rejoignent : celle du psychopathe filmant sa victime (l’enfant kidnappé), et celle de la mère traumatisée filmant sa propre folie et son irrémédiable effondrement (en réponse).

Construction en flash-back qui ne nous laisse pas indemne, car, la dimension d’horreur du trauma ne se situe pas tant dans l’action (là où le genre thriller, le plus souvent, se développe à outrance, et, finalement, échoue en ratant la nature profonde de son objet), mais dans une réaction de type obsessionnel, produit d’un souvenir récurrent, enregistrement mémoriel, bande vidéo tournant en boucle…

 

Deux :

Les relations épistolaires sont souvent l’occasion de narrer les plus romantiques aventures galantes. Elles sont en effet nourries du seul fantasme, sel du désir, piment du passionnel. Comble de l’ironie en la matière, Un pédophile au cœur d’or retranscrit une relation épistolaire entre un psychopathe (emprisonné pour viol et décapitation de jeunes femmes mineures) avec une catholique pratiquante. Tout est possible, lorsqu’on partage une même passion pour les comédies romantiques ! S’attendre à des rebondissements à répétition en forme de chutes se succédant les unes aux autres pour mieux se démentir : qui a dit que les choses étaient simples en amour ?

 

« PS : Je sais que ça peut vous paraître exagéré, mais pourriez-vous m’envoyer, en frottant votre entrejambe sur le papier à lettre que vous utilisez pour m’écrire, un extrait de sécrétion vaginale ? »

 

« PS : Quand sortez-vous exactement ? Je pourrais venir vous chercher !? Comme vous me l’avez demandé, je me suis « frottée » sur la lettre… »  

 

Trois :

Une nouvelle est toujours, potentiellement, un court-métrage. Un braquage, une mise en scène qui n’attend qu’une caméra pour devenir un film. Tout est là, au pied de la lettre. À ciel ouvert nous présente la mise en scène d’un braquage de camion pizza sur un parking (extérieur nuit). Mise en abyme de l’évènement miniaturisé (format court-métrage). La voix (mystérieuse) d’un metteur en scène, subconscient moraliste et moqueur qui pousse le tenancier du camion pizza à ne pas se laisser faire. Commettre l’acte héroïque, pour une fois, ne pas se laisser intimider ni voler sans réaction. Agir pour la gloire ! L’image ! Celle d’une caméra de surveillance… La vie est un court-métrage : où se cache le metteur en scène ?!

 

« Point de vue de la caméra :

Fournier regarde la caméra, ses mains sont pleines de sang.

Fournier

Y’a quelqu’un ? Répondez… Y’a quelqu’un ?? Répondez…

Pas de réponse. »  

 

 

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